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Étudier des morceaux choisis de Terre d'ébène, 1929

Terre d'ébènea été publié en 1929. Ce livre reprend les articles d'Albert Londres initialement publiés...

Sommaire

Introduction à la lectureTerre d'ébène - PrésentationAimé Césaire et la négritude, Archives INA - Vidéo
CorpusTerre d'ébène - PrologueTerre d'ébène - I. C’était Dakar - ExtraitTerre d'ébène - II. « Mon pied la route » - ExtraitTerre d'ébène - III. Les Tout nus - ExtraitTerre d'ébène - VI. Le moteur à bananes - ExtraitTerre d'ébène - XXI. La forêt qui parleTerre d'ébène - XXV. Drame dahoméenTerre d'ébène - XXVI. Retour au GabonTerre d'ébène - XXVII. Le drame du Congo-Océan
Terre d'ébène - Quelques réflexions après le voyage
QuestionsJe cartographie l'itinéraire d'Albert LondresLiens utilesJ'illustre les reportages d'Albert LondresJe tiens un carnet de lectureJ'effectue une prise de notes journalistique

Introduction à la lecture

Terre d'ébène - Présentation

Terre d'ébènea été publié en 1929. Ce livre reprend les articles d'Albert Londres initialement publiés en épisodes dansLe Petit Parisiensous le titreQuatre mois parmi nos Noirs d’Afriquedu 11 octobre au 11 novembre 1928. Ils correspondent au voyage du journaliste en Afrique-Occidentale française (AOF). L'AOF était une fédération de huit colonies françaises d'Afrique de l'Ouest : elle comprenait le Sénégal, la Mauritanie, la Guinée, le Soudan français (actuel Mali), la Côte d’Ivoire, la Haute-Volta (actuel Burkina Faso), le Togo, le Niger et le Dahomey (actuel Bénin).
Quand Albert Londres décide de partir en Afrique, le journaliste engagé est connu pour son travail d'investigation et son souci de justice sociale. Il a déjà écrit sur le sort des bagnards à Cayenne, sur le traitement des fous dans les asiles français ou encore sur la traite des blanches en Argentine. S'il part en Afrique, c'est parce qu'un jour, une dépêche lui donne l'envie d'y mener une enquête sur les colonies : il apprend qu'en Sierra Leone, les Anglais viennent de libérer près de 230 000 captifs. Albert Londres comprend alors qu'il y aurait encore des captifs dans les colonies alors que la traite des esclaves noirs est légalement interdite. Après un long voyage en Afrique, l'écrivain André Gide vient d'ailleurs de publier deux récits de voyage dénonçant les injustices et les abus commis à l'encontre des populations locales : Voyage au Congo(1927) etRetour du Tchad(1928). Il écrit par exemple : « Il est grand temps de se ressaisir, de mettre fin à un régime qui n’est pas seulement stupide et déplorablement onéreux, mais inhumain et déshonorant pour la France. »
Albert Londres suit les pas d’André Gide et part donc pour un voyage de quatre mois en Afrique avec, à ses côtés, le peintre Georges Rouquayrol qui illustrera les articles du journaliste de ses croquis. Dans ses bagages, il emmène un phonographe offert par son ami, le journaliste Henri Béraud. Il sait qu'il part à l'aventure : Sénégal, Guinée, Soudan, Haute-Volta, Côte d’Ivoire, Togo, Dahomey, Gabon, Congo… Chaque étape du voyage lui offre des rencontres diverses qui lui donnent matière à écrire : un chercheur d'or, le roi de nuit le Zounan, ou encore Tartass le coiffeur à pédales... Dès son arrivée à Dakar, il se met à tout observer, il découvre un pays, une chaleur et surtout un peuple qu'il ne connaît pas. Il se montre, par exemple, très ému par la pudeur des Africains aux pieds nus qui parcourent des kilomètres à pied sans mot dire. Au fil du voyage, l'enquête menée par Albert Londres dépasse rapidement le thème de la traite de captifs car le journaliste, scandalisé, découvre un système colonial qui tue la population locale dans la plus grande indifférence. Le biographe d'Albert Londres, Pierre Assouline, écrit à ce sujet : il « clou[e] au pilori un colonialisme assoupi, sans envergure, qui massacre ses indigènes par inadvertance », il « n’a pas de mots assez durs pour dénoncer le plus absurde de tous les gaspillages : celui des vies humaines ». Albert Londres, en écrivant ses articles, cherche à faire sortir ses compatriotes de l’état d’ignorance et d’indifférence dans lequel ils se trouvent pour s'intéresser au sort des travailleurs indigènes. 
Ses articles qui ont paru dansLe Petit Parisienfont grand bruit et sont très mal accueillis. Les journaux sous l'influence des militaires et des coloniaux s'attaquent avec virulence à Albert Londres qu'ils calomnient : c'est un traitre antipatriotique. Dans La Gazette coloniale, Georges Barthélemy, président de la Fédération nationale des anciens coloniaux, choisit comme titre de son article : « Albert Londres a menti. » Ces violentes charges n'ébranlent pas Albert Londres :Terre d'ébène paraît en mars 1929 avec un avant-propos dans lequel il explique son projet et sa démarche journalistiques. Cette parution suscite un vif débat dans la presse entre les contempteurs et les défenseurs d'Albert Londres. Ce dernier a réussi à attirer l'attention du public français sur les injustices coloniales en Afrique.Terre d'ébènea contribué à sensibiliser l'opinion publique française sur les réalités de la colonisation et particulièrement les conditions de vie des travailleurs africains. Lorsque des députés, à la Chambre, interpellent le ministre sur la politique coloniale, Albert Londres est cité au même titre que l'écrivain André Gide. Terre d'ébènel'a rendu célèbre. 

