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Légitimité, consensus, majorité

Toute fonction élective est validée par des procédures juridiques dont le décompte formel des voix est...

Sommaire

De quoi est-il question ?Vérifier ses connaissances
DéfinitionsDe la légitimitéDu consensusDe la majoritéDes différents modes de scrutinDu référendum
Démarches et situationsLégalité vs légitimitéLiens utilesL'engagement de la responsabilité du gouvernementLe vote bloquéL'unanimité : rêve ou cauchemar ?La tentation du consensus : un leurre !
À l'épreuve du réelLa démocratie française peut-elle se réinventer ? - VidéoLa démocratie française peut-elle se réinventer ? - Questions
En débatÊtre majoritaire, est-ce avoir raison ?La légitimité du politiquePolitique et compromis

De quoi est-il question ?

Toute fonction élective est validée par des procédures juridiques dont le décompte formel des voix est la plus connue. Le rôle du Conseil constitutionnel, qui « proclame les résultats » d'une élection présidentielle (art. 58 de la Constitution), est moins bien connu. L'exercice d'une fonction élective requiert par conséquent avant toute chose une validation juridique formelle, c'est-à-dire l'établissement de salégalité.
Pour autant, la question de lalégitimitéd'une position politique ne s'en pose pas moins : réside-t-elle dans sa représentativité ? Assurément, elle est l'émanation d'un suffrage ; mais celui-ci est-il suffisamment univoque et uniforme pourlégitimerla position occupée ?
Ici se fait jour un des problèmes majeurs de toute vie démocratique, qui ne peut se déployer que par la médiation d'acteurs politiques dont les idées et les actions représentent – ou non… – les idées et les volontés de celles et de ceux qu'ils représentent. Or, il est politiquement toujours aisé de se justifier en se présentant comme l'émanation du suffrage universel ; comme il est politiquement toujours aisé de stigmatiser ses représentants au prétexte qu'ils ne seraient pas représentatifs de choix populaires et donc « illégitimes ».
Pour sortir de cette spirale du déni réciproque, il faut chercher à comprendre les processus de légitimation des acteurs de l'espace politique et citoyen.

Vérifier ses connaissances

Répondez aux questions suivantes pour vérifier vos connaissances acquises au collège.
  • Quels sont les deux modes concurrents de scrutin possibles pour des élections législatives, par exemple, ou pour des élections municipales ? Lequel des deux prévaut en France ?
  • Quelles sont les propriétés de ces deux modes de scrutin ? Quels en sont les problèmes ou les limites qu'on reconnaît symétriquement à l'un comme à l'autre ?

Définitions

De la légitimité

En matière politique et sociale, la notion de « légitimité » se révèle hautement problématique. Référant toujours à des « valeurs », elle marque un éloignement plus ou moins marqué des procédures réglementaires applicables au jeu politique : éligibilité, conformité d'une campagne aux conditions techniques et administratives imposées par la loi, licéité des actes politiques engagés (tractage,meetings, manifestations, etc.).
Or il est tentant, en politique, de se réclamer d'une « légitimité » qui transcende l'ordre normatif en usage. On peut par exemple avoir pour soi le nombre du peuple, c'est-à-dire des partisans en masse qui se reconnaissent dans le discours qu'on leur tient et qui peut se situer aux limites de la légalité démocratique ; on peut aussi avoir pour soi une stature historique, comme d'avoir été maréchal de France, à l'instar de Philippe Pétain (1856-1951), et prétendre faire ainsi don de soi à la nation ; ou avoir à ses côtés la puissance militaire, ou l'organisation et le maillage territorial serré d'un parti unique, etc.
Si la notion de « légitimité » est donc politiquement problématique, c'est parce qu'elle rapporte le civil au moral, le fonctionnel au charismatique et la transparence de la loi à la confusion et à l'obscurité de valeurs, celles-ci pouvant représenter autant de partis-pris idéologiques qu'elles diffèrent les unes par rapport aux autres, quand sous des vocables identiques ne se cachent pas des positions politiques diamétralement opposées.

