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Étudier des morceaux choisis de Chez les fous, 1925

Après son reportage sur le Tour de France, Albert Londres décide de revenir à l'idée qui l'obsède : l'enfermement...

Sommaire

Introduction à la lectureChez les fous - PrésentationChez les fous - Glossaire
CorpusChez les fous - I. Où l’on n’a pas voulu de moiChez les fous - IV. Avec ces dames, « La Cour des agitées » - ExtraitChez les fous - IV. Avec ces dames, « La Salle de Pitié » - ExtraitChez les fous - VII. Les persécutés - ExtraitChez les fous - VIII. Ces messieurs du docteur Dide - ExtraitChez les fous - X. On s’est moqué de Pinel - ExtraitChez les fous - XVI. Ceux qui ont tué - ExtraitChez les fous - XVIII. Les frères de la drogue - Extrait
Chez les fous - XX. Ô psychiatrie !
Chez les fous - Réflexions
QuestionsJe tiens un carnet de lectureJe tiens un journal intimeJ'effectue une prise de notes journalistique

Introduction à la lecture

Chez les fous - Présentation

Après son reportage sur le Tour de France, Albert Londres décide de revenir à l'idée qui l'obsède : l'enfermement. Il a enquêté sur le bagne, les prisons, les pénitenciers... il veut désormais s'intéresser à l'asile des aliénés en France. La rédaction de son journal,LePetit Parisien, accepte une nouvelle fois sans condition, ce dont sera reconnaissant Albert Londres, comme en témoigne l'épître dédicatoire du livre : 
« Si j’allais au bagne ?
— Allez. »
Huit mois plus tard.
« Si je partais pour Biribi ?
— Partez. »
Au retour de Biribi.
« Si je faisais les fous ?
— Faites. »
Ainsi me répondit
Élie-Joseph Bois,
grand capitaine des reporters
que nous sommes.
Qu’il accepte ici l’hommage de ce livre. »
L'idée est lancée mais Albert Londres se heurte immédiatement au refus de l'administration en raison du secret professionnel protégé par la loi de 1838. C'est une loi de 41 articles qui vise à défendre l’assistance médicale aux malades et la protection des aliénés. Albert Londres, fort de sa notoriété, demande donc l'aide de quelques ministres pour que les portes des asiles français puissent s'ouvrir. En vain. Il décide alors de se faire passer pour fou afin de pouvoir entrer dans un asile. Il se rend un matin à l’infirmerie spéciale de la Préfecture de Police, quai de l’Horloge, sur les rives de la Seine. Mais il y rencontre le médecin-chef Gaëtan Gatian de Clérambault qui le reconnaît. Ce dernier accepte de lui faire visiter les lieux, rencontrer des aliénés avant d'inviter Albert Londres, bien peu rassuré, à aller se « faire enfermer ailleurs » ! Le journaliste jouera le rôle du fou dans le « service ouvert » de l'hôpital Sainte-Anne, lieu d'accueil expérimental qui propose une forme d'alternative à l'enfermement en asile. Ce service est dirigé par le docteur Édouard Toulouse qui reconnaît également Albert Londres. Le journaliste décide alors de revenir à son propre rôle et de partir sur les routes de France pour visiter plusieurs asiles dont il ne dévoilera pas le nom pour la plupart d'entre eux afin de ne pas nuire à ceux qui lui ont fait confiance. Il s'y infiltrera comme journaliste, dentiste, infirmier ou encore parent d'un aliéné. Un soir, dans un asile du Sud, il parvient même à s'infiltrer dans les chambrées, constatant alors le défaut de surveillance. 
Dans ces lieux d'enfermement, Albert Londres observe avec humilité leurs locataires, du véritable assassin à l'obsessionnel, du psychopathe au toxicomane ; il essaie de se mettre à leur place dans des articles dénués de ce jargon médical qu'il juge incompréhensible. Indigné, il y dénonce les conditions de vie déplorables des patients, l'absence de traitement adapté, les abus de pouvoir et les mauvais traitements infligés par le personnel médical. Son livre prend la forme d'un réquisitoire. Mais il met aussi en lumière quelques précurseurs comme le docteur Toulouse de l'hôpital Sainte-Anne ou encore le docteur Maurice Dide qui, à la tête de l'asile de Braqueville, cherche à comprendre ses patients, à les laisser vivre en paix et non à les brimer car il ne considère pas la folie comme un crime.   
Ce livre a causé, lors de sa parution, l'émoi indigné des milieux judiciaires et médicaux à tel point qu'Albert Londres décida d'atténuer la force accusatrice de certains passages. Mais ses articles ont eu un impact considérable sur la société de l'époque en contribuant à une prise de conscience collective sur la nécessité de réformer les institutions psychiatriques.
L'enquête-reportage d'Albert Londres, Chez les fous, est composée de 23 chapitres. Dans cette collection, plusieurs extraits de chapitres significatifs de l'œuvre sont proposés (chapitres I, IV, VII, VIII, X, XVI, XVIII, XX, et Réflexions). 

Chez les fous - Glossaire

Aliéné: du latinalienare, « rendre autre, étranger ». Il remplace au XIXe siècle le mot « insensé » pour désigner les fous dont la maladie n’est plus considérée comme incurable. Le mot « aliéniste » désigne, quant à lui, le médecin qui s’occupe de soigner les patients aliénés. Il sera remplacé au XXe siècle par le mot « psychiatre ».
Asile: ce mot désigne à partir du milieu du XIXe siècle un établissement public destiné à recevoir et à soigner les aliénés. Cet « hôpital spécial » est appelé ainsi car il est pensé comme un lieu de charité accueillant les patients qui veulent y venir ou qui sont internés à la demande de leur famille. Ils peuvent être également placés sur ordre de la préfecture. Le mot « asile » est remplacé par celui d’« hôpital psychiatrique » en 1937. 
Démence: renvoie, au sens propre, à la privation de la raison. C’est, selon les médecins aliénistes du XIXe siècle, l’une des formes possibles de la folie. 
Épilepsie: maladie nerveuse qui est, dès l’antiquité, distinguée de la folie. Ses symptômes sont la convulsion, la perte de connaissance, les hallucinations ou encore la respiration coupée. 
Folie: elle désigne de manière générale la perte de raison (étymologiquement, c’est un mot qui renvoie au vide, à un soufflet rempli d’air,follisen latin). 
Frénésie: dans l’Antiquité, les médecins considèrent laphrénitis comme une forme d’aliénation qui se caractérise notamment par une fièvre aiguë. Ce terme désigne ensuite jusqu’au XVIIIe siècle un délire provoqué par une affection au cerveau. 
Furieux: du latin,furor(« folie »). Ce terme a longtemps désigné les fous agités ou dangereux. 
Hystérie: dans l’Antiquité, Hippocrate localise l’origine de cette maladie dans l’utérus. À la fin du XIXe siècle, les médecins la dissocient du féminin et la situent dans le cerveau de l’homme et de la femme. Le lien entre hystérie et féminité perdure cependant, nourri, notamment, par les démonstrations très théâtrales de l’hystérie mises en scène par le docteur J.-M. Charcot dans ses cours. 
Idiotie: du latin, « ignorant, illettré ». Les médecins du XIXe siècle la rangent du côté des maladies innées et incurables.
Insensé: au Moyen Âge, le fou est l’insipiens,celui qui ne sait pas,qui refuse de croire en l’existence de Dieu. L’insensé est une figure importante de la folie avant le XIXe siècle. 
Manie: dans l’Antiquité grecque, la manie désigne tout comportement jugé « fou ». La manie est aussi une maladie sans fièvre. Les psychiatres, au XIXe siècle, reprennent ce mot pour désigner une maladie de l’esprit qui provoque un état de forte excitation.

