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Solidarité et fraternité

Tant le concept de « fraternité » que celui de « solidarité » sont équivoques et plus souvent approchés...

Sommaire

De quoi est-il question ?Vérifier ses connaissances
DéfinitionsLa fraternité : de l'éthique à la politiqueL'impôt, c'est la solidarité !
Démarches et situationsLa solidarité : un principe de bon gouvernementLiens utilesL'enracinement constitutionnel du principe de fraternitéLa solidarité : tous dans le même bateau !Tisser des solidaritésDes monuments aux morts pour « faire commun »Liens utiles
À l'épreuve du réelLutte contre la pauvreté : les politiques publiques sont-elles efficaces ? - PodcastLutte contre la pauvreté : les politiques publiques sont-elles efficaces ? - Questions
En débatL'égalité : une affaire d'État ? (1)L'égalité : une affaire d'État ? (2)L'égalité : une affaire d'État ? (3)L'égalité : une affaire d'État ? (4)

De quoi est-il question ?

Tant le concept de « fraternité » que celui de « solidarité » sont équivoques et plus souvent approchés sous un angle affectif que proprement théorique. Ils expriment l'un et l'autre une proximité, une familiarité, une empathie qui s'éprouvent bien souvent, mais qu'il est toujours difficile de décrire avec précision et de comprendre.
Or, tandis que la fraternité est inscrite dans la devise de la République, la solidarité a, quant à elle, valeur constitutionnelle, puisqu'elle est invoquée dans l'article 12 du préambule de la Constitution de 1946, lui-même intégré à la Constitution de 1958. Cela signifie que l'une et l'autre n'expriment pas des sentiments, mais des exigences, et qu'elles recouvrent donc une dimension non pas subjective, mais essentiellement juridique.
Pour résumer brièvement : « la fraternité, ce n'est pas un choix, c'est la loi » ou « la solidarité, ce n'est pas selon son humeur, c'est selon la nécessité et le droit ». L'une et l'autre conjuguées appellent donc à une réflexion sur l'unité profonde de la société civile et sur sa fondation constitutionnelle.

Vérifier ses connaissances

Répondez aux questions suivantes pour vérifier vos connaissances acquises au collège.
  • Quelles sont les formes concrètes de solidarité économique ou sociale que vous connaissez ?
  • Quel est le but du principe de solidarité ?
  • Quelle exigence l'idée de fraternité exprime-t-elle ?

Définitions

La fraternité : de l'éthique à la politique

« Fraternité » constitue le troisième terme de la devise de la France, adoptée pour la première fois en 1848 – même si Maximilien Robespierre avait proposé dès 1790 dans sonDiscours sur l’organisation des gardes nationales que les mots « Le Peuple français » et « Liberté, Égalité, Fraternité » soient gravés sur les drapeaux et les uniformes des officiers. Elle figure littéralement dans les constitutions de 1946 et de 1958, après la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle le gouvernement collaborationniste de Philippe Pétain avait préféré « Travail, Famille, Patrie ».
La fraternité semble équilibrer les deux autres termes, l'égalité seule pouvant paraître despotique et la liberté individuelle tendre à l'égoïsme. Elle ne se réduit cependant pas au geste caritatif et religieux qui en appelle à un esprit d'assistance mutuelle. La fraternité n'appartient pas seulement au registre moral, mais elle constitue un principe politique intégré à ce que le droit public reconnaît comme relevant des « principes fondamentaux de la République Française ». 
L’article 2 de la Constitution de 1958 présente ainsi les attributs de la République : « La langue de la République est le français. L’emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge. L’hymne national est "La Marseillaise”. La devise de la République est "Liberté, Égalité, Fraternité”. Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. »

L'impôt, c'est la solidarité !