Du consensus

« Consensus » s'oppose à « dissensus » comme « accord » s'oppose à « désaccord ». Il y a pourtant deux façons bien distinctes d'en comprendre la valeur, notamment opérationnelle et politique.
D'une part, en effet, on peut considérer le consensus comme la résultante de négociations approfondies sur une thématique ou une difficulté quelconque : sur la manière d'assurer l'indépendance énergétique d'un pays sans s'engager dans des transactions contestables avec des partenaires commerciaux extérieurs, sans réduire par précipitation les contraintes sécuritaires liées au développement de l'énergie nucléaire plutôt que des énergies fossiles. Ici, « consensus » signifie que les expertises et les perspectives qu'elles introduisent ont été ajustées les unes aux autres, que des risques de toutes sortes ont été identifiés, évalués, classés selon leur probabilité ou leur dangerosité et que les décisions prises l'ont été, non en dissipant toute contradiction ou toute contrariété, mais en assumant au contraire en connaissance de cause leur réalité. Autrement dit, « consensus » a rapport ici à la fois à une structuration des savoirs mobilisés et à un courage opérationnel dont les enjeux sont perçus comme une nécessité d'avenir.
D'autre part, « consensus » présente quelque chose de la paresse intellectuelle et du compromis opérationnel, trahissant un phénomène de lassitude et d'exaspération des partenaires impliqués. La mésentente entre des partenaires ou des adversaires (politiques, économiques, etc.) paraît ne pas pouvoir trouver d'issue franche et acceptable de part et d'autre, de sorte qu'un « dénominateur commun » est choisi pour représenter une moyenne décisionnelle basse et tolérable. Ici, une solution consensuelle apparaît le plus fréquemment comme une non-solution, un report de la solution attendue et, au fond, comme un non-consensus : d'inflexibilité intellectuelle en petites lâchetés opérationnelles, le consensus, sous cette forme, constitue un des degrés les plus bas des politiques démocratiques.

De la majorité

Le concept de « majorité », qui désigne le résultat d'un scrutin, est relativement simple à appréhender, quoiqu'on en distingue différentes figures.
  • La majorité simple : c'est le nombre de voix nécessaire pour qu'une décision soit adoptée. Il doit être supérieur à la moitié des suffrages exprimés, quel que soit le nombre des membres d'une assemblée ayant vocation à voter (on ne tient compte que du nombre des présents).
  • La majorité absolue se réfère au nombre des membres d'une assemblée, qu'ils aient voté ou non, et elle représente la moitié plus un de ce nombre. Par exemple, dans une assemblée de 200 membres, il faut 101 voix pour atteindre la majorité absolue.
  • La majorité qualifiée : cette majorité est souvent requise pour des décisions importantes, comme celles qui conduisent à des modifications constitutionnelles. Elle peut exiger un pourcentage spécifique, par exemple 2/3 ou 3/5 des voix.
  • Dans le cas de lamajorité relative, le candidat ou la proposition qui obtient le plus de voix l'emporte, même si cela ne représente pas plus de la moitié des suffrages. Elle est souvent utilisée dans les élections à un tour.
  • Lamajorité de blocage fait référence à un nombre de voix suffisant pour empêcher une décision d'être adoptée ; elle est souvent utilisée dans le cadre de coalitions politiques.