Corpus

Chez les fous - I. Où l’on n’a pas voulu de moi

Je ne suis pas fou, du moins visiblement, mais j’ai désiré voir la vie des fous. Et l’administration française ne fut pas contente. Elle me dit : « Loi de 381, secret professionnel, vous ne verrez pas la vie des fous. » Je suis allé trouver des ministres, les ministres n’ont pas voulu m’aider. Cependant, l’un d’eux eut une idée : « Je ferai quelque chose pour vous, si vous faites quelque chose pour moi : soumettez vos articles à la censure. » Je cours encore.
J’allai voir le préfet de la Seine. C’est un homme fort courtois : « Grâce à moi, me dit-il, vous visiterez les cuisines et le garde-manger. »
J’eus peur qu’il me montrât aussi les tuiles du toit, alors je suis parti.
Je me tournai vers les médecins d’asiles.
Ils me foudroyèrent :
– Croyez-vous, me dit l’un d’eux, que nos malades sont des bêtes curieuses ?
Il m’avait pris pour un dompteur. Il suffisait, lui.
Alors, j’ai cru qu’il serait plus commode d’être fou que journaliste. « Je vais aller à l’infirmerie spéciale du dépôt, dis-je, on me gardera sans doute ! »
Je m’amène quai de l’Horloge.
Le local n’était pas engageant. On eût dit la coursive2d’un vieux cargo hors de service. Le mal de mer apparaissait déjà à l’horizon. C’était propre et cela sentait le fond de vieille cale. La propreté était ce qu’il y avait de grave. Autrement, on aurait pu supposer qu’une fois balayé c’eût été mieux. Des cellules à hublot donnaient sur ce couloir. Les trois premières étaient occupées, la quatrième semblait vide, j’avais une chance !
Catastrophe ! Je connaissais le docteur : Clerembault ! Nous avions échangé des pensées presque définitives, jadis, ensemble, sur les quais de Salonique3, aux temps héroïques.
– Bonjour ! Que vous faut-il ? Vous êtes malade ?
C’était sinistre.
– Je le suis moins, dis-je.
– Le cadre vous déplaît ? Nous avons ici des gens très bien : professeurs, artistes, hommes du monde. Nos clients possèdent souvent de beaux appartements en ville ! Il en est même un qui reçut la Légion d’honneur dans cette cellule. Il avait fait des galipettes, la veille, entre cinq et sept sur la voie publique. Cela ne vous dit rien ?
– Qu’avez-vous à m’offrir comme compagnons aujourd’hui ?
Il n’avait rien de huppé4; des alcooliques hallucinés, un malheureux classique qui voulait voir le nonce afin de lui transmettre une communication urgente du Christ, et puis un véritable père de famille (huit enfants) qui, vexé à juste titre de n’avoir pas reçu un prix Cognacq5, était allé dans les magasins dudit M. Cognacq revendiquer un petit manteau, tout au moins, pour son dernier enfant, en bas âge – vu qu’il fait si froid, avait-il ajouté.
– C’est un fou ?
– Pourquoi pas ?
Le docteur me mena dans une cellule capitonnée.
– Ça vous va ?
– Mais ça rend des services !
– Je vais réfléchir.
– Adieu ! fit Clerembault, me remettant mon chapeau, allez vous faire enfermer ailleurs.
Où ?
Qu’ils s’appellent asiles départementaux, asiles privés, faisant fonctions d’asiles publics, asiles autonomes, la France compte quatre-vingts immeubles officiels pour ses fous. De plus, nous avons l’honneur de posséder un établissement national baptisé Saint-Maurice, mais répondant, de préférence, au nom de Charenton. De plus, nous sommes riches de treize quartiers d’hospice, qui ne doivent rien à personne. De plus, toute la gamme des « maisons de santé » accourt à notre secours. Il y a les maisons de santé mixtes, c’est-à-dire celles où dans le pavillon de droite joue la loi de 38, où dans le pavillon de gauche ne joue rien du tout. Vous demandez si cette loi est de 1600, 1700 ou 1838 ? Cela est sans importance. En matière de lois, on n’en est pas à un siècle près chez nous ! Il y a les maisons de santé libres, les villas d’hydrothérapie. Il y a les sanatoria6où « ne sont pas admis les placements d’aliénés ». Ce sont les prospectus qui le disent. La chose n’est pas complètement fausse. En effet, quand une personne tombe malade de la mystérieuse maladie, si cette personne n’a pas le sou, elle est folle. Possède-t-elle un honnête avoir ? C’est une malade. Mais si elle a de quoi s’offrir le sanatorium, ce n’est plus qu’une anxieuse.
« Je vais aller à Sainte-Anne, me dis-je. J’ai entendu parler d’un certain service ouvert qui fera mon affaire. »
J’arrive à Sainte-Anne.
« Pavillon de prophylaxie7mentale, docteur Toulouse. » J’y suis.
C’est tout de même une belle invention que ce service ouvert. Jadis, les pauvres « dingos » n’avaient pas le choix : ou traîner sans espoir leur « dinguerie » sur la voie publique ou se faire cloîtrer dans un asile. Aujourd’hui, c’est un rêve ! Dès que l’on sent les atteintes de l’araignée, on vient ici. Chauffage central. Infirmières fraîches et bien nourries. On ne s’ennuie pas une seconde.
Au fait, pourquoi ce service dut-il, pour exister, attendre la venue du docteur Toulouse ? Jusqu’ici on avait le droit de souffrir du foie, de la rate et des autres organes supplémentaires ou essentiels. Il était défendu d’avoir mal à l’encéphale. Ou il fallait s’adresser d’abord au commissaire de police. Pour être fou, on avait besoin de certificats ! Aujourd’hui on n’a qu’à pousser une porte. Et l’on vous dit doucement :
– Qu’avez-vous, mon enfant ? Voulez-vous que je vous soigne ?
C’est épatant ! C’est l’administration qui doit trouver cela scandaleux !
Je m’assois. Levé avant le jour, je n’étais arrivé que le cinquième. On trouve toujours plus fou que soi ! Le premier était un monsieur qui regardait avec précision la semelle de son soulier gauche. Un quart d’heure plus tard, il la regardait toujours. C’était une semelle normale pourtant ! Un couple occupait la deuxième et la troisième chaise. L’un des deux venait conduire l’autre ; lequel ? La quatrième était une dame qui pleurait sans bruit et sans mouchoir. Ses larmes s’allongeaient sur ses joues et tombaient abandonnées, sur sa robe noire. Un nouveau couple entra. Il prit place à ma suite. La jeune femme enleva son chapeau et le mit sur ses genoux, puis elle le remit sur sa tête, puis elle le remit sur ses genoux, etc. Son mari s’empara du chapeau et, d’un geste de personne raisonnable, l’immobilisa sous son bras.
Les clients affluaient. Cent mille malades de cette « maladie » circulent dans Paris. Ce n’est pas un, c’est vingt services ouverts qu’il faudrait.
La jeune femme reprit son chapeau. Elle recommença son manège, coiffant tour à tour sa tête, ses genoux. Heureusement, le chapeau tomba. Le mari mit vite un pied dessus et ne bougea plus.
Là-bas, dans le fond, voilà le maître, le docteur Toulouse. Le jour où l’on verra le docteur Toulouse sans une calotte noire crénelant son crâne n’est pas encore venu. L’autre docteur s’appelle Pierre Dominique. C’est lui qui écrivit Notre-Dame de la Sagesse8. Ah ! je les connais bien tous deux ! Pourvu qu’ils ne me reconnaissent pas !
Une dame entre. Elle est émue. Elle tient un petit garçon par la main et pleure. D’un regard elle cherche à qui confier l’enfant.
– Voulez-vous le garder une minute ?
Pourquoi moi ? La dame disparaît.
Je ne sais pas garder les enfants ; je vais apprendre.
– Tu es malade, mon petit ?
– Pas moi, c’est ma grand-mère !
– Qu’est-ce qu’elle a ?
– Elle est folle.
– Où est-elle ?
– Au premier étage.
La dame redescend. Elle pleure plus fort.
– Pourvu qu’on ne « me » la mette pas en face ! me dit-elle, tout comme si j’étais au courant de ses histoires de famille.
« En face », c’est Sainte-Anne.
– Mon mari m’a dit : « Fais ce que tu veux, c’est ta mère. Mais si elle met le feu chez moi et qu’elle fasse brûler mes petits ? » C’est horrible, monsieur ! Vous venez aussi pour une parente ?
– Non, madame, je viens pour moi.
Ses yeux, défaits par les larmes, s’immobilisèrent. Elle m’arracha l’enfant. Je me sentis soudain dangereux pour la société.
Fausse joie !
Mon tour arriva.
Les maîtres médecins me palpèrent doucement.
Ils regardèrent mes prunelles jusqu’en ses profondeurs les plus reculées. Avec un petit marteau, mignon comme un bijou, ils me frappèrent sur le genou. Enfin, ils me dirent :
– Vous ? Malade ? Êtes-vous fou ?
– Parfaitement !
– Nous voulons dire : vous êtes fou de vous croire fou. Ou peut-être vous payez-vous notre figure ?
C’était raté. Il faudra trouver un autre truc. Le mieux sera, je crois, de faire un peu moins le fou et un peu plus le journaliste.
1.Loi de 38 : dite « Loi des aliénés », promulguée sous le règne de Louis-Philippe en 1838. Elle traitait des institutions et de la prise en charge des malades mentaux. Elle défendait le secret professionnel des médecins qui ne doivent rien divulguer dans l'intérêt du patient.2.Coursive : long passage étroit d'un navire.3.Les quais de Salonique : référence à une opération menée par les armées alliées à partir du port grec de Salonique pendant la Première Guerre mondiale.4.Huppé : qui se distingue par sa position brillante et sa fortune.5.Prix Cognacq : prix fondé par Ernest Cognacq et Marie-Louise Jaÿ en faveur des familles nombreuses et décerné chaque année par l'Académie française.6.Prophylaxie : ensemble des moyens mis en œuvre pour prévenir l'apparition, le développement ou la propagation de certaines maladies, particulièrement les maladies infectieuses.7.Sanatoria ou sanatorium : maison de santé spécialisée dans le traitement des maladies pulmonaires infectieuses, notamment la tuberculose.8.Notre-Dame de la Sagesse : premier roman de Pierre Dominique paru en 1924 et primé à sa sortie.