Aimé Césaire et la négritude, Archives INA - Vidéo


Corpus

Terre d'ébène - Prologue

Voici donc un livre qui est une mauvaise action. Je n’ai plus le droit de l’ignorer. On me l’a dit. Même on me l’a redit.
On m’a également appris, à l’occasion de ce voyage en Afrique Noire, différentes autres choses : que j’étais un métis, un juif1, un menteur, un saltimbanque2, un bonhomme pas plus haut qu’une pomme, une canaille, un contempteur3de l’œuvre française, un grippe-sous, un ramasseur de mégots, un petit persifleur4, un voyou, un douteux agent d’affaires, un dingo, un ingrat, un vil feuilletoniste5. Et quant au seul homme qui m’ait appelé maître, il désirait m’annoncer que j’étais plutôt chanteur qu’écrivain.
Tout ce qui porte un flambeau dans les journaux coloniaux est venu me chauffer la plante des pieds. On a lancé contre ma fugitive personne6de définitives éditions spéciales. Les grands coloniaux du boulevard m’ont pourfendu7de haut en bas, au nom de l’histoire, de la médecine, du politique, de l’économique, de la société, du colon, de l’or, du Niger, de la Seine et du Congo. Sous le titre : « Ceux qui ne répondront pas à Albert Londres », de rigoureux logiciens ont fait défiler dans un cadre endeuillé le nom des colons, des fonctionnaires, des commerçants morts l’année 1928 sur le territoire de l’Afrique Occidentale Française8, cela afin de prouver irréfutablement au pays que j’avais le nez au milieu du front, le cœur dans un bocal de vitriol9, la langue chargée de mauvaise foi et que tout allait bien là-bas ! Des lettres apportées par les derniers courriers m’annoncent la formation, en Haute-Volta10, d’une nouvelle croisade. Des hommes se lèvent de toutes parts au cri de : La routine le veut ! et s’apprêtent à marcher, non plus contre les musulmans, mais contre l’Iroquois11, chacun se disputant l’honneur d’être le premier à lui casser congrument la figure. En attendant et pour me faire prendre patience, on traîne mes quatre-vingt-deux kilogrammes devant les tribunaux.
Cela n’est rien.
Rien.
Les journaux coloniaux n’inondent pas le pays, ils imbibent seulement leurs abonnés. Était-ce suffisant pour créer un irrésistible courant ? Pas tout à fait. Or les chevaliers attitrés de la colonisation ont besoin de promener un cadavre sous les yeux du peuple de France, un cadavre qui appellera les justes imprécations12de l’initié et les pierres vengeresses du populaire. Ce cadavre est choisi. Horreur ! c’est le mien !
Je m’en irai, ainsi, au gré du flot berceur, mon pauvre cher petit corps ligoté sur une planche de liège, la main droite coupée, coupable d’avoir écrit, les pieds carbonisés et mon dernier chapitre (auparavant, sous la menace, j’aurai dévoré tous les autres), fleurissant entre mes dents comme une fleur vénéneuse.
Le gouvernement général de l’Afrique Occidentale Française a décidé la chose.
Il vient d’inviter douze journalistes et douze parlementaires, dans l’espoir que ces vingt-quatre personnes constateront que ceux qui, jusqu’ici, m’avaient pris pour un homme et non pour un âne, feraient bien de se rendre compte qu’ils n’ont aucune capacité quand il s’agit de distinguer la race humaine de la faune domestique.
À l’heure qu’il est, heure fatale, ces missionnaires13débarquent à Dakar.
M. le ministre des Colonies y arrive aussi.
Que la terre d’ébène soit clémente à eux tous.
Pour moi, je n’ai plus que peu de choses à dire, et c’est ceci : je ne retranche rien au récit qui me valut tant de noms de baptême ; au contraire, la conscience bien au calme, j’y ajoute. Ce livre en fera foi.
D’autre part, je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions14, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses.
Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie.
En Afrique noire Française il existe une plaie. Cette plaie, donnons-lui son nom, c’est : l’indifférence devant les problèmes à résoudre. Et cela conduit à des catastrophes. À qui la faute ? La faute en est moins à la colonie qu’à la métropole.
Quand votre ampoule électrique s’éteint dans votre chambre, vous ne vous en prenez pas à l’ampoule, mais au secteur.
Le secteur des colonies françaises, c’est la France.
Eh bien ! si le courant n’est pas très fort entre la France et Dakar, il est coupé entre cette même France et Brazzaville.
Ce n’est pas les hommes que je dénonce, mais la méthode. Nous travaillons dans un tunnel. Ni argent, ni plan général, ni idée claire. Nous faisons de la civilisation à tâtons.
Aussi, des nègres s’exilent, d’autres meurent. La révolte se lève dans l’Oubangui-Chari15. Pendant qu’on l’étouffe, le ministère des Colonies fait dire qu’il est optimiste et qu’il ne croit pas à ces choses.
Et la France est heureuse d’être trompée.
Que pouvait-on jeter sur un tel tableau ?
Un voile ou un peu de lumière.
À d’autres le voile !
Albert Londres.
1.Juif : ici un traître, en référence à Judas, apôtre qui a trahi Jésus.2.Saltimbanque : personne qui manque de sérieux, dont les propos ne méritent aucune considération.3.Contempteur : personne qui méprise et critique violemment.4.Persifleur : personne qui ridiculise et se moque.5.Feuilletoniste : personne qui, dans un journal, a la charge d’un feuilleton ; journaliste de peu de valeur.6.Fugitive personne : personne dont la vie est éphémère, qui ne fait que passer sur terre.7.Pourfendu : critiqué violemment.8.Afrique-Occidentale française (AOF) : gouvernement général regroupant au sein d'une même fédération huit colonies françaises d'Afrique de l'Ouest entre 1895 et 1958 : la Mauritanie, le Sénégal, le Soudan français (aujourd'hui le Mali), la Guinée, la Côte d'Ivoire, le Togo, le Niger, la Haute-Volta (aujourd'hui le Burkina Faso) et le Dahomey (aujourd'hui le Bénin).9.Vitriol : acide sulfurique concentré ; au sens figuré, un texte au vitriol est un texte caustique, corrosif, virulent.10.Haute-Volta : aujourd'hui le Burkina Faso.11.Iroquois : personne dont la conduite est jugée bizarre, contraire au bon sens ou aux usages.12.Imprécations : souhaits de malheur formulé contre quelqu’un.13.Missionnaire : religieux qui est envoyé pour prêcher des missions.14.Procession : cortège religieux.15.Oubangui-Chari : territoire colonial français de l'Afrique centrale entre 1903 et 1958, situé dans l'actuelle République centrafricaine. Il fait partie de l'Afrique-Équatoriale française (AEF) avec le Congo, le Tchad, le Gabon.