On distingue en France plusieurs formes d'imposition et, principalement.
1.Des impôts directs
  • L'impôt sur le revenu (IR) est prélevé sur les revenus des personnes physiques et il est progressif.
  • L'impôt sur les sociétés (IS) consiste en une taxe sur les bénéfices des entreprises, dont le taux standard est de 25 % depuis 2022.
  • Les impôts locaux comprennent :la taxe foncière prélevée sur les propriétés immobilières ;la taxe d'habitation, supprimée pour la plupart des résidences principales, mais toujours applicable pour les résidences secondaires et les logements vacants ;la cotisation foncière des entreprises (CFE), impôt local dû par les entreprises.
2.Des impôts indirects
  • La taxe sur la valeur ajoutée (TVA) est le principal impôt sur la consommation, avec un taux standard de 20 %. Il existe des taux réduits pour certains biens et services.
  • Les droits d'enregistrement, appliqués lors de la vente de biens immobiliers ou de certains actes juridiques.
  • La taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE)sur les carburants.
3. Des prélèvements sociaux
Ces prélèvements sont destinés à financer la sécurité sociale et comprennent des contributions sur les revenus du travail et du capital. On retient notamment :
  • la contribution sociale généralisée (CSG) ;
  • la retenue pour pension civile, qui assure la pension des retraités par les actifs.
4. D'autres impôts
  • L'impôt sur la fortune immobilière (IFI) remplace l'ISF et s'applique aux patrimoines immobiliers supérieurs à 1,3 million d'euros. En sont exclus les patrimoines professionnels.
  • Les droits de succession, qui sont un impôt sur les héritages.
L'impôt n'est pas une simple contribution financière à l'État, il joue plutôt un rôle social essentiel, servant à :
  • financer les services publics. L'impôt est la principale source de revenus de l'État. Il permet de financer des services essentiels comme la santé, l'éducation, la sécurité (police, armée), la justice, les infrastructures (routes, transports en commun), etc. Sans impôts, ces services seraient inexistants ou très limités ;
  • réduire les inégalités. Les systèmes fiscaux sont souvent progressifs, c'est-à-dire que les personnes qui gagnent le plus paient un pourcentage plus élevé de leurs revenus en impôts. Cela permet de redistribuer les richesses et de financer des aides sociales pour les personnes les plus défavorisées (chômage, RSA, etc.) ;
  • assurer la cohésion sociale. En finançant des services publics accessibles à tous, l'impôt contribue à créer une société plus solidaire et à réduire les tensions sociales. Il permet de garantir un certain niveau de vie pour tous les citoyens ;
  • financer des politiques publiques. L'impôt permet de mettre en œuvre des politiques publiques dans divers domaines, comme la protection de l'environnement (taxes sur les émissions de CO2, aides aux énergies renouvelables), le soutien à la culture, la recherche et le développement, etc. ;
  • stabiliser l'économie. L'impôt peut être utilisé pour réguler l'activité économique. Par exemple, en période de crise, l'État peut baisser les impôts pour stimuler la consommation et l'investissement.
Jouant un rôle crucial dans la redistribution des richesses, l'impôt est donc un outil essentiel au fonctionnement de la société, qui permet de financer les services publics, de réduire les inégalités, d'assurer la cohésion sociale et de mettre en œuvre des politiques publiques.

Démarches et situations

La solidarité : un principe de bon gouvernement

La représentation du bon gouvernement constitue une partie de la fresque consacrée par le peintre Ambrogio Lorenzetti (1290-1348) à l'Allégorie et effets du Bon et du Mauvais Gouvernement, qui orne une salle du Palazzo Pubblico de la ville de Sienne.
Questions
  • Quelles sont les vertus mobilisées par le « bon gouvernant » ? Observez les personnages assis à sa droite et à sa gauche pour les identifier en traduisant, le cas échéant, du latin.
  • Observez la représentation du groupe des citoyens aux pieds du « bon gouvernant » : que tiennent-ils tous ? Quel mot peut-on forger à partir de ce qu'ils tiennent ?
  • Quelles sont les marques picturales de la solidarité politique ?
Pour aller plus loin
Un article de Patrick Boucheron publié dans la revue Annales. Histoire, Sciences sociales, (2005/6) : « “Tournez les yeux pour admirer, vous qui exercez le pouvoir, celle qui est peinte ici” – La fresque du Bon Gouvernement d'Ambrogio Lorenzetti » (https://shs.cairn.info/revue-annales-2005-6-page-1137?lang=fr)