Des différents modes de scrutin

Pour composer des instances délibératives ou exécutives, bien des modes de sélection sont possibles.
Letirage au sortpeut être aléatoire (pur), stratifié (pour respecter des quotas démographiques) ou combiné à d’autres critères (certification, volontariat). Il a été mis en pratique dans la Grèce antique à Athènes ou, aujourd'hui, pour le choix des jurys populaires en France.
Lescrutin au «premier arrivé»(first-past-the-post) est une variante du scrutin majoritaire à un tour : le candidat ayant le plus de voix l’emporte, même sans majorité absolue. Il est pratiqué au Royaume-Uni et au Canada.
Lescrutin majoritairesélectionne le ou les candidats ayant obtenu le plus de voix, qui sont élus selon qu'il est uninominal (un siège par circonscription) ou plurinominal (plusieurs sièges par circonscription). Il a été retenu en France avec le scrutin uninominal majoritaire à deux tours pour les élections législatives, ou au Vatican pour l'élection du pape par scrutin à plusieurs tours avec majorité qualifiée (2/3 des voix sont nécessaires pour être élu).
Lescrutin proportionnelrépartit proportionnellement les sièges selon le nombre de voix obtenues par chaque liste de candidats. C'est le cas en Grèce, où laVoulíest élue intégralement à la proportionnelle. Pour répartir les voix, on peut utiliser un quotient électoral pour attribuer les sièges, puis répartir les sièges restants par la méthode du « plus fort reste » (ce qui favorise les petits partis) ou de la « plus forte moyenne » (ce qui favorise les grands partis).
Il existe aussi dessystèmes mixtesqui combinent les principes du scrutin majoritaire et du scrutin proportionnel. On en trouve un exemple dans l'élection des conseils municipaux, qui associe une part de proportionnelle à un scrutin majoritaire.

Du référendum

La Constitution française définit le référendum comme uninstrument de démocratie participativequi permet aux citoyens de s'exprimer directement sur des questions importantes. Selon l'article 11 de la Constitution, le référendum peut être convoqué par le président de la République, par le gouvernement, par le Parlement ou par un dixième des électeurs (dans le cadre spécifique du référendum d'initiative partagée) pour soumettre une proposition de loi ou une modification constitutionnelle à l'approbation du peuple.
Historiquement, le référendum a été utilisé en France à des fins politiques et pour légitimer certaines décisions du pouvoir exécutif. Sous l'Empire de Napoléon III, des « référendums plébiscites » étaient utilisés pour obtenir l'approbation populaire pour les décisions du gouvernement. Après la Seconde Guerre mondiale, le référendum a été utilisé pour légitimer les décisions du gouvernement au-delà du vote des partis représentés au parlement. En 1958, par exemple, le référendum a été utilisé pour approuver la nouvelle Constitution et donc la création de la Ve République, qui a été approuvée par 82,6 % des votants.
La portée du référendum est variable :
  • il a légitimé, ou confirmé, des actions gouvernementales, comme l'indépendance de l'Algérie, qui a obtenu 99,72 % de « oui » ;
  • il a mis en difficulté le pouvoir : le général de Gaulle a démissionné après l'échec du référendum de 1969 sur la création des régions et la réforme du Sénat, le « non » l'ayant emporté par 52,41 % des voix ;
  • il a été contourné : quoique le traité constitutionnel européen ait été rejeté par 54,7 % des votants en 2005, le traité de Lisbonne qui l'a suivi, adopté hors voie référendaire, en a repris les principales mesures.