Chez les fous - IV. Avec ces dames, « La Cour des agitées » - Extrait

Cela dure depuis deux ans. La démente ne devient muette que sous le coup du sommeil, quatre heures sur vingt-quatre au maximum. Dès qu’elle ouvre l’œil :
– D’zim ba da boum…
Sa figure est satisfaite.
Nous regardons ce spectacle en silence, comme on regarderait un désastre, une grande inondation.
– Tiens ! crie une autre qui vient d’accourir, tiens !
Elle se plante devant la Mère supérieure, fait demi-tour et lui montre son derrière.
– La folie est une infortune qui s’ignore, dit la sainte femme en contemplant d’un regard de pardon le scandale qui se prolonge.
À côté des folles, les fous semblent raisonnables. Ces femmes sont infernales. Toutes ont l’air d’obéir à un ressort qu’elles auraient avalé. Elles se plient, se redressent, gambadent. Elles portent leurs bras en ailes de moulin. Il y a beaucoup de cantatrices. Les ballerines ne manquent pas non plus, et les mégères1relient les deux… Par temps d’orage, l’intensité de cette diablerie est décuplée.
– Monsieur !
Une rousse qui a l’air d’avoir des serpents dans les cheveux me saisit par le bras, impérative :
– Monsieur ! J’ai été nommée Mère principale des Filles de la Charité, chanoinesse2de la cathédrale, général en chef du Vatican par Sa Sainteté le Souverain Pontife3. J’arrive à la basilique4. Je m’assois au banc du chapitre. Le suisse veut me faire sortir. Je résiste. Un chanoine vient à mon aide ; je dis : « Je suis chanoinesse ! » Alors on m’enferme ici ! Quand va-t-on me rendre mes droits ? Qui êtes-vous ? Abbé, évêque ou sacristain5? À moins que vous ne soyez que son chien, Azor ! C’est vous, Azor ?
– Assez ! dit la Sœur surveillante.
– Respect à moi ! Fille de rien ! Respect à mes galons donnés par Benoît XV !
– Assez ! Assez !…
La sœur de garde a la figure angélique. Une malade la désigne du doigt et crie : « Enfin ! Enfin ! »
– Ah ! fait la Sœur. Vous allez pouvoir m’humilier à votre aise, voici ma Mère supérieure, M. le docteur et un autre monsieur… Humiliez-moi…
La « malade » est une furie. Elle danse autour de la Sœur.
– Trois hommes ! Il lui en faut trois par jour. Elle les fait venir par le toit, et là-bas, dans ce coin, elle les dévore. Moi, je n’en ai pas un, même pas celui que m’a donné la loi. Trois chaque jour !
– Et les nuits ? fait la Sœur.
– … Et quatre chaque nuit, voilà son compte. Humiliez-vous… Humiliez-vous…
– Maintenant que vous m’avez humiliée, soyez plus calme.
La furie décampe en se troussant.
Il y a la camisole6. Il y a aussi la ceinture. Fixée à la taille, la ceinture a deux anneaux qui maintiennent les poignets.
On met la ceinture aux déchireuses, aux vindicatives. On compte bien dix ceintures dans cette cour. L’une de ces agitées marche sans arrêt.
– Asseyez-vous, madame Raymond.
– Je ne veux pas m’asseoir à côté de ces dames. Elles ne sont pas malades. Pourquoi les garde-t-on ici ? Elles vont me donner la bonne santé… Arrière !… Arrière !…
Une autre frappe la terre de son talon et s’écrie à chacun de ses coups :
– Tu m’entends, Lafont7! Tu m’entends, Poizat8!
Lafont et Poizat sont ses ennemis. Elle les écrase sous sa botte.
Toute blanche de cheveux, échevelée, voici une autre vision qui s’avance sur les genoux. Les bras au ciel, les yeux noyés, cette vieille femme à jolie tête pousse des cris qui terrifient. Elle nous atteint, elle me prend le poignet. C’est un étau qui me serre… Puis elle retombe la face contre le sol et pleure comme sur une tombe toute fraîche. À dix pas, une Margoton9chante à tue-tête et tourne, derviche emballé10!
1.Mégère : femme méchante et emportée.2.Chanoinesse : titre porté par les religieuses de certaines communautés comme celle des Filles de la Charité.3.Souverain Pontife : le pape.4.Basilique : église chrétienne.5.Sacristain : celui qui a la charge de l’entretien d’une église, notamment de la sacristie, et qui aide à la préparation matérielle des cérémonies.6.Camisole : long vêtement de toile forte, garni de liens, à manches fermées, employé pour immobiliser les malades mentaux.7.Gabriel-Grégoire Lafont-Gouzi : médecin, auteur de De l'état des hommes considéré sous le rapport médical (1777-1850).8.Albert Poizat : auteur de roman et de pièces de théâtre, critique littéraire (1863-1936).9.Margoton : femme de mœurs légères.10.Derviche emballé : personne au comportement exalté, prenant des allures de prophète.

Chez les fous - IV. Avec ces dames, « La Salle de Pitié » - Extrait

Au fond est la Salle de Pitié. C’était inattendu et incompréhensible. Juchées sur une estrade, onze chaises étaient accrochées au mur. Onze femmes ficelées sur onze chaises. Pour quel entrepreneur d’épouvante étaient-elles « en montre1 » ? Cela pleurait ! Cela hurlait ! Leur buste se balançait de droite à gauche, et, métronome2en mouvement, semblait battre une mesure funèbre. On aurait dit de ces poupées mécaniques que les ventriloques3amènent sur la scène des music-halls. Les cheveux ne tenaient plus. Les nez coulaient… La bave huilait les mentons. Des « étangs » se formaient sous les sièges. Dans quel musée préhistorique et animé étais-je tombé ? L’odeur, la vue, les cris vous mettaient du fiel aux lèvres.
Ce sont les grandes gâteuses qui ne savent plus se conduire.
Qu’on les laisse au lit !
On les attache parce que les asiles manquent de personnel.
Tout de même !
1.En montre : en exposition.2.Métronome : instrument d’étude, muni d’un mécanisme d’horlogerie et servant à donner le tempo.3.Ventriloque : personne qui a la faculté d’articuler et de se faire entendre sans remuer les lèvres, et de modifier tellement sa voix qu’elle semble ne pas venir d’elle.