Liens utiles

https://shs.cairn.info/revue-annales-2005-6-page-1137?lang=fr

https://shs.cairn.info/revue-annales-2005-6-page-1137?lang=fr

L'enracinement constitutionnel du principe de fraternité

Les articles 7 et 8 de la décision du Conseil constitutionnel du 6 juillet 2018 mettent en œuvre le principe de fraternité en lui reconnaissant une valeur constitutionnelle et en affirmant qu’il implique la liberté d’aider autrui à titre humanitaire, indépendamment de la régularité de son séjour. Cette reconnaissance a conduit à censurer les dispositions législatives qui réprimaient pénalement l’aide humanitaire à la circulation ou au séjour d’étrangers en situation irrégulière, au nom d’une nécessaire conciliation entre fraternité et ordre public.
En effet, l'article L 622-1 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile prévoyait que « [...] toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irréguliers, d’un étranger en France sera punie d’un emprisonnement de cinq ans et d’une amende de 30 000 euros ». Des associations humanitaires s'en sont émues et, lors d'un procès, le Conseil constitutionnel a été saisi.
Sa réponse a consisté à articuler l'impératif d'ordre public et le principe de fraternité. Dans son analyse sur le fond, le Conseil constitutionnel a affirmé explicitement que la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle, en s’appuyant sur l’article 2 de la Constitution et d'autres références : « La Constitution se réfère également, dans son préambule et dans son article 72-3, à "l’idéal commun de liberté, d’égalité et de fraternité". Il en ressort que "la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle". » Pour le Conseil, « il découle du principe de fraternité la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national ».
Extraits de la décision
7. Aux termes de l’article 2 de la Constitution : « La devise de la République est “Liberté, Égalité, Fraternité”. » La Constitution se réfère également, dans son préambule et dans son article 72-3, à l’« idéal commun de liberté, d’égalité et de fraternité ». Il en ressort que la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle.
8. Il découle du principe de fraternité la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national.
9. Toutefois, aucun principe non plus qu’aucune règle de valeur constitutionnelle n’assure aux étrangers des droits de caractère général et absolu d’accès et de séjour sur le territoire national. En outre, l’objectif de lutte contre l’immigration irrégulière participe de la sauvegarde de l’ordre public, qui constitue un objectif de valeur constitutionnelle.
10. Dès lors, il appartient au législateur d’assurer la conciliation entre le principe de fraternité et la sauvegarde de l’ordre public.
13. Dès lors, en réprimant toute aide apportée à la circulation de l’étranger en situation irrégulière, y compris si elle constitue l’accessoire de l’aide au séjour de l’étranger et si elle est motivée par un but humanitaire, le législateur n’a pas assuré une conciliation équilibrée entre le principe de fraternité et l’objectif de valeur constitutionnelle de sauvegarde de l’ordre public. Par conséquent, et sans qu’il soit besoin d’examiner les autres griefs à l’encontre de ces dispositions, les mots « au séjour irrégulier » figurant au premier alinéa de l’article L. 622-4 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, doivent être déclarés contraires à la Constitution.
Questions
  • Qu'est-ce qu'une association humanitaire ?
  • Après avoir lu les points 7, 8, et 9 et 13 de la décision du Conseil constitutionnel, rédigez un court essai pour expliquer le caractère constitutionnel de la fraternité, ainsi que ses implications et ses limites pour ce qui concerne l'aide aux étrangers en situation irrégulière.

La solidarité : tous dans le même bateau !