Terre d'ébène - I. C’était Dakar - Extrait

C’était Dakar1 !
Ce bloc de pierres blanches : le palais du gouverneur général.
À notre droite : Gorée2, l’île où les derniers négriers embarquaient les derniers esclaves sur un bateau qui s’appelait le Rendu.
Le Rendu qui ne rendait jamais rien !
Les passagers de notre paquebot étaient déjà casqués et en blanc. Depuis le matin, chacun prenait de la quinine3. On avait dit adieu aux plaisirs de bien boire, de bien manger, de respirer librement et surtout d’avoir les poils secs. Pour mon compte, j’étudiais le moyen de remplacer le mouchoir par une serviette-éponge. On aurait dit que l’on avait mis le ciel et la mer sous mica4. La nature était congestionnée. C’était l’Afrique, la vraie, la maudite : l’Afrique noire.
Le quai des Chargeurs-Réunis nous attendait. Le Belle-Île accosta.
— Restez avec nous, fit le commandant. Là c’est le pays du Diable !
J’avais touché Dakar dans le temps. Je me rappelais, c’était la nuit, pendant le dur mois de septembre. La chaleur montait du sol, sortait des murs, tombait du ciel. Le voyageur connaissait les sensations du pain que l’on enfourne. La ville était comme imbibée d’une oppressante tristesse. J’allais alors au hasard, sans espérer m’égarer, sentant bien que ce n’était pas grand. Dakar, porte de notre empire noir ! Qu’y avait-il derrière ? De ce premier contact, deux souvenirs : les airs de phonographe5qui rôdaient dans les rues du quartier administratif, airs européens traînant comme des exilés dans un pays où ils se sentaient perdus ; et, plus bas, dans la salle à manger d’un hôtel dit Métropole, une centaine de blancs plus jeunes que vieux, sans veste, sans gilet, chemise ouverte sur poitrine nue et soulevant d’une fourchette lourde un morceau de bidoche6qui ne les tentait guère. Les colons !
Deux autres fois je n’avais pu toucher Dakar. C’était défendu. Dakar était pestiférée. Les bateaux la fuyaient à toute machine, filant de Madère7ou des Canaries8directement sur Pernambouc9ou Rio de Janeiro10. C’était au temps de la fièvre jaune.
Joli temps ! Belle fièvre !
Cela n’empêcha pas la France de dormir. Qui l’a su ? Cependant…
« Venez donc, me disait une lettre trouvée au retour d’un voyage, venez voir un peu ce qui se passe à Dakar. Nous en sommes au cent vingt-huitième mort (des blancs). Pourvu qu’on ne dise rien, on peut trépasser. Nous vous réservons une cage dans notre maison… Venez. »
Le cauchemar dura cinq mois. Un mort et demi par jour ! Les femmes, les enfants étaient partis. Il ne restait que les hommes, ce qui était bien juste ! Le prêtre qui enterrait le matin était enterré le lendemain — civilement ! Au cent cinquantième cadavre, d’éminents médecins débarquèrent de Paris, un appareil antimoustique en bandoulière. Il faut savoir que la fièvre jaune provient d’un moustique appelé stegomia. On ne pouvait demander au moustique qui vous piquait s’il était un stegomia. Ça ne parle pas, ces animaux-là ! Voyez la tête du colon chaque fois qu’il se grattait, c’est-à-dire tout le jour et toute la nuit !
On édicta des mesures. Portes et fenêtres seraient grillagées. On ne mangerait, on ne dormirait plus que dans une cage. À partir de six heures, tout le monde serait chez soi, ou bien l’on sortirait botté, crispins aux gants et coiffé d’une cagoule.
On vit cela.
Dakar fut hantée de fantômes, gantés et cagoulés. En n’oubliant pas qu’il faisait tout de suite, la nuit venue, un peu plus chaud que dans la journée, vous aurez une idée de la satisfaction que les promeneurs éprouvaient à goûter, ainsi vêtus, la fraîcheur du soir.
Cent quatre-vingt-dix-sept morts, dit l’administration.
— Plus de trois cents, renvoient les colons.
La vérité est sous terre.
Six heures ! on accroche la passerelle au bateau. Les fonctionnaires coloniaux sentent une angoisse les pincer au cœur. Ils ne savent où ils vont, en effet, ces gens-là. Sont-ils pour le Dahomey, la Guinée, le Soudan, la Côte d’Ivoire, le Togo, la Haute-Volta, le Niger ? Leur voyage est-il achevé ? En ont-ils encore pour dix, vingt ou trente jours, en auto, en chaland11, en tipoye12? On va venir afficher leur sort dans le couloir.
On l’affiche. Les voici rassemblés autour de la feuille de papier signée : « Carde, gouverneur général. » Exclamations ! Protestations ! Nez ! On entend des mots mal élevés. Une femme jure qu’elle n’accompagnera pas son mari à Zinder13. Ce lieutenant qui avait demandé Tombouctou14et nous avait montré son équipement de méhariste15, on l’envoie sur la Côte ! Celui qui comptait rester sur la Côte ira au Sahara. Ce couple qui a fait dix ans dans les pays humides, autour des lagunes d’Abidjan16, est expédié dans un pays sec, à Ouagadougou17!
— J’en mourrai, déclare le mari, mon épouse aussi. Carde veut notre peau, qu’il la prenne tout de suite ! La voilà, dit-il au représentant du proconsul, apportez-la-lui dès ce soir. Il en fera des souliers pour sa femme.
L’épouse ne veut pas donner sa peau pour faire des souliers à Mme Carde.
— Prenez ! prenez-les donc ! continue de crier l’homme qui n’aime pas les pays secs ; après il y aura nos os, ce sera pour son cabot18!
1.Dakar : capitale de l'Afrique-Occidentale française (AOF) de 1902 à 1960, qui sera ensuite la capitale du Sénégal.2.Gorée : île au large des côtes du Sénégal, en face de Dakar, le plus grand centre de commerce d'esclaves de la côte africaine du XVe au XIXe siècle.3.Quinine : alcaloïde extrait du quinquina, employé en médecine pour combattre la fièvre ou les crises de paludisme, maladie parasitaire transmise par le moustique.4.Mica : minéral à structure feuilletée, formé de lamelles brillantes.5.Phonographe : appareil permettant d’enregistrer et de reproduire des sons par un procédé mécanique ou électrique.6.Bidoche : viande de mauvaise qualité (populaire et péjoratif).7.Madère : archipel au large de la côte nord-ouest de l'Afrique, colonisé par les Portugais, puis occupé à partir du XIXe siècle par des troupes britanniques.8.Canaries : archipel espagnol au large de la côte nord-ouest de l'Afrique.9.Pernambouc : État qui se trouve à l'intérieur du Brésil, bordé à l'est par l'océan Atlantique.10.Rio de Janeiro : ville au Brésil.11.Chaland : grand bateau à fond plat, utilisé sur les fleuves et les canaux pour transporter les marchandises.12.Tipoye : chaise à porteurs africaine ; c'est un fauteuil suspendu entre deux brancards supportés par deux couples de porteurs, l'un à l'avant et l'autre à l'arrière.13.Zinder : ville au Niger.14.Tombouctou : ville au Mali.15.Méhariste : personne qui monte un méhari, c'est-à-dire un dromadaire dressé pour servir de monture.16.Abidjan : ville en Côte d'Ivoire.17.Ouagadougou : ville de la Haute-Volta, aujourd'hui capitale du Burkina Faso.18.Cabot : chien (familier).