Chez les fous - VII. Les persécutés - Extrait

Ce qu’il y ade poignant, c’est le fou persécuté.
Sa folie ne lui laisse pas de répit. Elle le tenaille, le poursuit, le torture. La nuit on le guette, on l’espionne, on l’insulte. « On » ou « ils » sont ses ennemis ! Ils sont dans le plafond, dans le mur, dans le plancher.
– Dans le réduit à charbon vous le voyez tout noir, qui m’envoie des ondes ?
On ne cesse de s’occuper de lui, on le frappe, on le pince, on le martyrise par l’électricité, le fer, le feu, la nappe d’eau, les gaz.
Il se bouche les yeux, les oreilles, le nez ; en vain ! Il voit toujours ses persécuteurs. Il entend qu’on le menace, il sent une odeur de roussi.
Il vit dans les transes, il dort dans le cauchemar.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Arrière ! Les voilà ! Les voilà !
Au début, il n’accuse personne nominalement. Puis le fantôme prend une forme. C’est un individu qui lui est inconnu, ou c’est une secte, une société secrète, une association, un consortium1 ; ce sont les jésuites, les francs-maçons, l’Armée du Salut, une compagnie d’assurances. Ce sont les physiciens. C’est Edison2, c’est Marconi3, c’est Branly4.
Jadis, c’était le diable. Le diable est détrôné. Il n’opère que pour les paysans arriérés. Les inventions modernes l’ont rejeté dans son enfer, le persécuteur d’aujourd’hui est le cinématographe, le phonographe, le sans-fil, l’avion, la radiographie, le haut-parleur.
– L’avion passait au-dessus de ma fenêtre (c’est une jeune femme qui m’explique son affaire) et il me disait : « Viens sur le balcon, je vais t’emporter par les cheveux. » Je fermais ma fenêtre, je mettais les volets, il revenait toujours. « Tes cheveux sont-ils solides, disait-il, prépare-les bien. » Je me suis fait couper les cheveux. J’ai pensé qu’il ne reviendrait plus. Il revint. C’était entre midi et une heure. Alors, héroïquement, j’ai rasé ma tête. Il est revenu quand même. Écoutez-le, il rôde… rrron… rrron-rrron, il sera là, dans une heure. Pourquoi permet-on ces violences dans le ciel ? Il n’y a plus de police possible. Les assassins marchent maintenant sur la tête de la gendarmerie. C’est la fin des honnêtes personnes bien tranquilles sur leur balcon…
Elle pose ses deux mains sur son crâne rasé, disant :
– Écoutez, il vient !
Le remords les travaille. Ils s’accusent de crimes. Ce sont eux qui sont cause des catastrophes.
Un homme se frappait la poitrine à grands coups de poing. Il ne se ménageait pas. Son thorax rendait un son cave.
– C’est moi ! C’est moi ! C’est moi ! répétait-il.
C’est lui qui était responsable de l’évacuation de la Ruhr5!
Leur douleur ne se traduit pas toujours par une excitation, leur folie est circulaire, c’est alors la période de dépression. À ces moments, leur souffrance est muette. Ils en sont comme inondés. Accablés sur un banc, les yeux exténués et perdus dans le lointain, leur faute les ronge.
1.Consortium : communauté, société.2.Thomas Edison : inventeur, scientifique et industriel américain (1847-1931).3.Gugielmo Marconi : physicien, inventeur et homme d'affaires italien (1874-1937).4.Édouard Branly : physicien et médecin français (1844-1940).5.Ruhr : région de l'ouest de l'Allemagne occupée, après la Première Guerre mondiale, dans le but de préserver la sécurité de l'Europe occidentale, puis progressivement évacuée. 

Chez les fous - VIII. Ces messieurs du docteur Dide - Extrait

Si je suis dénoncé comme fou, je demande que l’on m’interne chez le docteur Maurice Dide1.
Ce savant professe que la folie est un état qui en vaut un autre et que les maisons de fous étant autorisées par des lois dûment votées et enregistrées, les fous doivent pouvoir, dans ces maisons, vivre tranquillement leur vie de fou.
Et ce savant a raison. C’est assez que l’on ne puisse pas les guérir.
Il est puéril de reconnaître, de manière officielle, qu’un individu possède telles aptitudes réclamant son transfert dans un milieu spécial si, cette reconnaissance établie, on défend aussitôt à ce citoyen l’exercice innocent de ces dites aptitudes.
On ne punit pas un homme parce que cet homme, ayant attrapé une bronchite, ajoute à sa maladie la malice de vous tousser au nez. De même, si quelqu’un tâtonne sous le prétexte qu’il est aveugle, cela ne doit pas lui mériter, à première vue, un coup de poing bien placé entre les deux yeux.
Dans la maison du docteur Dide la folie n’est pas considérée comme un crime.
On ne se dresse pas devant le pensionnaire pour lui dire : « Misérable ! Qu’as-tu fait ? Tu viens de perdre la raison ! »
On lui dit : « Bonjour, monsieur, vous voici chez vous. »
Les châtiments sont interdits.
Existent-ils en d’autres lieux ? Je vous crois ! Si je suis certain de ce que j’avance ? Tout à fait ! Laissons les « réflexes ». Un fou vous enfonce les ongles dans la chair, vous le repoussez sans douceur. Cela va ! Un grand mystique inoffensif tombe à genoux contre son lit et, dans l’attitude des plus célèbres saints du calendrier, les bras en croix, ouvre son âme au Seigneur, cela est son droit de fou, qu’en entrant à l’asile il a honnêtement acquis.
La folie est justement de le forcer à se relever sous la botte. Priver cet autre de nourriture, parce qu’il ne fait que hurler, est une économie qui ne devrait pas se pratiquer. Déshabiller ce monsieur qui s’est évadé, et l’enfermer nu dans un cachot2froid, c’est vouloir placer une bonne petite congestion pulmonaire3que l’on tient en réserve.
Il est possible, puisque la main-d’œuvre manque, que des malades, payant la rançon de la loi de huit heures4, doivent être attachés. S’ils doivent l’être, pourquoi, lorsqu’un inspecteur se présente, alors que l’on prie l’inspecteur de souffler un instant dans le fauteuil directorial, fait-on courir une infirmière dans les salles au cri de : « Détachez les malades, détachez les malades ! »
– Nous ne sommes plus à Venise, déclarait un docteur, récemment, à propos d’histoires.
Je n’avais pas dit que nous fussions à Venise, docteur, je n’avais parlé que des bords de la Seine…
1.Maurice Dide : médecin neurologue et aliéniste français, précurseur d’une prise en charge plus humaine des malades mentaux (1873-1945).2.Cachot : cellule basse et obscure dans une prison.3.Congestion pulmonaire : pneumonie, inflammation du poumon.4.Loi de huit heures : loi de 1919 qui limite la durée de travail en France à 8 heures.