La solidarité désigne le lien d'interdépendance qui unit les membres d'un groupe, chacun étant responsable du bien-être commun et du sort de l'ensemble. Elle suppose l'idée que le destin de chacun est lié à celui de tous les autres, comme celui des passagers et de l'équipage d'un même navire. L'historien Thucydide (vers 460-395 av. J.-C.) et le philosophe Aristote (384-322 av. J.-C.) avaient en leur temps déjà recouru à cette même métaphore pour rendre compte de l'unité politique de laCité– c'est ainsi, en effet, qu'on nommait dans l'Antiquité grecque l'unité politique de référence (équivalent de ce que nous nommons « État »).
Dans sa description des événements politiques, notamment lors des guerres du Péloponnèse,Thucydidemontre que la division, la jalousie et l’individualisme extrême empêchent toute entente durable, toute solidarité véritable entre Cités : « Que de sang répandu, que de souvenirs de haine, qui empêcheront toute entente grecque, toute formation d’un ensemble solidaire. »
Aristote, notamment dans les Politiques et dans l'Éthique à Nicomaque, défend la nécessité d'une entraide des membres de la Cité, qui doivent être en quelque sorte unis par un attachement pour produire le bien commun : « Le bonheur (τό εὖ ζῆν -to eû zên), fin de la Cité, suppose la vie en commun (τό συζῆν -to sûzên), qui est l’œuvre, le résultat de l’amitié (φιλία -philia) » (Politique, III, 9). Rappelons d'ailleurs que le mot « gouvernement » est dérivé du grec ancien κυβερνάω (kybernáô), qui signifie « piloter, tenir le gouvernail ». Cette métaphore est parfois reprise par Aristote, comme dans Politiques III, 2 : « Le citoyen, comme le matelot, est membre d'une association. À bord du navire, quoique chacun ait un emploi différent, que l'un soit rameur, l'autre pilote, celui-ci second, celui-là chargé de telle autre fonction, il est clair que, malgré les appellations et les fonctions qui constituent à proprement parler une vertu spéciale pour chacun d'eux, tous concourent néanmoins à un but commun, c'est-à-dire au salut de l'équipage, que tous assurent pour leur part, et que chacun d'entre eux recherche également. Les membres de la cité ressemblent exactement aux matelots : malgré la différence de leurs emplois, le salut de l'association est leur œuvre commune ; et l'association ici, c'est la Cité. »
Questions
  • La tragédie du Titanic a donné lieu à de nombreuses fictions au cinéma dès l'année du naufrage (1912). Quelles scènes mettent en jeu la solidarité ou son absence ?
  • Comment les lier à la solidarité ou à son absence dans un État ?

Tisser des solidarités

« Tisser » est un verbe dont on retrouve la racine dans le mot « texte ». La vie sociale est un tissage, non seulement des différents besoins et des talents, mais aussi des vertus, y compris antagonistes, comme le courage et la prudence. Ainsi l'ondemandeou l'onfait la charité, mais ontissedes solidarités. Quelle différence ? Comment se fait-il que nous soyons solidaires – quand nous nous résolvons à l'être ? Une volonté bonne ou des motifsnous y inclineraient-ils ? Partager ou même porter secours à un plus infortuné ou démuni que nous, est-ce une affaire de raison ou de sensibilité ?
Le philosophe et sinologue François Jullien(né en 1951) rappelle qu'en français « motif » signifie à la fois le sujet d'une peinture ou d'un poème et le mobile d'une action ; et il nous instruit par un apologue sur la manière diplomatique et détournée dont les solidarités se négociaient dans la Chine ancienne.
Nous nous trouvons en 613 av. J.-C., écrit-il, quand le prince de Lu se rend dans la puissante principauté de Jin pour renouveler son alliance avec elle à l’encontre de la principauté rivale, celle de Qi. Alors qu'il est sur la route du retour, le prince de Wei puis celui de Zheng viennent le trouver afin de le prier de s'entremettre pour eux et leur obtenir la paix avec Jin. À cette occasion, le prince de Zheng offre un repas au prince de Lu à Fei. Un des grands officiers de Zheng chante le poème « Les oies sauvages », qui évoque les oies sauvages criant dans leur vol d'une voix plaintive, et qui fait le tableau de souffrances passées : à travers ce poème, le grand officier de Zheng fait appel aux bons sentiments du prince de Lu pour qu'il intercède en faveur de sa principauté. Un grand officier de Lu lui répond seulement : « Notre prince n'est pas encore libre de tout souci pour cela », et chante en retour le poème « Au quatrième mois », qui évoque longuement les souffrances que rencontre un officier dans l'exercice de sa charge : façon, pour le grand officier de Lu, de faire comprendre que son prince ne peut pas se remettre en route pour une nouvelle négociation. Le grand officier de Zheng chante alors la quatrième strophe du poème « Ma voiture au galop », un appel à la pitié beaucoup plus pressant que dans le premier poème : la tradition l'attribue à une princesse mariée dans une cour étrangère, dont les parents sont morts et qui apprend que la principauté de sa famille a été ravagée ; elle veut aller consoler son frère, mais les usages ne permettent pas à une femme mariée de retourner à la maison paternelle après la mort de ses parents ; aussi, rappelée en chemin par un grand préfet, elle exprime son malheur et cherche du secours. La demande se fait beaucoup plus insistante, le ton est plus pathétique. Enfin, le grand officier de Lu lui répond par le poème « On cueille la fougère », dont la quatrième strophe évoque le départ d'une expédition et s'achève sur ces vers :
«Le char de guerre est attelé
À quatre puissants coursiers.
Comment oserais-je demeurer en repos?
En un mois nous remporterons trois succès.»
Cette strophe, dans la bouche du grand officier de Lu, signifie une acceptation : le prince de Lu est prêt à repartir négocier. Le prince de Zheng l'a compris, sans avoir besoin de plus d'explication, et il remercie aussitôt. À travers cet échange de citations canoniques, le prince de Zheng renverse la résolution du prince de Lu sans avoir besoin d'expliquer plus amplement sa situation ou de préciser sa demande. « À chaque instant, nous dit un commentateur chinois, rien n'est dit, mais on se comprend », et le message est bien passé.
Source : d'après Le Détour et l'accès, Grasset, « Le Collège de philosophie », 1995, p. 86-88 (texte édité).
L'apologue nous apprend donc que le prince de Lu n'est certainement pasconvaincupar cet « échange », mais qu'il estinclinéetrendu sensible, enfin qu'il accède à la demande de ses interlocuteurs en faisant chanter le récit d'une expédition réussie. Sans rien se dire directement et par le détour poétique d'une cérémonie et d'un chant, les protagonistes se sont très bien compris.
Questions
  • Pourquoi dit-on « faire ungeste » ?
  • Pourquoi, selon vous, négocier suppose-t-il une intelligence rusée des situations ?
  • Pourquoi faut-il trouver la bonne distance et déplacer les problèmes pour les rendre accessibles ?
  • Faut-il en appeler à la « bonne volonté » ou à la « mauvaise conscience » de ceux qui ont plus de chance, de talent ou de bien, pour les amener à se montrer solidaires ? Et la question de la solidarité est-elle une questionpsychologique ?
  • De quelle nature est, selon vous, la question de la solidarité : juridique ? éthique ? politique ?