Terre d'ébène - II. « Mon pied la route » - Extrait

Six jours avaient passé. Le voyage noir commençait. J’allais prendre mon pied la route, comme disent les nègres, ce qui signifie partir. Ce serait le Sénégal, la Guinée, le Soudan, la Haute-Volta, la Côte d’Ivoire, le Togo, le Dahomey, le Gabon, le Congo. Après Dakar, Tombouctou ! Je cherche à vous lancer des noms connus : Ouagadougou1 ! La brousse ! la forêt, les coupeurs de bois, les chercheurs d’or, les poseurs de rails. Ah ! les poseurs de rails ! Les grands fleuves que l’on ne finit plus de remonter, les maisons de boue qui sont bien les plus vastes fabriques de chaleur en conserve signalées jusqu’à cette date. Ce serait de l’auto, du chaland2, du chemin de fer, du cheval, du chameau, de la pirogue3, du Decauville4, du tipoye5. L’empire noir de la République. Ses sujets, ses maîtres. Le pays inconnu des habillés de blanc et des humains tout nus. Ce serait…
Soudain quelqu’un me demanda :
— Avez-vous de la vaisselle ? du mobilier ? Combien de caisses ?
J’étais sur le quai de la gare, à Dakar.
— Combien de caisses ? Dix ? Vingt ? Trente ? Quarante ? Je dois le savoir pour le nombre de fourgons.
— Moi, dis-je, j’ai une valise.
— Une valise ? Où allez-vous ?
— Partout !
L’employé blanc du trafic tourna le dos, haussant les épaules.
Il est donc des gens qui voyagent avec quarante caisses ? S’il en est et qu’ils ne soient pas décorés de l’ordre de la voie ferrée, le ministre des Travaux Publics est un grand négligent !
L’employé avait dit vrai.
Les voyageurs arrivaient avec tant de colis que tous avaient l’air d’épiciers en gros qui déménageaient !
Viandes, légumes, poissons, fruits, tout ce que l’industrie moderne a su mettre en boîte. Lingerie, literie, bois de lit, cela suivait depuis la France pour aller se faire manger dans un poste de brousse, les victuailles6par les broussards7, le mobilier par les termites.
Un beau noir me précédait au guichet. Un électeur8de Blaise9. Ainsi ses frères appellent-ils M. Diagne. L’électeur était coiffé d’un chapeau dit melon et qui avait dû servir une quinzaine d’années, comme objet d’expérience, à ces camelots10de rues barrées, vendeurs de savons qui détachent !
— Donne-moi un billet, dit-il au guichetier.
— Pour où ?
— Tiens ! donne-m’en pour cinquante francs.
La traite des arachides terminée, les Sénégalais ont un peu d’argent ; alors ils vont se promener.
Ils ne vont ni à Thiès11, ni à Saint-Louis12, ni à Kayes13. Ils vont jusqu’à cinquante, quatre-vingts, cent francs, suivant leur fortune. Aux arrêts on les voit à la portière criant : « Bonjou Mamadou ! Bonjou, Galandou ! Bonjou, Bakari ! Bonjou, Gamba ! » Ils se montrent à leur connaissance dans la noble situation de voyageur. Ils sont fiers. Après, ils reviennent — à pied !
1.Ouagadougou : ville de la Haute-Volta, aujourd'hui capitale du Burkina Faso.2.Chaland : grand bateau à fond plat, utilisé sur les fleuves et les canaux pour transporter les marchandises.3.Pirogue : embarcation légère, longue et étroite, souvent creusée dans un seul tronc d’arbre, que l’on manœuvre à la pagaie ou à la voile.4.Decauville : chemin de fer à voie étroite.5.Tipoye : chaise à porteurs africaine ; c'est un fauteuil suspendu entre deux brancards supportés par deux couples de porteurs, l'un à l'avant et l'autre à l'arrière.6.Victuailles : vivres.7.Broussard : personne qui vit dans la brousse.8.Électeur : à partir de 1912, les hommes d’Afrique Occidentale et Équatoriale françaises peuvent théoriquement demander d’acquérir la citoyenneté, en se soumettant à un certain nombre d’injonctions administratives. Certains parviennent à l'obtenir et ont alors le droit de voter.9.Blaise Diagne : premier député d'origine africaine élu à la Chambre des députés française en 1914. Il est également le premier Africain sous-secrétaire d'État aux Colonies. Il sera surnommé « la voix de l'Afrique ».10.Camelots : marchand ambulant qui vend des articles de pacotille (familier).11.Thièset 12.Saint-Louis : villes au Sénégal.14.Kayes : ville au Mali.