Démarches et situations

Légalité vs légitimité

Une campagne électorale se solde par l'échec ou par le succès d'un candidat ou d'une candidate. C'est le fruit du vote qui exprime la souveraineté populaire. Pour autant, cette légitimité démocratique ne suffit pas et des conditions d'éligibilité sont exigibles. Ainsi, en France, la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP) reçoit, examine et publie les comptes de campagne des candidats et des candidates, et elle est donc susceptible de les déclarer illicites.
On observe ainsi qu'une élection peut être déclarée illégaleaprès coup : la légalité ne se confond donc pas avec la légitimité, qui peut avoir pour elle la raison (la qualité d'un programme) ou le nombre des électeurs. La légalité renvoie purement et simplement à la conformité à la loi positive, aux codes en vigueur ; la légitimité, quant à elle, se réfère à une réalité qui peut transcender la loi juridique elle-même. Ainsi, dans la pièceAntigonede Sophocle (495-406 av. J.-C.), contre le roi de Thèbes Créon qui, en tant que roi, a pour lui lalégalité,Antigone se réclame de « lajusticeassise aux côtés des dieux infernaux » et elle en appelle à la loi morale pour braver un interdit juridique.
Mais cette différence ne va pas de soi. Dans une société cosmopolite où chacun pourrait se réclamer de sa conviction, de sa religion ou de sa culture pour refuser d'appliquer une loi, la légalité serait en péril, chacun étant susceptible d'en appeler à une autre légitimité que celle de la loi. Par ailleurs, la légalité, qui semble restreindre la légitimité du suffrage populaire en l'assortissant de cadres et de règlementations – temps de campagne officiel, encadrement des dépenses et financements – tient elle-même sa légitimité première de la souveraineté populaire qui est constitutionnellement à l'origine de la loi. Le légal ne s'oppose donc pas nécessairement au légitime, dont il peut être l'émanation.
Légalité et légitimité entretiennent donc des relations complexes exigeant, en chaque occurrence, d'en démêler l'écheveau.
Questions
  • La loi doit-elle restreindre les conditions de campagne ou faut-il faire confiance aux seuls électeurs et à leur nombre pour garantir le caractère démocratique d'une élection ?
  • En politique, quand on place une légitimité au-dessus des règles et de la loi, quelle sorte de risque prend-on ?
  • Une personne providentielle ou extrêmement populaire peut-elle se prévaloir de sa condition pour négliger des lois réputées parfois « tatillonnes » ?
  • Le primat de la loi signifie-t-il un « gouvernement des juges » ?
Pour aller plus loin
  • Sophocle, Antigone
  • Les principes encadrant une campagne électorale :https://www.elections.interieur.gouv.fr/comprendre-elections/comment-sont-encadrees-campagnes-electorales/grands-principes-encadrant

Liens utiles

https://www.elections.interieur.gouv.fr/comprendre-elections/comment-sont-encadrees-campagnes-electorales/grands-principes-encadrant

https://www.elections.interieur.gouv.fr/comprendre-elections/comment-sont-encadrees-campagnes-electorales/grands-principes-encadrant

L'engagement de la responsabilité du gouvernement

L’engagement de la responsabilité du gouvernement est un principe fondamental de la Constitution de la Ve République, qui organise les rapports entre le pouvoir exécutif (le gouvernement) et le pouvoir législatif (le Parlement et, plus précisément, l’Assemblée nationale). Selon l’article 20 de la Constitution, le gouvernement est « responsable devant le Parlement dans les conditions et suivant les procédures prévues aux articles 49 et 50 ».
Trois procédures principales sont prévues par l’article 49 :
  • la question de confiance(art. 49 al. 1). Le Premier ministre engage la responsabilité du gouvernement sur son programme ou une déclaration de politique générale. Si l’Assemblée nationale désapprouve, le gouvernement doit démissionner ;
  • la motion de censure(art. 49 al. 2). Les députés peuvent renverser le gouvernement en déposant et en votant une motion de censure à la majorité absolue des membres de l’Assemblée nationale ;
  • l’engagement de la responsabilité sur un texte(art. 49 al. 3, dit « 49-3 »). Le gouvernement peut faire adopter un texte sans vote, sauf si une motion de censure est déposée et votée. Si la motion échoue, le texte est adopté sans débat supplémentaire ; si elle réussit, le gouvernement est renversé et le texte rejeté.
Ces procédures garantissent que le gouvernement reste sous le contrôle de la représentation nationale. L’Assemblée nationale peut, en théorie, censurer le gouvernement et provoquer sa chute, ce qui est un pilier du parlementarisme et de la démocratie représentative. La Ve République a cherché à limiter l’instabilité gouvernementale chronique des républiques précédentes. Cela s’est traduit par des procédures plus strictes pour engager la responsabilité du gouvernement, ce qui rend le renversement d’un gouvernement difficile en pratique.
L’usage du 49-3 permet au gouvernement de faire adopter un texte sans vote, en interrompant le débat parlementaire. Si l’opposition ne parvient pas à réunir une majorité absolue pour la censure, le texte est adopté d’office, ce qui peut être perçu comme un passage en force et une limitation du débat démocratique. Certains y voient un « déni de démocratie », même si, formellement, la possibilité de censure demeure.
Questions
  • Connaissez-vous des projets de loi qui ont été approuvés grâce à l'article 49-3 de la Constitution ?
  • L'opposition est-elle la seule à pâtir de cet article qui,defacto, empêche la prise en compte des amendements proposés par les députés ?
  • Dans quelle mesure l'importance de certains textes vous semble-t-elle primer sur le droit à la discussion ? Quelle légitimité vous semble ici en jeu ?