Chez les fous - X. On s’est moqué de Pinel - Extrait

L’agité peut être calmé ou réduit.
On ne lui demande pas ce qu’il préfère. Si l’on n’a pas le temps de le calmer, on le réduit. Quand on le juge assez réduit, parfois on le calme. On l’écume1comme le pot-au-feu.
Il est des cas, côté des hommes, où la réduction s’opère à la semelle de brodequins2. Ce traitement n’est pas ordonné par les médecins. Il a lieu surtout la nuit.
L’agité crie, se démène, il ennuie le surveillant. L’homme a déjà la camisole, on lui donne quelques bons coups avec le passe-partout3, histoire de l’avertir. Le manche à balai sert aussi. Mais la méthode préférée est le brodequin. Monté sur le lit, le surveillant frappe dans les côtes. Le lendemain, le patient en porte lesmeurtrissures. Ces agités donnent contre tous les murs ?
C’est la méthode clandestine.
Officiellement, elle n’existe pas.
Les médecins réduisent par la camisole, le ficelage sur le lit, le cabanon et le drap mouillé.
Le drap mouillé est une conquête de la psychiatrie. La méthode nous vient de l’Égyptedes Pharaons. Seulement, pour l’employer, les Égyptiens attendaient que les clients fussent morts. Et ils coupaient le drap en petits morceaux appelés bandelettes. Nous, nous employons le drap dans toute sa largeur, en serrant bien, à chaque tour, à l’aide du genou… Il arrive ainsi que l’on atteint le résultat : le malade ne crie plus ; il expire.
Les docteurs calment par la balnéothérapie4.
La douche n’est plus à la mode.
Sur les vingt mille insensés que j’ai eu l’honneur de fréquenter, cent à peine ont évoqué la séance du jet d’eau. C’était dans des départements où la lumière scientifique n’avait point encore pénétré !
Aujourd’hui, c’est le bain.
Dans les maisons pour riches, les bains sont de dix-huit, vingt-quatre, trente-six heures ; encore ne sommes-nous pas en avance : en Allemagne, c’est deux jours, trois jours.
Pour ménager les côtes de la personne que l’on veut ainsi laver, on suspend un hamac dans la baignoire. L’eau et deux gardes se renouvellent par des systèmes pleins de perfection.
Cette hydrothérapie5est plus modérée dans les asiles.
Un pauvre ne doit pas se laver aussi longtemps qu’un riche, ce serait indécent ; aussi, dans ce cas, les bains ne durent-ils que de quatre à huit heures, et il n’y en a pas pour tout le monde.
Un jour, mes pas innocents me conduisirent dans une salle. Je vis des têtes qui semblaient être des choux-fleurs dans un jardin potager. Cette vision anéantit sur-le-champ toutes mes capacités, sauf une : celle de compter. Je comptai : une, deux, quatre, six… quatorze têtes. M. Deibler6n’avait pourtant point pris son café au lait dans cette ville, ce matin ! D’abord, ces têtes n’étaient pas coupées, elles grimaçaient et leurs bouches criaient. Curieux tableaux à l’ombre des grands murs départementaux ! Je me campai. Étayé de ma canne, j’ouvris résolument les yeux. Pas d’erreur ! C’étaient des têtes. Des têtes qui sortaient d’une cangue7. À Changhaï8, si vous êtes bien avec le chef de police de la concession française, vous pouvez avoir la primeur d’une de ces représentations. Pourquoi aller si loin ? Ce n’était point du même ordre, cependant. C’est d’une baignoire qu’émergeaient ces têtes, non d’une cangue. Étonnantes baignoires ! Elles étaient entièrement recouvertes d’une planche de bois qui, par bonheur, portait une échancrure juste au moment où elle atteignait le cou.
Bien trouvé ! Les baigneurs ne s’évaderont pas de la baignoire.
Des têtes étaient calmes ; mais celle-ci nous injuriait. Et cette autre, d’un geste du menton, réclamait qu’on lui grattât le nez.
Un trou pour la tête c’est bien ! Un autre pour les mains, s’il vous plaît, au moins pour une seule !
La baignoire coûte cher, le personnel est rare, alors apparaissent instruments de contrainte, cellules et cabanons.
Ficelez sur un lit un agité et regardez sa figure : il enrage, il injurie. Les infirmiers y gagnent en tranquillité, le malade en exaspération. Si les asiles sont pour la paix des gardiens et non pour le traitement des fous, tirons le chapeau, le but est atteint.
Pinel9, voilà cent ans, enleva les fers aux aliénés. Cela fait un beau tableau à la faculté de médecine de Paris. Eh bien ! on s’est moqué de Pinel.
Camisoles, bracelets, liens, bretelles remplacent les fers.
Voyez cette jeune femme camisolée et liée sur son matelas depuis cinq jours. Camisole et liens ne l’ont pas calmée. Elle grince des dents, mais c’est moins de folie que de rage. On comprend qu’elle dévorerait joyeusement ses bourreaux10. Ses bourreaux, eux, pendant ce temps, jouent aux cartes. Alors, et le bain, cette dernière conquête du progrès, qu’attend-on ? Que l’infirmière ait le temps et qu’une baignoire soit libre !
1.Écumer : débarrasser de l’écume, c'est-à-dire la mousse blanchâtre qui monte à la surface d’un liquide échauffé ou en fermentation.2.Brodequin : chaussure montant jusqu’à mi-jambe qui se laçait sur le dessus du pied.3.Passe-partout : clef qui permet d’ouvrir des serrures différentes dans un même établissement.4.Balnéothérapie : traitement médical par le bain.5.Hydrothérapie : traitement de certaines affections par l’emploi de l’eau.6.M. Deibler : bourreau français, troisième de la profession à exercer la fonction d'exécuteur en chef en France (1823-1904). Il décapitait les condamnés à mort.7.Cangue : carcan, utilisé en Asie et surtout en Chine, qui consistait en deux pièces de bois très pesantes, emprisonnant le cou et les poignets du condamné.8.Changhaï : variante orthographique de Shanghaï, aujourd'hui désuète.9.Philippe Pinel : médecin et aliéniste renommé (1745-1826). Il refuse que les fous soient attachés par des chaînes. Il pose un regard nouveau sur la folie en affirmant qu'elle peut être comprise et soignée. C'est un précurseur de la psychatrie moderne.10.Bourreau : exécuteur des peines corporelles prononcées par les cours de justice, et, spécialement, de la peine de mort. 

Chez les fous - XVI. Ceux qui ont tué - Extrait

Eh bien ! à quoi peut aboutir, ad-mi-nis-tra-ti-ve-ment la grande misère des fous criminels ? À des vaudevilles1.
Ces vaudevilles ont deux auteurs.
Ces auteurs n’ont pas la réputation qu’ils méritent.
Je réclame, pour ces éminents humoristes, deux fauteuils jumelés à l’Académie française, la cravate de la Légion d’honneur, puis, leur mort venue, une statue sur le toit du Palais-Royal.
L’un s’appelle : l’article 642; l’autre : la loi de 383.
Ils se valent. S’ils ne partagent pas équitablement les droits d’auteur, c’est que l’un vole l’autre.
L’article 64 fait bénéficier d’un non-lieu ou fait acquitter le personnage principal de la pièce, lequel porte toujours le nom d’« aliéné criminel ».
Aussitôt, la loi de 38 s’empare du monsieur. Elle le déshabille, elle le palpe, elle le retourne, puis, haussant les épaules, s’écrie : « Criminel si tu veux, mon vieux collaborateur, cela ne me regarde pas. Mais, aliéné ? Holà ! Ton homme, je le relâche. »
Le personnage retrouve sa liberté. Le rideau tombe. C’est l’entracte.
Le personnage profite de l’entracte, non pas, comme vous pourriez le supposer, pour acheter des oranges, pastilles à la menthe, bonbons acidulés, mais pour recommencer son petit métier, qui est de voler, de pirater, d’assassiner.
On tape les trois coups : second acte.
Le gendarme introduit une nouvelle fois le personnage au palais de justice.
– Quoi ? fait l’article 64, c’est toi ? La loi de 38 t’a mis à la porte ?
– La loi de 38 dit que je ne suis pas un aliéné.
– Elle dit cela ? Attends !
L’article 64 ouvre un tiroir et débouche le pot à colle. – Tourne-toi, dit-elle au personnage. Sur son dos, elle placarde une affiche où se lit : « Aliéné dit criminel » Signé : Article 64.
– Reconduisez cet homme à la loi de 38, dit l’article au gendarme.
Rideau. Entracte.
Cette fois, le gendarme et le personnage profitent de l’entracte pour prendre le train. Ils vont retrouver la loi de 38, sise en immeuble appelé asile.
Troisième acte.
La loi de 38 reconnaît le personnage et s’écrie :
– Il ne faudrait pas croire que tu vas plus longtemps te payer ma figure. T’ai-je mis à la porte, oui ou non ? F…-moi le camp !
– Tout doux ! réplique le personnage. Vous m’avez mis à la porte pour une piraterie précédente et non pour la dernière, de plus, regardez mon dos.
– Pas d’erreur ! fait la loi, tu es en règle, la signature est bonne. Tu peux rentrer.
– Vous savez, dit le personnage, je resterai bien ici une quinzaine. La température est clémente et cela me reposera. Ne vous pressez pas de m’examiner.
– À ton aise ! fait la loi.
Quinze jours passent. Le personnage est d’aplomb. Il va trouver la loi :
– C’est le moment de m’ausculter le cerveau !
– Tu attendras bien encore un peu ?
– Pas un jour. Vous m’avez délivré, voilà six mois, un certificat prouvant que je n’étais pas fou. Il faut prendre une décision : renier votre signature ou lui faire honneur.
C’est vrai, dit la loi. Je te relâche. Tu es libre. Adieu ! Non ! dit le personnage, au revoir seulement !
Comment, au revoir ?
– J’ai fait deux petits séjours dans votre asile, n’est-ce pas ?
– Parfaitement !
– Quand je comparaîtrai une nouvelle fois devant l’article 64, l’article 64 me demandera : « D’où venez-vous ? – De la maison de fous ! », répondrai-je. Alors l’article 64 sortira son pot à colle et je reviendrai vous montrer mon dos. À bientôt, Madame la loi de 38 !
La pièce est jouée.
1.Vaudeville : pièce de théâtre, pleine de rebondissements, destinée à amuser le public et caractérisée par un comique de situation, léger et grivois.2.Article 64 : article du Code pénal qui affirme « qu'il n'y a ni crime ni délit lorsque l'accusé était en état de démence au moment de l'action ».3.Loi de 38 : dite « loi des aliénés », promulguée sous le règne de Louis-Philippe en 1838. Elle traitait des institutions et de la prise en charge des malades mentaux. Elle défend le secret professionnel des médecins qui ne doivent rien divulguer dans l'intérêt du patient. 