Terre d'ébène - III. Les Tout nus - Extrait

Leurs villages ne sont pas les uns sur les autres. Ils apparaissent clairsemés dans le grand continent. De petits tas par-ci et par-là, avec des centaines de kilomètres entre le ci et le là ! Le noir est un peuple qui ne pousse plus.
Hommes et femmes se tiennent tout nus avec infiniment de pudeur. Des femmes, parfois, croisent leurs bras sur leur poitrine quand vous les rencontrez, mais ce sont les vieilles !
Ils vont leur « pied la route »1. Où vont-ils toujours en marche ? Loin. Très loin. Un voyage d’une semaine n’est pour eux qu’une affaire très ordinaire.
Ils marchent comme nous respirons.
Les hommes marchent, les femmes marchent, les enfants marchent, d’une jambe courageuse, d’un cœur sans détour. Toute l’Afrique marche au lever du jour :Dioulas(colporteurs) qui descendent du sel de Tombouctou2et qui remontent des noix de kola3de la Gold Coast4. Naïfs qui traversent le Soudan de bout en bout pour une affaire d’héritage, une affaire de femme, mais surtout une affaire de rien du tout. Village qui s’en va sur les pieds de ses mâles, de leurs épouses et progénitures, porter le coton au commandant. En mouvement depuis deux jours, le village s’arrêtera demain matin. Ceux dont le coton ne sera pas bien trié iront à la boîte5. Tous marchent, leur sac de trente kilos sur la tête, sans grogner jamais, ni penser à mal.
Voici sept prisonniers, en file indienne, liés par une corde qui leur tient au cou. Ces sept têtes semblent sept gros nœuds faits à cette corde. Je saurai plus tard qu’un tirailleur6les accompagne, bien plus tard, le tirailleur étant cinq kilomètres en avant ! Ils suivent !
Plus loin un milicien7,sonfemme, son enfant. Le milicien précède, ne portant que son fusil. L’enfant est vêtu d’une veste d’européen, la veste se gardant bien de descendre jusqu’à l’endroit de la bienséance8.Lefemme ferme le cortège. Comme pagne9un paquet de feuilles. C’est elle la voiture de déménagement. Un échafaudage est en équilibre sur sa tête : trois calebasses10, des poissons fumés dont les queues dépassent, une bouteille vide, deux bancs, six rations de manioc11, le tout couronné de la chéchia12maritale. Dans le dos, maintenu par un vieux calicot13, à la place où l’on met les bébés noirs, un tout petit chat, qui miaule, tourné vers le pays que la famille abandonne.
Voici le porteur de dépêches14, nu et sérieux. À la main, il tient un morceau de bois. Au bout de ce bâton, la dépêche est insérée dans une fente. Il ne porterait pas le Saint-Sacrement15avec plus de précaution. S’il va loin ? À cent kilomètres… Sous le nez des Européens qu’il rencontre, il met son petit bâton. Les blancs lisent l’adresse et font non de la tête. Il trouvera le destinataire. Après ? Il reviendra.
Nous sommes sur la grande voie qui mène au Niger16. Elle est fréquentée. Pourquoi ces longs voyages ? Pour tout et pour rien ! À ce grand-là, on a volé sa vache ; il va conter son malheur au commandant. Trois jours de route. Le commandant lui donnera unpapier avec le tampon. Il regagnera son village. Puis le volé reprendra la route en compagnie du voleur, tous deux marchant l’un derrière l’autre, sans amertume, vers la justice des blancs.
Ceux-là sont des émigrants. La terre, chez eux, était épuisée. Ils vont vers une nouvelle terre. En arrivant, ils lui feront un sacrifice, la suppliant de vouloir bien les recevoir. Si le poulet égorgé tombe les pattes en l’air, la terre aura répondu : non. Ils remarcheront.
Sans un sou, le boubou17sur le dos, la calebasse vide sur la tête, gais (quand le nègre est triste, il meurt), ils traversent l’Afrique comme nous passons d’un trottoir à l’autre. Le soir venu, ils s’assoient dans un village. Personne ne les connaît. Qu’importe ! Ils pénétreront dans une case18et salueront les occupants.
— Ti va bien ? Moi, ji vais bien.
On leur donnera à manger comme à un parent de passage.
Pas de pauvres chez les noirs. Ils pratiquent le vrai communisme19. L’homme qui refuserait le couscous serait déshonoré. Aucun n’est jamais tombé d’inanition20. Quand ils meurent de faim, c’est en masse, tous en chœur et dans une même famine.
Pour eux, l’argent est sans valeur. Le mot économie est inconnu de leurs dialectes. Notre formule « faire fortune » est ici sans signification. Les dépasse-t-elle ? La dépassent-ils ? Jadis ils ne travaillaient que pour se nourrir. Maintenant ils travaillent aussi pour payer l’impôt21. De temps en temps ils le payent même deux fois au lieu d’une. Petits scandales d’une vaste terre !…
1.Ils vont leur « pied la route » : ils partent.2.Tombouctou : ville du Mali.3.Noix de kola : graine du colatier, originaire de la forêt tropicale de l'Afrique occidentale et centrale, appréciée pour ses vertus stimulantes en raison de sa forte teneur en caféine.4.Gold Coast : ou « Côte d'or », colonie britannique, aujourd'hui le Ghana.5.Boîte : prison.6.Tirailleur : soldat d’une troupe coloniale indigène.7.Milicien : personne qui appartient à une force de police chargée de la sécurité intérieure d'un État.8.L’endroit de la bienséance : les parties intimes.9.Pagne : vêtement traditionnel l’on noue ou accroche à la taille.10.Calebasse : fruit du calebassier.11.Manioc : tubercule consommé comme légume ou sous forme de fécule.12.Chéchia : couvre-chef porté par de nombreux peuples musulmans.13.Calicot : tissu, toile de coton.14.Dépêche : message transmis.15.Saint-Sacrement : objet contenant l’hostie consacrée lors de la messe catholique.16.Niger : pays en Afrique de l'Ouest.17.Boubou : longue tunique flottante portée en Afrique noire.18.Case : cabane.19.Communisme : doctrine politique qui préconise l’abolition de la propriété individuelle et la communauté des biens.20.Inanition : état de faiblesse voire d’épuisement causé par le manque prolongé de nourriture.21.Un système fiscal a été mis en place par les autorités coloniales pour financer les dépenses liées à l'administration et à l'exploitation du territoire. 