Des monuments aux morts pour « faire commun »

En 1921, trois ans après la fin du premier conflit mondial, la tombe d'un soldat inconnu a été installée sous l'Arc de Triomphe, à Paris. En 1923, une flamme y est ajoutée, qui ne s'est depuisjamais éteinteet qui est ravivée tous les jours afin que ce soldat inconnu « ne meure pas une seconde fois, victime de l'oubli et de l'indifférence ».
Les monuments aux morts rappellent effectivement notre mémoire et honorent les soldats morts pour la patrie. Avant tout, ils affirment la réalité de l'existence passée de ces hommes, le plus souvent jeunes, et la réalité incontournable de leur droit à notre reconnaissance. Dans cette mesure, ils célèbrent la profondeur du lien qui unit entre eux, même par-delà la mort, les citoyens d'un pays. Ce qu'ils ne font pas – ou ne devraient pas faire – en regardant seulement vers le passé, mais bien en faisant avancer les vivants sur la voie de leur avenir.
Vinciane Despret, dans Les Morts à l’œuvre(2023),témoigne du fait que des citoyens ordinaires, des collectifs, des villages ou des villes, peuvent, grâce à la fondation desNouveaux commanditaires,passer commande d'un monument aux morts et participer activement à sa réalisation. L'autrice témoigne en particulier de la belle et remarquable aventure de la commande en 2016, par les citoyens des communes de Valdois et d'Offemont, dans le Territoire de Belfort, d'un monument aux morts rappelant le courage des soldats des commandos d'Afrique, venus d'Alger dans les bois de l'Arsot en novembre 1944, défendre la France au prix de leur vie.
Après avoir longuement écouté les commanditaires pour comprendre leurs motivations, l'artiste américain Oscar Tuazon a réalisé, en bois local,Le Pont sans fin. Cette œuvre réussit à faire commun, selon l'expression de Vinciane Despret : à faire communiquer et à relier le quartier d'Arsot, où vivaient les familles pauvres, majoritairement immigrées et reléguées dans ce lotissement suite aux rénovations des vieux quartiers de la ville de Belfort, à ceux plus aisés de Valdoie et d'Offemont. Portant l'inscription des noms des soldats morts, l'œuvre, issue de longs entretiens, parfois d'âpres controverses, réussit, en produisant un récit commun du passé, à réunir et solidariser les vivants.
Questions
  • Ne jugez-vous pas surprenant de demander aux morts une nécessaireaide à vivre ? Pourquoi cela vous semble-t-il, le cas échéant, impossible ? Pourquoi, sinon, nécessaire ?
  • Comment cette réflexion vous conduit-elle à repenser à nouveaux frais ledevoir de mémoire ?
Pour aller plus loin
  • https://www.laflammesouslarcdetriomphe.org/
  • Vinciane Despret,Les Morts à l’œuvre, éd. La Découverte, 2023 (p. 61-91 : « Un pont sans fin »).
  • http://www.nouveauxcommanditaires.eu/

