Revenir
Revenir

Découvrir la plume d'Albert Londres - Activité

Tous les six mois, siège à Saint-Laurent1le tribunal maritime.

Sommaire

Corpus« Au tribunal maritime » - Extrait« La population délirante de joie nous accueille » - Extrait« Chez Tsang-Tso-Lin » - Extrait« Les Persécutés » - Extrait« Quelques réflexions après le voyage » - Extrait
QuestionsDécouvrir la plume d'Albert Londres - Questions

Corpus

« Au tribunal maritime » - Extrait

Tous les six mois, siège à Saint-Laurent1le tribunal maritime.
Le capitaine Maïssa, des marsouins2, le préside.
– Accusé, levez-vous. Vous avez entendu l’acte d’accusation. Vous pouvez dire tout ce que vous jugerez bon à votre défense.
– Mon capitaine, je m’suis évadé.
– Oui, mais, en outre, vous avez volé, une nuit, au marché de Cayenne, un sac contenant des sapotilles, des mangues, des oignons, des pois chiches, des bananes et du manioc.
– J’savais même pas qu’i contenait tout ça !
– C’est ce qui ressort des dépositions de dame Andouille Camonille, née à la Martinique, et de dame Comestible Léonie, née également à la Martinique.
– J’connais pas ces dames.
– Vous reconnaissez avoir volé ?
– Y avait cinq jours que n’mangeais pas, ce n’était pas pour voler, mais pour manger.
– Où étiez-vous pendant votre évasion ?
– À Montabo.
– Évidemment. Qu’est-ce que vous allez tous faire à Montabo ? C’est donc si joli que ça ?
– On sait même pas ce qu’on va y faire.
– Je vais vous le dire, moi. Vous allez à Montabo, parce qu’à Montabo vous trouvez l’association des « Frères de la côte ». On vous y vend de faux papiers. On prépare des canots. Et je vais même vous fournir une circonstance atténuante à laquelle vous ne pensez pas. Si vous avez volé, ce n’est pas pour vous, c’est pour la bande. La bande vous a dit : « T’es le dernier arrivé, va nous chercher de la bidoche. » Et vous ne lui rapportiez que des légumes !
– Capitaine, vous êtes trop malin !
– Bon, asseyez-vous.
La parole est à la défense.
1.Saint-Laurent-du-Maroni : ville de Guyane, colonie française d'Amérique du sud depuis le XVIIe siècle et aujourd'hui un département français d'outre-mer.2.Marsouins : corps de l'armée.

« La population délirante de joie nous accueille » - Extrait

Lille, 17 octobre 1918
Le plus émouvant spectacle de ma vie, je viens de le voir. Toute une ville en délire vient de se jeter sur nous qui étions les premiers à entrer dans Lille ; nous laissons, mes quatre confrères et moi, ce magistral honneur à l'uniforme anglais que nous portons.
À neuf heures du matin, près d'Armentières, un officier nous cria : « Lille, taken », ce qui veut dire : Lille est tombé. Nous avons pressé la voiture sur la route de la victoire et voici ce qui nous est arrivé.
À cinq kilomètres de Lille, deux jeunes filles se précipitent devant l'auto et, à pleins poumons et des sanglots dans la voix, nous crient et ne cessent de nous crier :
— Ils sont partis, ils sont partis. Vivent les Anglais ! Vive la France !
C'étaient deux jeunes filles de Lille qui, pour voir plus tôt les Alliés, étaient venues jusqu'ici. Donnons leurs noms : Mlles Boute. Mais les Boches ont fait sauter la route. Nous comblons un entonnoir et nous poussons la voiture. Ça va. Nous faisons deux kilomètres encore. Là, l'entonnoir est trop grand : il faut renoncer. Allons à pied.
Encore deux autres jeunes filles : celles-ci courent au-devant de nous, elles nous crient alors :
— Ils ne reviendront plus. Et elles pleurent.