Terre d'ébène - VI. Le moteur à bananes - Extrait

Des noirs des deux sexes travaillaient sur la route. Pliés en deux comme s’ils attendaient le partenaire pour jouer à saute-mouton, ils la tapaient avec une latte1. Cela faisait deux rangées, une d’hommes, une de femmes, les femmes vieilles et laides, la peau ratatinée sur le squelette. Évidemment, elles ne pouvaient plus servir… qu’à la route.
Sur le bord de la chaussée, un orchestre : trois tambourins et un flûtiau2. Pour donner la cadence aux cantonniers3, les musiciens scandaient un air qui montait et descendait en quatre temps, sur quatre sons, du lever du jour à son coucher. Un chien pacifique4en serait devenu enragé !
Une autre équipe allait et venait, des pierres sur la tête, les uns n’en portant qu’une, les autres trois ou quatre, dans une petite corbeille, une corbeille pour une douzaine d’œufs !
Du chantier au tas de pierres, cinq cents mètres. Chaque pierre, chaque corbeille représentaient un kilomètre de marche. Vous m’assurerez qu’à notre époque il existe des rouleaux à vapeur, des camions automobiles, voire de vieux tombereaux5. Je vous répondrai, d’ici, que vous avez rêvé ! En tout cas, si vous en connaissez dans les hangars de l’administration coloniale, dites-le, j’y courrai !
Un avion passe, parfois, au-dessus de l’Afrique noire ; cela se comprend, c’est une machine qui va vite. Tandis qu’un rouleau à vapeur ! Chacun en a vu. Rien ne se meut plus lentement. On m’a dit que l’un de ces instruments était en route. Il aurait quitté la France depuis vingt-huit ans ! Ayons confiance ! Il arrivera !
Cependant, poussez-le un peu, si vous le rencontrez, les nègres vous béniront !
On a essayé la brouette, il faut le reconnaître. La brouette datant de Pascal6avait eu le temps de faire le voyage. Hélas ! qu’il soit Mandingue, Peuhl, Bambara, Sonraï, Mossi, Gourmantché, Berba, Toucouleur7, le fils des ténèbres n’a jamais su se servir de la roue. La brouette basculait. Il butait dedans. Alors il la soulevait et la mettait sur sa tête ! On s’en est tenu là.
Trois tambourins, un flûtiau.
Quand la musique s’arrête, les tapeurs s’arrêtent.
Le capita8fait repartir le tout avec son manigolo9.
Ce sont les captifs !
Eh ! oui ! les captifs !
L’esclavage, en Afrique, n’est aboli que dans les déclarations ministérielles d’Europe.
Angleterre, France, Italie, Espagne, Belgique, Portugal envoient leurs représentants à la tribune de leur Chambre10. Ils disent : « L’esclavage est supprimé, nos lois en font foi. »
Officiellement, oui.
En fait, non !
Souvenez-vous ! De cela il n’y a pas huit mois, une dépêche de Londres annonçait dans les journaux français qu’en Sierra Leone11l’Angleterre venait de libérer deux cent trente mille captifs.
Il y en avait donc ?
Il y en a toujours, y compris ces deux cent trente mille-là ! Il n’y a même que cela ! On les appelle : captifs de case12. Ce terme n’est pas une expression, vestige du passé ; il désigne une réalité. En langage indigène, ils répondent au nom deouolosoqui signifie : naître dans la case. Ils sont la propriété du chef, tout comme les vaches et autres animaux. Le chef les abrite, les nourrit. Il leur donne une femme ou deux. Les couples feront ainsi de petits ouolosos.
Autrefois, ils étaient captifs de traite13. Quand les nations d’Europe ont supprimé la traite (officiellement), ont-elles du même coup supprimé les esclaves ? Les esclaves sont restés où ils étaient, c’est-à-dire chez leurs acheteurs. Ils ont simplement changé de nom : de captifs de traite ils sont devenus captifs de case ; ils naissentGa-Bibi, ainsi que l’on appelle les petits des serfs. Ce sont les nègres des nègres. Les maîtres n’ont plus le droit de les vendre. Ils les échangent. Surtout ils leur font faire des fils. L’esclave ne s’achète plus, il se reproduit. C’est la couveuse à domicile !
La France tâta d’une solution. Vers 1910, elle fonda, au Soudan, des villages de liberté. Nos envoyés parcouraient la brousse, recrutant, cette fois, non pour l’armée, mais pour le principe. Nous ramenions du gibier14de ces tournées démocratiques. Nous le parquions dans nos villages. Vous pouvez penser combien les nègres s’amusaient à contempler le buste de la République15! On leur donnait des graines ; ils les mangeaient au lieu de les semer. Ceux qui arrivaient à vivre ne cherchaient, à leur tour, qu’à posséder des captifs. Les anciens chefs n’étaient pas contents. Ils leur avaient acheté leurs femmes, ils venaient les leur reprendre. Bref ils retrouvaient le troupeau et d’un coup de chicotte16, au nom des dieux locaux, ils inculquaient17aux ingrats, en quelques cinglées18, l’horreur du changement et le respect des traditions.
La France fit mieux : elle posta des sentinelles19autour des villages de liberté pour empêcher les libérés de retourner à l’esclavage ! Elle n’alla pas plus loin !