Chez les fous - XVIII. Les frères de la drogue - Extrait

Au début de la drogue, c’est le mariage d’amour.
Bientôt, il faut augmenter la dose.
On commence par dix pipes1, on finit par cent cinquante à la journée.
Plus le toxicomane absorbe, plus il a faim.
C’est à ce moment que la vie du toxicomane n’a plus qu’un but : se procurer la marchandise.
Son intérêt, sa profession, ses affections, sa famille, cela le malade le voit encore, mais il marche dessus pour atteindre plus vite un pot de Merck (cocaïne), une petite boîte de Bénarès2. Fameux ! le Bénarès ! Ou l’ordonnance du médecin à la cote qui, pour dix francs, sous prétexte de désintoxication, vous ouvrira les portes du potard à morphine3.
Alors sous les yeux de notre divin malheureux le monde déroulera ses secrets.
Votre homme se sentira transporté à travers les âges et les airs sur le fameux tapis volant. Et pour vivre dans l’éternité ce conte intraduisible, il s’en ira, comme ce cher et vieux compagnon de route le fit naguère à Marseille, se trancher délicieusement les veines du poignet, dans une baignoire, au hammam !
Ils décident parfois de se faire désintoxiquer. Pendant ce sevrage, ils sont bien des fous. La privation de drogue déchaîne un typhon4autour de ce pauvre passager de maison de santé. Une minute arrive où il doit tenir ou couler.
Derrière la porte, l’homme tangue, roule, se soulève, s’abat et, dans la colère qui seule encore le soutient, on l’entend crier au docteur :
– Assassin ! Vendeur de soupe ! À ma sortie, je vous étrangle !
1.Pipe : instrument utilisé pour la consommation de drogue.2.Bénarès : boîte en bois et en laiton de Bénarès, ville indienne.3.Potard : pharmacien ; préparateur en pharmacie (familier et plaisanterie).4.Typhon : nom qu’on donne aux cyclones dans les mers de Chine et dans l’océan Indien.

Chez les fous - XX. Ô psychiatrie !