« Chez Tsang-Tso-Lin » - Extrait

L'interprète doit m'attendre à la porte. Nous roulons maintenant, le long d'un haut mur, par une impasse qui n'est autre qu'un couloir puant. Le palais de Tsang est au bout.
J'aperçois, en effet, le corps de garde, lance en main. Le coolie-pousse1comprenant subitement où je l'amène tremble des bras, pose les brancards et s'apprête à fuir. Je l'agrippe. Il se remet en marche. Mais le poste n'a pas bon œil. En voyant que nous avançons, il croise la lance. Le coolie-pousse lâche tout, décampe. Quarante minutes plus tard, en sortant de l'audience, je constaterai qu'il n'est pas venu chercher son véhicule. Je ne l'ai donc pas payé. J'y ai gagné vingt cents.
Mon arrivée était guettée de la cour intérieure. Sur un ordre, les lances se relèvent. [...]
Je franchis un premier enclos. Dans une deuxième cour, sur un perron, campe une nouvelle garde, douze hommes : dix lances et deux fanions à dragon vert sur soie rouge. Les lances se redressent, les fanions saluent. Merci.
1.Coolie-pousse : Voiture légère à deux roues tractée par un homme, utilisée surtout en Extrême-Orient et permettant le transport d'une personne.

« Les Persécutés » - Extrait

La plus tragique est encore cette dame blanche, mince et douloureuse.
Son visage exprime la douleur. Elle souffre terriblement ! C’est l’électricité qui la diminue.
– De cinq centimètres par jour, me dit-elle.
Et comme si son ennemi venait de lui apparaître, elle s’écrie :
– Arrière les fluides !
Elle s’approche de moi et murmure :
– Ils sont venus s’installer chez moi le 26 juillet.
– Qui donc, Madame ?
– Les fluides électriques. Alors, je suis sortie pour acheter un bifteck, car j’étais seule, mon mari était à la gare ; et l’électricité me cria : « Coupe-toi le poignet, coupe-toi le poignet ! » J’ai pris un petit couteau, j’ai coupé. « Laisse saigner ! Laisse saigner ! » criait l’électricité. Après, un aigle avec son gros bec me renversa sous le tramway. Cet aigle faisait du spiritisme et de l’avion. Alors mon mari me dit : « Il paraît que c’est pour mettre ton nom sur le journal. » Oh ! j’ai bisqué1, j’ai bisqué. Alors, l’électricité et la radiographie ont transformé mon mari en diable. Il avait de petites cornes sur la tête grandes comme ça (elle montre son petit doigt) et par derrière une très jolie petite queue bien frisée. Moi j’avais mal au cœur, car il sentait la chair brûlée. 
1.Bisquer : terme familier signifiant « pester », « râler », « éprouver du dépit ».

« Quelques réflexions après le voyage » - Extrait

Ce n’est pas en cachant ses plaies qu’on les guérit.
Cette conception de gouvernement appela une très curieuse méthode de propagande. Chaque fois que les « purs » parlaient de nos colonies, ils poussaient des cris de triomphe. Tout y allait bien. Le présent y était superbe, l’avenir sans nuages.
Là-dessus, un petit coup de fanfare. On remettait son chapeau et l’on rentrait le cœur léger au sein de sa famille.
Eh bien ! flatter son pays n’est pas le servir, et quand ce pays s’appelle la France, ce genre d’encens n’est pas un hommage, c’est une injure.
La France, grande personne, a droit à la vérité. L’excuse des partisans de l’ombre est d’ailleurs sans force. L’étranger, disent-ils, ne doit pas être mis au courant de nos erreurs et de nos difficultés. Pour savoir ce qui se passe chez nous, l’étranger ne nous a pas attendus. La France n’a pas le monopole de l’imprimerie. Si vous1voulez connaître nos histoires coloniales, ouvrez les journaux allemands, anglais et américains. 
1.Vous : Londres s'adresse ici à son lectorat, et plus largement au peuple français.

Questions

Découvrir la plume d'Albert Londres - Questions

1. Lisez attentivement ces extraits et repérez, en fin limier, les indices qui vous permettront d'associer chacun d'entre eux à l'un des sujets traités par Albert Londres :
  • la Première Guerre mondiale (article) ;
  • la Chine (La Chine en folie, 1922) ;
  • le bagne à Cayenne (Au bagne, 1924) ;
  • l'asile psychiatrique en France (Chez les fous, 1925) ;
  • les colonies françaises en Afrique (Terre d'ébène, 1929). 
2. Pour chaque extrait, repérez le ou les procédés d'écriture qui rendent le style d'Albert Londres si vif et si émouvant.