Le vote bloqué

Le vote bloqué est une procédure parlementaire prévue par l’article 44, alinéa 3 de la Constitution de la Ve République. Elle permet au gouvernement de demander à l’Assemblée nationale ou au Sénat de se prononcer par un seul vote sur tout ou partie d’un projet de loi, en ne retenant que les amendements qu’il a proposés ou acceptés. Seul le gouvernement peut déclencher cette procédure à n’importe quel moment de la discussion parlementaire. De ce fait, les parlementaires ne votent plus une loi article par article, pouvant les amender, mais ils doivent se prononcer globalement pour ou contre le texte tel qu'il est voulu par le gouvernement, sans possibilité de nuance ou de modification supplémentaire. Cette procédure vise à accélérer l’adoption d’un texte, notamment en cas d’obstruction parlementaire (multiplication d’amendements pour ralentir le débat) ou lorsque l’exécutif souhaite éviter que le projet de loi ne soit trop profondément modifié ou dénaturé.
Par exemple, en 2023, le ministre du Travail, Olivier Dussopt, a activé le vote bloqué au Sénat pour permettre un vote unique sur sa proposition de modification du régime des retraites, alors qu’il restait un millier d’amendements à examiner. Un sénateur favorable au projet et à la procédure a déclaré : « On ne peut pas, en tant que majorité, se faire prendre en otage par la minorité. Nous, on veut discuter. Contre l’obstruction, il y a le règlement du Sénat et la Constitution » ; « Ici, au Sénat, ce n'est pas la rue qui fait la loi. » Un sénateur d'opposition qui combattait cette loi a quant à lui affirmé : « Les masques tombent. Le gouvernement fait son coup de force parlementaire. Après avoir contourné l’Assemblée nationale, le gouvernement bâillonne le Sénat en déclenchant le vote bloquévial’article 44.3 de la Constitution. »
Questions
  • Quelles différences faites-vous entre le vote bloqué et le recours à l'article 49-3 de la Constitution (sur l'engagement de la responsabilité du gouvernement) ?
  • L'obstruction parlementaire vous semble-t-elle faire partie des moyens pour l'opposition de jouer son rôle ou au contraire un frein inutile à l'action de la majorité ?

L'unanimité : rêve ou cauchemar ?