Liens utiles

https://www.laflammesouslarcdetriomphe.org

https://www.laflammesouslarcdetriomphe.org

https://www.nouveauxcommanditaires.eu

https://www.nouveauxcommanditaires.eu

À l'épreuve du réel

Lutte contre la pauvreté : les politiques publiques sont-elles efficaces ? - Podcast

Lutte contre la pauvreté : les politiques publiques sont-elles efficaces ? - Questions

Prenez connaissance du podcast radio de France Culture : La Question du jour, « Lutte contre la pauvreté : les politiques publiques sont-elles efficaces ? » (18 avril 2025).
Questions
  • Comment évolue et se manifeste la perception actuelle des pauvres en société ?
  • Quelles ruptures dans les parcours individuels peuvent mener à l’exclusion sociale ?
  • Quels seraient selon l’interviewé les principaux défauts des politiques publiques de lutte contre la pauvreté ?
  • Quel tableau dresse-t-il de l’intégration des étrangers ?

En débat

L'égalité : une affaire d'État ? (1)

Fraternité et solidarité mettent en jeu différentes conceptions de l'égalité et de la justice. Faut-il donc que l'égalité soit recherchée à tout prix par l'État ?
Aristote (384-322 av. J.-C.) distingue deux formes fondamentales de justice : la justice distributive et la justice commutative.
Lajustice distributiveconcerne la répartition des biens et des honneurs selon le mérite ou la contribution de chacun. Elle repose sur une « égalité proportionnelle » : « Si, en effet, les personnes ne sont pas égales, elles n’auront pas des parts égales ; mais les contestations et les plaintes naissent quand, étant égales, les personnes possèdent ou se voient attribuer des parts non égales, ou quand les personnes n’étant pas égales, leurs parts sont égales ».
Lajustice commutative,à l’inverse, vise l’égalité arithmétique dans les échanges : « lorsqu'un tout est ainsi divisé en deux portions égales, et que chacun en reçoit une, alors on dit que chacun a ce qui lui appartient ». Pour Aristote, appliquer l’égalité arithmétique à des situations qui exigent l’égalité proportionnelle conduit à l’injustice ; il lui faut donc préférer l'équité.
À débattre
  • Quels principes vous semble-t-il nécessaire de mobiliser pour justifier une intervention de l'État en vue de réduire les inégalités sociales ?
  • Convient-il que « tout le monde » soit sur un pied d'égalité ? À quel égard ?

L'égalité : une affaire d'État ? (2)

Fraternité et solidarité mettent en jeu différentes conceptions de l'égalité et de la justice. Faut-il donc que l'égalité soit recherchée à tout prix par l'État ?
Mais le droit peut-il vraiment résoudre la question des inégalités ?Karl Marx(1818-1883) en doute car, dans laCritique du programme de Gotha – programme présenté par les socialistes allemands en 1875 –, il développe une distinction entre l'égalité formelle et l'égalité réelle. Selon lui,l'égalité formelleest une égalité abstraite, qui consiste à traiter les individus de la même manière, sans prendre en compte leurs différences réelles. C'est l'égalité que promeut le droit, qui établit des règles et des lois qui s'appliquent à tous les citoyens de manière égale, sans considérer leurs conditions de vie, leur situation richesse, etc. Il critique cette égalité formelle, qu'il considère comme illusoire, car elle ne résout pas lesinégalités réellesentre les individus. Il écrit : « Le droit, par sa nature, ne peut consister qu’en une application égale d’une mesure égale ; mais des individus inégaux (et ils ne le sont pas que par leur force de travail) ne sont mesurés qu’au même étalon, ce qui est une inégalité. »
En revanche, l'égalité réelleserait une égalité visant à éliminer les inégalités de situation entre les individus, en prenant en compte leurs différences et en leur offrant desconditionsde vieégales. Marx considère que l'égalité réelle seule est la véritable égalité, et qu'elle nécessite une transformation radicale de la société et de l'économie.
Pour lui, l'égalité formelle est insuffisante car elle ne prend pas en compte les inégalités économiques et sociales qui empêchent de jouir concrètement de l'égalité formelle. L'égalité formelle, forme abstraite de l'égalité, est incompatible avec l'égalité réelle, forme concrète de l'égalité. L'égalité formelle est une illusion, car elle ne résout pas les problèmes de la pauvreté, de l'exploitation et de l'oppression qui caractérisent la société capitaliste.
À débattre
  • L'article premier de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen concerne-t-il des droits réels ou des droits formels ?
  • Le droit doit-il corriger les inégalités sociales ?
  • La recherche du bonheur peut-elle se satisfaire d'une égalité en droits ?