On en rencontre encore, de ces paradis. Ils ressemblent à des champs de termitières20. Les cases sont devenues des tas de boue. Dans l’un d’eux, près de Kita, à Dyambouroubourou21, il n’y avait plus qu’un vieux… L’enfant de la liberté était courbé comme le charbonnier quand il atteint le sixième étage, ses cinquante kilos sur le dos !…
L’Afrique est encore captive. Pour un homme libre il est quinze ouolosos. Dans la vie nègre, ces ouolosos ne sont pas fortement malheureux. Ils vont chercher l’eau, ils cultivent le lougan22, et quand le propriétaire ne sait plus comment les employer, il dit à chacun : « Va-t’en pour six mois, débrouille-toi pourvu que tu me rapportes ton impôt. » En principe, ils travaillent quatre jours pour le maître ; les trois autres jours, ils s’étirent, grattent leurs pieds, se caressent le ventre. Mais ce ne sont là que détails ; nous sortons de l’affaire. L’important commence dès que le blanc paraît.
Qui dit blanc dit, ici, administration. L’administration est le moustique du nègre. À tous les moments de sa vie, elle le pique, troublant son farniente23. Lui, qui dormait si bien !
— Dibout ! Dibout (debout) ! Cinquante hommes pour ma commandant !
C’est le milicien qui apparaît.
Il faut relever un pont, retaper une route, etc.
Le chef ne va pas donner ses enfants ni ses gendres. Il cède les captifs.
— Sauvazes ! crie le tirailleur, qui est aussi nègre qu’eux. En route, courir ! Chicotte !
Cela s’appelle les prestations.
Chaque noir, en dehors de l’impôt, doit de sept à quinze jours de prestations par an.
Ce sont les captifs qui les font.
Au nom de la loi blanche, chacun ne doit que ses quinze jours ; au nom de la coutume noire, le captif doit quinze plus quinze plus quinze… tout ce que les autres ne font pas !
Ainsi tout le monde est content. La loi blanche est humaine et les coutumes d’Afrique sont respectées !
C’est le captif que l’on recrute pour l’armée. Et pendant la guerre c’était parfois son maître qui, tenant lieu de parents, touchait l’allocation !
C’est le captif qui constitue les compagnies de travailleurs. Là, il en a pour deux ans. C’est lui qui creuse le canal de Sotuba24. Lui qui a fait et lui qui fait les chemins de fer du Sénégal, du Soudan, de la Guinée, de la Côte d’Ivoire, du Togo, du Dahomey. Du Congo ! Nous arriverons au Congo, soyez patients ; nous aurons chaud, mais ce ne sera pas pour rien !
L’argent qu’il reçoit, il le remet à son chef. C’est le captif qui ouvre les routes et les répare. C’est lui qui m’a porté, ainsi que mes caisses de conserves et ma valise. Ma pauvre chère vieille valise en peau de cochon, avais-tu l’air assez ahuri sur la tête de Mamadou, à travers la grande forêt !
C’est le captif qui, pendant des jours, arpente la savane, trente kilos de manioc25en charge, suivi de ses femmes et de ses enfants, lamentable kyrielle26pour ravitailler les chantiers de la civilisation !
Un camion ferait beaucoup mieux l’affaire. Mais l’essence revient à des prix fous, tandis qu’il y a beaucoup de bananiers. Lui, c’est le moteur à bananes !
Quand il n’y a plus d’hommes dans les villages et qu’il en faut encore, les chefs expédient les vieuxouolososet les jeunesGa-Dibi.
Après les vieillards et les enfants, ils envoient les femmes, non les jeunes captives, mais les anciennes, les desséchées, celles dont la peau, depuis longtemps, n’est plus repassée.
Tout sert en Afrique !
1.Latte : morceau de bois.2.Flûtiau : petite flûte rustique.3.Cantonnier : employé affecté à l’entretien des routes.4.Pacifique : tranquille.5.Tombereau : sorte de charrette entourée de planches.6.Blaise Pascal : philosophe et mathématicien français du XVIIe siècle.7.Mandingue, Peuhl, Bambara, Sonraï, Mossi, Gourmantché, Berba, Toucouleur : différents peuples d'Afrique.8.Capita : contremaître noir.9.Manigolo : lanière de peau d’hippopotame servant de cravache.10.Chambre : chambre des députés.11.Sierra Leone : colonie britannique en Afrique de 1808 à 1961.12.Case : cabane.13.Traite : commerce des esclaves noirs.14.Gibier : animaux vivant en liberté et que l’on chasse pour s’en nourrir ; au figuré, personnes que l'on poursuit, que l’on cherche à duper.15.Buste de la République : symbole de la France.16.Chicotte : fouet à lanières nouées.17.Inculquer : imprimer profondément et durablement dans l’esprit de quelqu’un.18.Cinglée : coups portés avec la chicotte.19.Sentinelle : soldat chargé d’assurer la garde du village.20.Termitière : nid de termites.21.Près de Kita à Dyambouroubourou : villes du Mali.22.Lougan : champ cultivé dans une zone forestière défrichée.23.Farniente : repos.24.Canal de Sotuba : canal situé au Mali.25.Manioc : tubercule qui est consommé comme légume ou sous forme de fécule.26.Kyrielle : suite.