Et chez les fous, au milieu de cette sarabande1hallucinante, il y a des hommes qui ne sont pas fous !
À peine êtes-vous dans l’antre que des pensionnaires se ruent sur vous, tendent des lettres, supplient qu’on les regarde : « Regardez-moi donc ! Pourquoi suis-je ici ? Je ne suis pas fou. C’est une infamie. Va-t-on me laisser mourir dans cette prison ? »
Cris, gestes vifs ne prouvent pas que ces emmurés aient perdu la raison. Un homme tombé au fond d’un puits donnera de la voix dès qu’il entendra le pas d’un passant.
D’autres sont calmes :
– Je ne nie pas, j’ai eu de l’anémie au cerveau, mais voici trois ans. Depuis plus de deux ans, je ne sens plus rien, je vois clair comme avant. Pourquoi ne me renvoie-t-on pas ?
Si ce malade l’eût été du foie, des bronches, du ventre, sitôt guéri il serait sorti de l’hôpital. C’est que la chose est dans les habitudes et que la médecine générale est plus vieille que la psychiatrie. Dans plusieurs siècles, la psychiatrie aura assuré ses bases. En l’an 2100, le guéri aura le droit d’être guéri. Présentement, il doit attendre son heure ; la science, elle, attend bien la sienne ! Le fou est né trop tôt.
– Cet homme est-il vraiment guéri, docteur ?
– Possible. Depuis plusieurs mois, il est normal. Ne rechutera-t-il pas ?
Il est préférable pour un homme d’être bandit que fou. Quand le bandit a purgé sa peine, on lui ouvre la porte de la prison sans lui demander s’il recommencera !
Les bras ballants, l’œil atone, l’ex-malade écoute. Il est prisonnier maintenant, non pas au nom du passé, mais au nom de l’avenir !
– Enfin ! je ne le sais pas, dit-il, et vous ne le savez pas davantage. Tout ce que l’on sait c’est que, pour le moment, je suis guéri. Alors, que fais-je chez les fous ?
Il y attend que plus de lumière tombe sur l’humanité.
Regardons un document. Il est beau.
Des parents apprennent qu’un de leurs cousins goûte l’hospitalité d’un asile depuis 1919. Ils font le voyage.
Ils le voient « si lucide », sa conversation étant « on ne peut pas meilleure ». Les cousins passent sur les droits de la femme de l’aliéné. Ils demandent au docteur les raisons de ce maintien à l’asile.
Ils reçoivent le certificat que voici :
« M. X. va très bien physiquement. Au point de vue mental il est calme et docile, mais insouciant, indifférent, inoccupé, peu conscient de son intérêt réel, sans souci de son avenir. Sa place reste à l’asile car il ne pourrait plus s’adapter à la vie sociale. »
« Il est insouciant ! » Alors pourquoi cria-t-il vers ses cousins qui enfin le dénichèrent ?
« Il est inoccupé. » Peut-être pourrait-il, en récompense des bons soins dont on l’entoure, construire un monument en l’honneur des médecins de l’asile ?
« Il est peu conscient de son intérêt réel. » Avant tout autre, son intérêt réel est de décamper.
« Il est sans souci de son avenir. » Voyez-vous ce phénomène enfermé depuis six ans et qui se permet d’être sans souci de son avenir ?
« Sa place est à l’asile parce qu’il ne pourrait plus s’adapter à la vie sociale ! »
Certainement ce médecin-chef ne sait pas ce qu’il écrit.
Avec ces « attendus », je fais enfermer vingt de mes meilleurs amis dans une matinée.
Et aussi ledit médecin-chef.
Au fait, il est surprenant qu’il ne le soit pas déjà !
Si la loi de 38 permet aux médecins de se livrer à de si consciencieuses facéties3, elle est une bouffonnerie, non une loi.
Parce qu’il est insouciant de son avenir, un homme est sous les verrous depuis six ans !
Fouillez les asiles ! Dans chacun vous ramènerez de ces malades-là.
Une science qui tâtonne s’arroge des prérogatives4qui ne devraient appartenir qu’à la justice.
L’idée de persécution fait beaucoup de malheurs. Elle fait surtout le malheur de ceux qui l’ont. Les psychiatres ne manquent pas de psychologie, mais d’informations, et quand la psychologie repose sur des bases erronées, c’est toujours de la psychologie, seulement elle est fausse.
Les asiles sont remplis de vrais persécutés – c’est-à-dire de gens que leur maladie seule persécute. Que parmi ces malades authentiques un homme victime d’un mauvais coup se dresse et s’écrie : « Ma femme a voulu se débarrasser de moi pour vivre en paix avec son amant », cet homme, d’autorité, est un persécuté. Ce qu’il avance est exact. Il suffirait d’un tour dans la ville pour vérifier. On ne fait pas ce tour. L’homme, toutefois, ne présente pas d’autres symptômes de folie. « Écoutez, dit le docteur, reconnaissez que vous n’êtes pas persécuté par votre femme et je vous relâche. » Le client devrait reconnaître. Il est têtu. Il tient à la vérité. « Ma femme me persécute, dit-il, et je ne sors pas de là. » Il ne sortira pas de l’asile non plus.
Voici un fait. Mlle Berger a soixante-dix ans. Elle ne donne plus aucun signe de dérangement. Le docteur ordonne sa sortie. Mais la malade commet l’imprudence de dire : « Je ne partirai que dans quelques jours, j’ai écrit à ma mère qu’elle vienne me chercher. Je l’attends. »
À soixante-dix ans on n’attend plus sa mère. Mlle Berger n’est donc pas guérie. On remet en observation cette aïeule qui joue à la petite fille. Mais Mme Berger mère arriva à l’asile.
– Pas d’erreur, fait le docteur, la mère existe. C’est donc que la fille est guérie.
Ô psychiatrie !
Les aliénistes vous disent :
– De quoi se mêle votre ignorance, monsieur ? Ignorance ? Ah ! laissez-moi pleurer, Psychiatres ! Tout votre art n’est qu’un pile ou face.
Voyez l’histoire de M. Serre. M. Serre a cessé de délirer. Il est bien. Du moins en jugez-vous ainsi. Vous dites à sa famille : « Si vous consentez à le reprendre, nous ne pouvons pas nous y opposer. » La famille veut bien de M. Serre. Il sort.
Le lendemain, M. Serre prend sa femme, ses deux enfants et les emmène au restaurant. On rentre et l’on referme la porte de la maison sur cette bonne soirée. Serre saisit sa femme et lui tranche la gorge. Il passe aux enfants et les poignarde. Après, il sort une corde de sa poche, va à la cuisine, lave ses mains sanglantes et se pend ! – sans refermer le robinet.
Ce n’était pas de chance pour les guéris de l’asile dont la valise était prête.
Il ne suffit pas d’être innocent, il faut encore que le voisin ne fasse penser que vous pouvez devenir criminel.
Dans le doute, tous redevinrent douteux.
Les hommes souffriront encore longtemps de l’ignorance des hommes.
Guéris, demi-fous sont maintenus dans les asiles. On croirait qu’on retire un galon5à M. Psychiatre chaque fois qu’on lui enlève un malade.
Je connais des aliénistes qui sentent se déchirer leur cœur lorsqu’ils signent un bulletin de sortie. C’est les entrailles qu’on leur arrache !
Vous avez raison, disent-ils, amendons la loi de 38, mais non point dans le sens que vous supposez, au contraire ! Rendons l’internement plus commode.
Si les dingos, les maniaques, les excentriques, les bizarres, les inventeurs doivent être enfermés, commandez les maçons ! Nous avons quatre-vingts asiles. Quintuplons ! Craignez-vous de manquer de main-d’œuvre ? Ne vous arrêtez pas. Raflez ces messieurs les originaux et, que de leurs mains, ils élèvent leurs bastilles !
Les « malades », docteurs, ne manquent pas d’asiles, ils manquent de soins.
Les asiles font des fous.
– C’est faux ! proclament les hommes de l’art.
Ils en ont fait d’abord quelques-uns parmi les aliénistes.
Et ils ne remettent pas l’esprit en place. Chaque jour, en sortant de ces maisons, la vie ordinaire me semblait bouleversée. Le monsieur qui, dans le tram, se mouchait avec violence ; l’employé qui pétrissait dédaigneusement ses sous dans sa sacoche et, soudain, sautait sur un cordon pour le tirer ; cet imprudent qui, négligeant le danger, galopait après la voiture sur des pavés glissants ; ces hommes mal habillés (c’était du négativisme) criant L’Intran6en vous offrant Paris-Soir et La Presse en vous tendant La Liberté, tout cela n’était pas clair… Psychiatres, vous avez raison. Construisons d’autres asiles !
1.Psychiatrie : mot qui apparaît en français en 1802 tandis que « psychiatrie » et « psychiatrique » ne viennent aux dictionnaires qu’en 1842.2.Sarabande : danse désordonnée et bruyante.3.Facétie : plaisanterie, acte ou propos visant à divertir malicieusement, à faire rire sans méchanceté.4.Prérogatives : avantages, privilèges.5.Galon : petite bande de laine, d’argent ou d’or que portent les officiers et les sous-officiers sur les manches ou les épaulettes de leur uniforme, ou sur leur képi, pour distinguer les grades dans l'armée.6.L’Intran, Paris-Soir, La Presse, La Liberté : titres de quotidiens de l'époque. L'Intransigeant est un journal d'extrême gauche, Paris-Soir, un quotidien fondé par le journaliste anarchiste Eugène Merle en 1923, La Presse, un quotidien français lancé en 1836 par Émile de Girardin, un journal sans parti, et La Liberté est un quotidien « bon marché », fondé en 1865 par Charles Muller, publiciste et polémiste. 