Le livre IV duContrat social, dans lequel Rousseau s'apprête à exposer les moyens d'affermir le sens de l’État dans l'esprit des individus, s'ouvre sur un rêve qui risque bien de se transformer en cauchemar.
Ce rêve est celui d'une société de paysans suisses aux mœurs simples et droites, unis par des liens solides, aussi égaux qu'ils sont libres, et cherchant d'un même cœur, sans rivaliser d'éloquence ni briguer on ne sait quel faux honneur, comment déclarer leur volonté commune. Alors, tout simplement parce que leurs mœurs sont pures, parce que la société est unie, l’État est fort, chacun ayant en vue l'intérêt commun et ne se préférant à nul autre. Dans un tel État, on a à peine besoin de lois et, quand le besoin s'en fait sentir, il advient que, sans querelle ni dispute, l'un exprime ce que les autres sentent qu'il faut faire parce que c'est bien.
Cependant, à l'autre bout de l'histoire, quand l’État dégénère et meurt, que les citoyens isolés et désocialisés à force d'être tyrannisés n'ont plus ni liberté ni désir de liberté, il y a une autre unanimité qui se fait, effrayante celle-là. Ainsi, sous les empereurs romains, quand la République était tombée, on ne votait plus, on ne délibérait plus, on ne débattait plus, et un peuple défiguré, métamorphosé en foule unanime, faisant fi de toute nuance, haïssant toute différence, acclamait en hurlant l'autocrate du moment.
Questions
  • Quelles différences ce rêve et ce cauchemar expriment-ils, concernant la nature et la valeur de l'État ? et celles des peuples ?
  • Comment, selon vous, les mœurs et les liens sociaux affectent-ils la vie politique ? Montrez-le par des exemples précis.
  • Un peuple, selon vous, est-il une unité pour ainsi dire organique et indifférenciée, ou une somme complexe de variations, de différences et de divergences ?
Pour approfondir
Jean-Jacques Rousseau,Du contrat social, livre IV, chapitre 1 (le rêve) et 2 (le cauchemar), éd. Bernardi, GF, 2012, p. 139-144

La tentation du consensus : un leurre !

On peut comprendre qu'un pays qui a traversé pendant plus de quarante ans – de 1642 à 1689 – une période sombre et sanglante de révolutions et de guerre civile rêve de consensus, concède David Hume (1711-1776) dans son essaiDe la coalition des partis, qui date de 1760 et dont un postulat majeur est que « l'animosité ancienne entre les factions ne reposait que sur des préjugés étroits et des passions intéressées ». Ainsi va l'analyse de Hume :
« Abolir toute distinction de parti n'est pas réalisable, ni peut-être même souhaitable, dans un régime libre. Les seuls partis dangereux sont ceux qui entretiennent des vues opposées concernant les principes essentiels du régime, la succession de la couronne ou les privilèges les plus importants des différents membres de la constitution, dès lors qu'il n'y a point de place pour quelque compromis ou accommodation que ce soit et que la controverse peut paraître assez grave pour justifier même une opposition armée aux prétentions des adversaires. De cette nature fut l'hostilité qui, pendant plus d'un siècle, opposa les partis entre eux en Angleterre ; une hostilité qui dégénéra parfois en guerre civile, provoqua de violentes révolutions et menaça continuellement la paix et la tranquillité de la nation. Mais on a vu récemment apparaître les signes les plus frappants d'un désir universel d'abolir ces distinctions de parti ; et comme une telle tendance à la coalition ouvre la perspective la plus agréable sur notre bonheur futur, elle devrait être soigneusement chérie et favorisée par tous ceux qui aiment leur pays.
Il n'est pas de méthode plus efficace pour avancer vers un but si louable, que d'éviter toute insulte déraisonnable et tout triomphe d'un parti sur l'autre, d'encourager les opinions modérées, de trouver pour chaque dispute le médiateur approprié, de persuader chacun que son adversaire peut être parfois dans le vrai, et de tenir la balance égale entre les louanges et les blâmes que nous décernons à chaque parti. » (trad. Fabien Grandjean, éd. bilingue Trans-Europ-Repress, Mauvezin, 1993, p. 211-212)
À condition donc qu'elles soient exprimées de manière policée et argumentée, les dissensions ne menacent pas la paix ; à condition aussi et surtout qu'on s'assure qu'au terme des affrontements, aucun parti ne triomphera en considérant son adversaire comme vaincu. C'est qu'un triomphe est une victoire qui se prétend absolue et éternelle, alors que, en réalité, toutes les victoires sont partielles, relatives et limitées dans le temps. La vérité, qui est notre bien commun, ne saurait appartenir à aucun camp ni aucun parti qui, au mieux, n'en détiennent qu'un aspect.
Dans la cité, le philosophe trouve ainsi sa place, non dans les arrière-cours des partis politiques – pour leur fournir un prétendu fond théorique – mais au beau milieu de la mêlée, entre les partis qu'il doit avoir à cœur de maintenir séparés et à bonne distance, et auxquels il reconnaît publiquement, chaque fois que c'est le cas et de façon équilibrée, le mérite d'une proposition sage ou d'un constat juste.
Questions
  • Appuyez-vous sur la lecture du texte ci-dessus pour énumérer les conditions requises pour que le débat politique ne dégénère pas en incivilités, voire en guerre civile.
  • Pensez-vous que, dans un pays démocratique, la pratique des arts plastiques ou celle d'un sport collectif puissent contribuer à s'éduquer à la civilité ? à la liberté politique ?