L'égalité : une affaire d'État ? (3)

Fraternité et solidarité mettent en jeu différentes conceptions de l'égalité et de la justice. Faut-il donc que l'égalité soit recherchée à tout prix par l'État ?
Les partisans du libéralisme économique et du laisser-faire en matière d'inégalités se réfèrent souvent àBernard de Mandeville(1670-1733) qui, dans laFable des abeilles, affirme que la recherche de l’intérêt personnel, la rivalité et la distinction sociale stimulent l’économie et profitentinfineà la société tout entière. L’inégalité n’est donc pas un mal à corriger, mais un facteur essentiel du dynamisme collectif car « les vices privés font le bien public ». Au XXe siècle, le penseur du renouveau du libéralisme, Friedrich Hayek (1899-1992), critique l'imposition de mesures visant à résorber l'inégalité : « l’inégalité économique n’est pas l’un des maux justifiant comme remède un recours à la coercition sur les privilégiés », écrit-il dansLa Constitution de la liberté. Bien plus, il ajoute, dans Les Routes de la servitude, que « c’est réellement le principe de justice sociale qui a servi de cheval de Troie à la pénétration du totalitarisme ».
À débattre
Si pour l'utilitarisme de Jeremy Bentham, le but de la société est « le plus grand bonheur, du plus grand nombre », comment considérer la persistance des inégalités ?

L'égalité : une affaire d'État ? (4)

Fraternité et solidarité mettent en jeu différentes conceptions de l'égalité et de la justice. Faut-il donc que l'égalité soit recherchée à tout prix par l'État ?
Au XXe siècle,John Rawls(1921-2002) a voulu donner une conception rationnelle de la justice, en particulier dans le domaine social, notamment dansThéorie de la justice. Pour lui, chaque personne doit avoir un droit égal au système total le plus étendu des mêmes « libertés de base », compatibles avec un même système pour tous ; et les inégalités économiques et sociales doivent être telles qu’elles soient au plus grand bénéfice des plus désavantagés et attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous.
Les « libertés de base » doivent conduire les individus à exercer leurs capacités et leurs talents de manière égale. Il s'agit notamment de la liberté de pensée et d'expression, de religion et de conscience, de circulation et de propriété, ou encore la liberté de participation politique.
Rawls propose un mécanisme dit « du voile d'ignorance » pour déduire rationnellement les mesures de justice acceptables. Placés derrière un voile d'ignorance qui leur cache leur position sociale, leur statut, leur talent, leur fortune actuels, les individus sont censés choisir les règles de justice qui leur sembleraient les plus justes et les plus équitables quelle que soit leur position sur l'échiquier socio-économique – ignorant où ils se trouvent réellement, ils choisissent le meilleur possible pour tous dans l'hypothèse où ils occuperaient une position défavorable.
Selon Rawls, les principes de justice qui émergent de ce processus sont le principe de la liberté égale et le principe de différence. Le premier stipule que toutes les personnes doivent avoir un système de libertés égales, tandis que le second stipule que les inégalités doivent être telles qu'elles soient au plus grand bénéfice possible des plus désavantagés.
À débattre
Placez-vous dans la situation du « voile d'ignorance » : quelles inégalités vous semblent inacceptables dans une société, étant donné que vous ne connaissez pas votre statut social dans cette société ?