Chez les fous - Réflexions

La façondont notre société traite les citoyens dits aliénés date de l’âge des diligences1. Regarder vivre nos fous n’est pas plus ahurissant que ne le serait de nos jours le départ de deux voyageurs, en poste pour Rome.
La loi de 38 n’a pas pour base l’idée de soigner et de guérir des hommes atteints d’une maladie mentale, mais la crainte que ces hommes inspirent à la société.
C’est une loi de débarras.
Ce monsieur est-il encore digne de demeurer parmi les vivants ou doit-il être rejeté chez les morts ?
Dans une portée de petits chats, on choisit le plus joli et on noie les autres…
Les Spartiates2saisissaient les enfants mal faits et les précipitaient du haut d’un rocher.
C’est quelque chose dans ce genre que nous faisons avec nos fous.
Peut-être même est-ce un peu plus raffiné. On leur ôte la vie sans leur donner la mort.
On devrait les aider à sortir de leur malheur, on les punit d’y être tombés.
Cela sans méchanceté, mais par commodité.
Les fous sont livrés à eux-mêmes.
On les garde, on ne les soigne pas.
Quand ils guérissent, c’est que le hasard les a pris en amitié.
La médecine mentale n’a pas de frontière fixe.
On enferme ceux qui gênent leur entourage. Si l’entourage est conciliant, de plus fous demeurent en liberté.
Un médecin n’a qu’une conscience, en revanche on lui donne cinq cents malades.
Les bouviers3mènent bien jusqu’à cent bœufs !
La folie est semblable à ces chapeaux de prestidigitateurs4, qui ont l’air d’être vides et d’où l’artiste extrait sans effort cent mètres de ruban, une valise, un bocal de poissons rouges, deux poules de Houdan5et la tour Eiffel, grandeur naturelle !
À quel moment un aliéné cesse-t-il d’être aliéné ? Là, nous entrons dans un brouillard de poix. Deux psychiatres se disputant un malade prouveront chacun avec évidence, l’un que le malade est sain, l’autre que le malade est fou. C’est un pic de la science encore mal exploré. Comme le sommet de l’Himalaya6, on sait qu’il existe, personne n’y est encore allé.
Des internements qui, au début, sont légitimes cessent de l’être par suite de l’évolution de la maladie.
Comment savoir qu’un fou n’est plus fou puisqu’on ne le soigne pas ?
Dans un asile, un malchanceux est resté quatorze années en cellule ! Oubli ? Entêtement ? Erreur ? Le docteur qui l’en a fait sortir ne le sait pas. L’homme demande justice. Il est toujours enfermé, mais libre, dans le jardin. Je lui ai expliqué que ce qu’on lui avait fait était légal.
Les fous mangent une nourriture de baquets7.
Les trois quarts des asiles sont préhistoriques, les infirmiers sont d’une rusticité8alarmante, le passage à tabac est quotidien.
Les asiles ont des crédits d’avant-guerre. On ne va tout de même pas faire de frais pour les loufoques ? Seuls, les asiles de Paris (Seine et Seine-et-Oise) ont de quoi aller au marché.
Les autres touchent 9 fr, 7 fr, 4,65 fr par tête de fou.
Camisoles, ceintures de force, cordes coûtant moins cher que des baignoires, on ligote au lieu de baigner.
Lorsque la guérison s’affirme, on laisse le convalescent avec les fous. C’est à peu près sauver un noyé de l’asphyxie, mais le maintenir le corps dans l’eau jusqu’à ce qu’il soit complètement sec !
Le régime des asiles est condamné.
Un fou ne doit pas être brimé9, mais soigné. De plus, l’asile doit être l’étape dernière. Aujourd’hui, c’est l’étape première.
Il ne faut interner que les incurables10.
Les autres relèvent de l’hôpital.
Sur quatre-vingt mille internés, cinquante mille pourraient être libres sans danger pour eux ni pour la société.
On les a mis là parce qu’il n’y avait pas d’autre endroit et que c’était l’habitude.
On n’a pas cherché à les guérir, mais à les boucler.
L’heure est peut-être venue de nous montrer moins primitifs11.
Un homme a tenté cette révolution, le docteur Toulouse.
Depuis son avènement, le citoyen a droit aux troubles du cerveau tout comme aux rages de dents. D’ordinaire, on dit à ce citoyen : « Nous allons d’abord vous interner, ensuite, on vous examinera. » Toulouse lui dit : « Je vais d’abord vous examiner, ensuite je vous soignerai pour que vous ne soyez pas interné. »
Toulouse a lutté trente ans contre les pouvoirs publics. Alors on lui a donné un petit coin à Sainte-Anne, où fonctionne son « innovation ». Les pouvoirs publics ne parlent maintenant que de l’histoire du docteur Toulouse. Quand on leur dit :
– Qu’avez-vous fait pour les fous ?
– Vous ignorez donc le service ouvert de Toulouse ? répondent-ils.
Le Service ouvert de Toulouse est à Paris. Il est unique. Il en faudrait dix dans la capitale. Il en existe un autre à Bordeaux. C’est tout. Tout hôpital de France devrait avoir son quartier des maladies mentales.
Pourquoi ne l’a-t-il pas ?
Parce que les maladies mentales, jusqu’en l’an 1923, n’étaient pas considérées dignes de faire partie des études médicales.
L’étudiant en médecine passait sa thèse sans avoir suivi un seul cours sur les maladies mentales. C’était facultatif.
Il n’existait donc que les spécialistes. En province, les spécialistes sont dans les asiles. Amener un psychopathe à l’hôpital eût été aussi peu indiqué que d’y conduire une vache atteinte de fièvre aphteuse. Allez voir le vétérinaire, se fût écrié le médecin. On porte le malade à l’asile. La trappe se referme !
La loi de 1838, en déclarant le psychiatre infaillible et tout-puissant, permet les internements arbitraires et en facilite les tentatives.
Un parent obtient d’un médecin – par ignorance du médecin ou complicité – un certificat d’internement. On conduit la victime à l’asile. Le docteur de l’asile s’aperçoit le lendemain de la combinaison. Il relâche le faux malade. Coffre-t-on le parent et son complice ? Pas du tout ! Ils ont la loi avec eux.
Sous la loi de 1838, on voit la chose suivante : des médecins d’asile proposent la sortie d’un malade. C’est donc que le malade n’est plus fou. On doit le libérer. Or, le malade ne sortira pas. Qui s’y oppose ? La Préfecture !
Sous la loi de 1838, les deux tiers des internés ne sont pas de véritables aliénés. D’êtres inoffensifs on fait des prisonniers à la peine illimitée.
Bref ! Nous vivons sous le préjugé que les maladies mentales sont incurables.
Alors, on jette dans un précipice les gens que l’on en déclare atteints.
On ne fait rien pour les sortir du puits.
S’ils guérissent seuls et que cela se voit trop, on les laisse s’échapper après mille efforts de leur part.
S’ils gesticulent, on ne les calme pas, on les immobilise.
Pour se mettre en règle avec sa conscience, la société de 1838 a bâti une loi. Elle tient en ces mots : « Ce citoyen nous gêne, enfermons-le. S’il veut sortir, ouvrons l’œil. »
Notre devoir n’est pas de nous débarrasser du fou, mais de débarrasser le fou de sa folie.
Si nous commencions ?
1.Diligences : voitures américaines, tirées par plusieurs chevaux à travers le Far West, entrées dans l'imaginaire populaire.2.Spartiates : habitants de la ville de Sparte, ville du Péloponnèse (Grèce antique), connus pour leur austérité et leurs mœurs rigides.3.Bouviers : personne qui s’occupe des bœufs, qui conduit un attelage de bœufs.4.Prestidigitateur : magicien qui accomplit des tours de passe-passe grâce à l’agilité de ses mains.5.Houdan : commune française située dans les Yvelines.6.Himalaya : chaîne de montagnes en Asie.7.Baquet : petite cuve en bois, à usage domestique.8.Rusticité : rudesse, manque de savoir-vivre et de délicatesse.9.Brimé : soumis à de mauvais traitements injustes et vexatoires.10.Incurable : qui ne peut être guéri.11.Primitif : archaïque, qui renvoie aux mœurs ou aux croyances des premiers hommes.

Questions

Je tiens un carnet de lecture

Lisez l'ensemble des extraits et répondez aux questions suivantes : 
1. En quoi la stratégie adoptée par Albert Londres pour écrire sur les asiles relève-t-elle du journalisme d'investigation ?  
2. Quelle démarche journalistique Albert Londres adopte-t-il face à une réalité (la vie des fous dans les asiles) qu'il ne connaît pas et qu'il découvre ? 
3. Que découvre-t-il dans les asiles qu'il visite ? 
4. Quel regard Albert Londres porte-t-il sur les fous ? sur les asiles ? 
5. Quelles sont les visées selon vous, de la publication de ces articles sur les fous ? 
6. Quelles sont vos impressions de lecture ? Qu'avez-vous ressenti à la lecture de ces articles ? Ces textes ont-ils suscité chez vous un intérêt ? Pourquoi ? 
7. Quel passage vous a le plus marqué ? Justifiez votre réponse. 
8. Relevez trois citations dans les extraits deChez les fouset expliquez les raisons de votre choix. 
9. Michel Foucault conclut à propos de la folie :
« Le fou dévoile la vérité élémentaire de l'homme : elle le réduit à ses désirs primitifs, à ses mécanismes simples, aux déterminations les plus pressantes de son corps. La folie est une sorte d'enfance chronologique et sociale, psychologique et organique1, de l'homme. » (Histoire de la folie à l’âge classique)
1.Organique : qui se rapporte aux organes.
Comment comprenez-vous cette citation ? Êtes-vous d’accord avec Michel Foucault ? En vous appuyant sur votre lecture des textes d’Albert Londres, vous exposerez votre point de vue dans un paragraphe structuré.

Je tiens un journal intime

Lisez l'ensemble des extraits. 
Imaginez et rédigez les pages du journal intime d'Albert Londres lorsqu'il a mené son enquête journalistique sur les asiles en France. Ces pages rendront compte de l'état d'esprit, du ressenti et des réflexions du journaliste lors de cette enquête. Il y exprimera de façon très personnelle ce qu'il ressent et ce qu'il pense, ce qu'il ne peut pas totalement faire dans ses articles, bien qu'ils soient empreints d'une forme certaine de subjectivité. 
Vous veillerez à respecter les informations contenues dans les textes ainsi que la personnalité du journaliste. Vous respecterez l’époque à laquelle vit Albert Londres (pas d’anachronismes).

J'effectue une prise de notes journalistique

Lisez l'ensemble des extraits. 
Rédigez les notes qu'aurait pu écrire Albert Londres au début du XXe siècle, lors de son enquête sur les asiles en France, à partir des articles que vous avez lus. Son carnet de notes comprendra tout ce qu'il a pu voir, entendre et comprendre lors de ses visites. Ces notes pourront elles-mêmes être annotées par le journaliste qui ajoutera ses remarques, ses questionnements, ses recherches sur tel ou tel sujet. Ces notes pourront également être accompagnées de croquis, de dessins qui rendront compte d'une réalité observée.