À l'épreuve du réel

La démocratie française peut-elle se réinventer ? - Vidéo

La démocratie française peut-elle se réinventer ? - Questions

Blocage des institutions, crise des partis politiques, déficit de légitimité des élus, abstention record… la Vᵉ République apparaît pour certains de moins en moins adaptée aux nouvelles réalités politiques de la société française. L’émission28minutesdiffusée sur Arte reçoit en plateau trois invités qui échangent sur le malaise démocratique et sur la manière d’y remédier.
Prenez connaissance du podcast de l’émission : « La Démocratie française peut-elle se réinventer ? » (22 août 2024).
Questions
Prenez en notes tout élément utile pour établir un compte rendu critique de l’émission. Il peut s’organiser autour des points suivants :
  • dans un premier temps, présentez l’émission, son objet et les débatteurs ;
  • puis indiquez les points de divergence ou de convergence des points de vue des invités sur l’analyse de la situation et les réformes qu’ils envisagent ;
  • enfin, critiquez la qualité des arguments échangés, la tenue du débat par les journalistes, l’intérêt et l’apport de l’émission.

En débat

Être majoritaire, est-ce avoir raison ?

Une question cruciale en politique est de savoir en quel sens on peut dire qu'on a raison, car si la loi édicte des séries de droits et de devoirs, il importe aussi de déterminer par quel processus on peut parvenir à décider de sa validité.
Dès l'Antiquité, les critiques portées parPlaton(428/427-348/347 av. J.-C.) à l'encontre de la démocratie grecque et, notamment, des sophistes, tenaient au fait qu'« avoir raison » s'entendait en au moins deux sens : soit « être dans le vrai », soit « l'emporter dans une discussion par pure persuasion ». En privilégiant le premier sens, on pouvait concevoir des régimes politiques réputés parfaits, où ce ne sont pas l'habileté discursive et le grand nombre qui font raison, mais la compétence d'experts ou de savants qui permet d'aboutir à de bonnes lois.
Au rebours, le principe majoritaire, aussi familier soit-il, n'est pas évident. Par quel miracle en effet une majorité de suffrages individuels serait-elle toujours juste ? Or, selonJean-Jacques Rousseau(1712-1778), le choix de la majorité, associé au caractère nécessairement général de la loi, est le seul qui puisse être retenu, non parce qu'il est bon « en soi », mais parce qu'il est pratiquement le seul qu'on puisse établir procéduralement.
Les deux textes qui suivent expriment l'une et l'autre de ces deux approches.
Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, Livre IV, chapitre 2: 
« On demande comment un homme peut être libre, et forcé de se conformer à des volontés qui ne sont pas les siennes. Comment les opposants sont-ils libres et soumis à des lois auxquelles ils n’ont pas consenti ? Je réponds que la question est mal posée. Le Citoyen consent à toutes les lois, même à celles qu’on passe malgré lui, et même à celles qui le punissent quand il ose en violer quelqu’une. La volonté constante de tous les membres de l’État est la volonté générale ; c’est par elle qu’ils sont citoyens libres. Quand on propose une loi dans l’assemblée du peuple, ce qu’on leur demande n’est pas précisément s’ils approuvent la proposition ou s’ils la rejettent, mais si elle est conforme ou non à la volonté générale qui est la leur ; chacun en donnant son suffrage dit son avis là-dessus, et du calcul des voix se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc l'avis contraire au mien l'emporte, cela ne prouve autre chose sinon que je m’étais trompé, et que ce que j’estimais être la volonté générale ne l’était pas. Si mon avis particulier l’eût emporté, j’aurais fait autre chose que ce que j’avais voulu, c’est alors que je n’aurais pas été libre. »
Platon,République, V, [473c]
« S'il n'arrive pas ou bien que les philosophes deviennent rois dans les Cités ou que ceux auxquels on donne maintenant le nom de rois et de princes ne deviennent philosophes, authentiquement et comme il faut ; et que cet ensemble – pouvoir politique et philosophie – se rencontre sur la même tête ; s’il n'arrive pas, d'autre part, qu'aux gens cheminant de nos jours vers l'un de ces buts à l'exclusion de l'autre (et le nombre est grand des gens qui sont ainsi faits), on ne barre de force la route, alors, mon cher Glaucon, il n'y aura pas de trêve aux maux dont souffrent les Cités, pas davantage, je pense, à ceux du genre humain. »
À débattre
  • Selon vous, quel est, au détriment du principe de l'expertise, l'intérêt du principe majoritaire ? Et réciproquement, quel est, au détriment du principe majoritaire, l'intérêt du principe de l'expertise ?
  • Quelle est, selon vous, la fonction de la décisionmajoritaire : édicter de bonnes lois et, par effet, établir une vérité ? Ou imposer par nécessité une décision tout en restant dans l'incertitude de la connaissance de la bonne loi ?

