Chez les fous - Présentation
Après son reportage sur le Tour de France, Albert Londres décide de revenir à l'idée qui l'obsède : l'enfermement. Il a enquêté sur le bagne, les prisons, les pénitenciers... il veut désormais s'intéresser à l'asile des aliénés en France. La rédaction de son journal,LePetit Parisien, accepte une nouvelle fois sans condition, ce dont sera reconnaissant Albert Londres, comme en témoigne l'épître dédicatoire du livre :
« Si j’allais au bagne ?
— Allez. »
Huit mois plus tard.
« Si je partais pour Biribi ?
— Partez. »
Au retour de Biribi.
« Si je faisais les fous ?
— Faites. »
Ainsi me répondit
Élie-Joseph Bois,
grand capitaine des reporters
que nous sommes.
Qu’il accepte ici l’hommage de ce livre. »
L'idée est lancée mais Albert Londres se heurte immédiatement au refus de l'administration en raison du secret professionnel protégé par la loi de 1838. C'est une loi de 41 articles qui vise à défendre l’assistance médicale aux malades et la protection des aliénés. Albert Londres, fort de sa notoriété, demande donc l'aide de quelques ministres pour que les portes des asiles français puissent s'ouvrir. En vain. Il décide alors de se faire passer pour fou afin de pouvoir entrer dans un asile. Il se rend un matin à l’infirmerie spéciale de la Préfecture de Police, quai de l’Horloge, sur les rives de la Seine. Mais il y rencontre le médecin-chef Gaëtan Gatian de Clérambault qui le reconnaît. Ce dernier accepte de lui faire visiter les lieux, rencontrer des aliénés avant d'inviter Albert Londres, bien peu rassuré, à aller se « faire enfermer ailleurs » ! Le journaliste jouera le rôle du fou dans le « service ouvert » de l'hôpital Sainte-Anne, lieu d'accueil expérimental qui propose une forme d'alternative à l'enfermement en asile. Ce service est dirigé par le docteur Édouard Toulouse qui reconnaît également Albert Londres. Le journaliste décide alors de revenir à son propre rôle et de partir sur les routes de France pour visiter plusieurs asiles dont il ne dévoilera pas le nom pour la plupart d'entre eux afin de ne pas nuire à ceux qui lui ont fait confiance. Il s'y infiltrera comme journaliste, dentiste, infirmier ou encore parent d'un aliéné. Un soir, dans un asile du Sud, il parvient même à s'infiltrer dans les chambrées, constatant alors le défaut de surveillance.
Dans ces lieux d'enfermement, Albert Londres observe avec humilité leurs locataires, du véritable assassin à l'obsessionnel, du psychopathe au toxicomane ; il essaie de se mettre à leur place dans des articles dénués de ce jargon médical qu'il juge incompréhensible. Indigné, il y dénonce les conditions de vie déplorables des patients, l'absence de traitement adapté, les abus de pouvoir et les mauvais traitements infligés par le personnel médical. Son livre prend la forme d'un réquisitoire. Mais il met aussi en lumière quelques précurseurs comme le docteur Toulouse de l'hôpital Sainte-Anne ou encore le docteur Maurice Dide qui, à la tête de l'asile de Braqueville, cherche à comprendre ses patients, à les laisser vivre en paix et non à les brimer car il ne considère pas la folie comme un crime.
Ce livre a causé, lors de sa parution, l'émoi indigné des milieux judiciaires et médicaux à tel point qu'Albert Londres décida d'atténuer la force accusatrice de certains passages. Mais ses articles ont eu un impact considérable sur la société de l'époque en contribuant à une prise de conscience collective sur la nécessité de réformer les institutions psychiatriques.
L'enquête-reportage d'Albert Londres, Chez les fous, est composée de 23 chapitres. Dans cette collection, plusieurs extraits de chapitres significatifs de l'œuvre sont proposés (chapitres I, IV, VII, VIII, X, XVI, XVIII, XX, et Réflexions).
Chez les fous - Glossaire
Aliéné: du latinalienare, « rendre autre, étranger ». Il remplace au XIXe siècle le mot « insensé » pour désigner les fous dont la maladie n’est plus considérée comme incurable. Le mot « aliéniste » désigne, quant à lui, le médecin qui s’occupe de soigner les patients aliénés. Il sera remplacé au XXe siècle par le mot « psychiatre ».
Asile: ce mot désigne à partir du milieu du XIXe siècle un établissement public destiné à recevoir et à soigner les aliénés. Cet « hôpital spécial » est appelé ainsi car il est pensé comme un lieu de charité accueillant les patients qui veulent y venir ou qui sont internés à la demande de leur famille. Ils peuvent être également placés sur ordre de la préfecture. Le mot « asile » est remplacé par celui d’« hôpital psychiatrique » en 1937.
Démence: renvoie, au sens propre, à la privation de la raison. C’est, selon les médecins aliénistes du XIXe siècle, l’une des formes possibles de la folie.
Épilepsie: maladie nerveuse qui est, dès l’antiquité, distinguée de la folie. Ses symptômes sont la convulsion, la perte de connaissance, les hallucinations ou encore la respiration coupée.
Folie: elle désigne de manière générale la perte de raison (étymologiquement, c’est un mot qui renvoie au vide, à un soufflet rempli d’air,follisen latin).
Frénésie: dans l’Antiquité, les médecins considèrent laphrénitis comme une forme d’aliénation qui se caractérise notamment par une fièvre aiguë. Ce terme désigne ensuite jusqu’au XVIIIe siècle un délire provoqué par une affection au cerveau.
Furieux: du latin,furor(« folie »). Ce terme a longtemps désigné les fous agités ou dangereux.
Hystérie: dans l’Antiquité, Hippocrate localise l’origine de cette maladie dans l’utérus. À la fin du XIXe siècle, les médecins la dissocient du féminin et la situent dans le cerveau de l’homme et de la femme. Le lien entre hystérie et féminité perdure cependant, nourri, notamment, par les démonstrations très théâtrales de l’hystérie mises en scène par le docteur J.-M. Charcot dans ses cours.
Idiotie: du latin, « ignorant, illettré ». Les médecins du XIXe siècle la rangent du côté des maladies innées et incurables.
Insensé: au Moyen Âge, le fou est l’insipiens,celui qui ne sait pas,qui refuse de croire en l’existence de Dieu. L’insensé est une figure importante de la folie avant le XIXe siècle.
Manie: dans l’Antiquité grecque, la manie désigne tout comportement jugé « fou ». La manie est aussi une maladie sans fièvre. Les psychiatres, au XIXe siècle, reprennent ce mot pour désigner une maladie de l’esprit qui provoque un état de forte excitation.