La légitimité du politique

Qu'est-ce qui fait la légitimité d'une personnalité politique appelée à gouverner et du pouvoir qu'elle exerce ? Le respect des procédures formelles l'ayant conduite à la position qu'elle occupe garantit la légalité de cette dernière, il ne suffit pas toujours à asseoir sa légitimité et, par-là, son pouvoir. Non que la liaison de l'une et de l'autre choses soient systématiques ou nécessaires : conquérir le pouvoir, l'exercer et le conserver peut avoir non seulement l'apparence, mais aussi la réalité de la légalité sans pourtant que son détenteur ou sa détentrice bénéficie d'une totale légitimité. On dit ainsi parfois que la chance de l'un, la malchance de l'autre et enfin le jeu des circonstances ont porté untel à l'exercice de l'autorité suprême : il est en poste, la légalité de la chose ne fait nullement problème, mais il jouit d'une légitimité défaillante – il est malaimé, « il n'imprime pas ».
À débattre
  • S'il faut la distinguer de la stricte légalité, à quoi rattacheriez-vous la légitimité d'une personnalité politique : à sa personnalité et son charisme ? À sa stature historique ou institutionnelle ? À autre chose ?
  • Après avoir été gouverneur de Californie à partir de 1966, l'acteur hollywoodien Ronald Reagan a été élu président des États-Unis d'Amérique en 1980 ; l'acteur Arnold Schwarzenegger a été élu gouverneur de Californie en 2003 – pensez-vous que la notoriété soit un principe de légitimité dans l'exercice du pouvoir ?
  • La popularité d'un homme ou d'une femme politique, et donc le nombre de ses partisans, suffit-elle, à votre sens, à légitimer ses fonctions politiques, quelles qu'elles soient ?
  • La légitimité d'un élu local (le maire, par exemple) est-elle à votre avis de nature différente de la légitimité d'un élu national (un président de la République, par exemple) ?

Politique et compromis

Dans un entretien accordé au journalLeMondedaté du 18 juillet 2025, François Hollande, ancien président de la République (2012-2017), affirme : « Le compromis, ce n’est pas simplement l’ouverture d’un dialogue, c’est l’acceptation de concessions. Pour être responsables, il faut être deux. »
À débattre 
  • Définiriez-vous le compromis comme un « moyen terme » ?
  • Concéder, est-ce s’avouer vaincu ?
  • Quelles sont, selon vous, les vertus d’un compromis ?