Terre d'ébène - XXI. La forêt qui parle

La forêt ! Le terrifiant royaume des coupeurs de bois !
J’ai quitté Abidjan à la recherche d’un chantier. On ne respire pas tout à fait à son aise dans cette Côte d’Ivoire. On dirait que l’on est sous une cloche, comme si les hommes demandaient à mûrir !
C’est beau, la forêt ; c’est beau vu de la route…
Entre Abidjan et Dabou, je trouverai mon affaire. Mais je ne suis pas du pays, je tâtonne. Des poteaux, en bordure, annoncent : « Tiama 57 ». Plus loin : « Mouchibanaye 80 ». Ma carte ne porte ni Tiama ni Mouchibanaye. Ce n’est qu’en lisant : « Acajou 47 » que j’ai compris qu’il s’agissait d’arbres et non de villes. Ce n’était là que le bristol1des prospecteurs2.
Où est le chantier ? Aucune amorce de Decauville3. Je ne puis me lancer au hasard sur les pistes ; je m’égarerais, m’endormirais, et les fourmis manians4, qui ne sont pas difficiles, me mangeraient !
Les nègres que je rencontre, je les arrête. Je fais appel à mon langage international : imitant l’homme qui abat un arbre, celui qui tire les billes. Tous comprennent ; cependant, ils viennent du fin fond de la Côte d’Ivoire ; eux aussi ne sont pas d’ici.
Je descends de voiture. J’essaie un sentier. Erreur ! les feuilles ne sont pas foulées.
Enfin, voici un chef noir. On reconnaît un chef à ses boubous5, mais plus sûrement à sa bonne santé et à ses kilos. Celui-là pèse dans les cent dix ; c’est un grand chef. Il va vers Abidjan, suivi de deux serviteurs. Je mime mon discours.
— Hommes à bois ? fait-il, hommes à mourir ?
Il m’indique que c’est plus haut.
En effet.
Voici les rails d’un Decauville. Je les suis. La forêt ne vous donne pas le vertige, ou celui qu’elle procure est le contraire de l’autre : loin de vous attirer, elle vous repousse. On n’avance pas d’un air dégagé et consentant. Si l’on n’écoutait que son instinct, on ferait marche en arrière. Alors que l’on a parcouru cent mètres, on croit avoir abattu un long chemin. Dire qu’il est des intrépides qui vont, en partie de plaisir, déjeuner dans les grands bois ! Il est vrai que cela se passe en France. Ici l’on ne se sent pas bien.
C’est la pénombre.
Hache sur l’épaule, un homme nu descend vers la route. Ses yeux sont battus, son corps rompu. C’est la première fois que je vois un nègre fatigué. Il me regarde avec un intérêt surprenant.
— Le chantier ? fis-je.
Il me montre que c’est d’où il vient. Une tornade se prépare. Le vent commence à charger le haut des arbres. Tout se froisse au-dessus de moi.
Je marche une heure. Plus de Decauville. La trace de pas frais est une indication suffisante.
Un autre nègre apparaît. Pour lui, je suis un chef, et il vient me mettre sous le nez, en guise de passeport, un doigt écrasé et saignant. Je lui dis : « C’est bien ! » comme si j’avais à lui dire quelque chose !
Soudain la forêt parle. C’est d’abord une rumeur un peu éteinte. J’avance. Il me semble qu’on scande une litanie6. La forêt cependant est encore aphone7, mais les cris enflent :
— Ah ya ! Ah ya ! Ah ya ! Ya ! ya ! ya ! Yââââ ! yââââ !
Les cris me dirigent. Je tombe sur la chose. Cent nègres nus, attelés à une bille8, essaient de la tirer.
— Yââââ ! yââââ !
Le capita9bat la mesure avec sa chicotte10. Il semble être en état de convulsions. Il hurle :
« Ya-ho ! Ya-ho ko-ko ! » et même « Ya-ho ! Ro-ko-ko ! »
Dans l’effort, les hommes-chevaux sont tout en muscles. Ils tirent, tête baissée. Une dégelée de coups de manigolo11tombe sur leur dos tendu. Les lianes cinglent leur visage. Le sang de leurs pieds marque leur passage.
C’est un beuglement général. Une meute à l’ouverture du chenil12. Piqueur, valets, fouet, aboiements.
Un homme blanc ! Il reste béat13de ma présence. Je vais à lui.
— La vie de la forêt m’intéresse, dis-je. J’ai voulu voir le travail du bois.
Et je me présente :
— Londr… !
— Martel, répond-il.
Il était maigre, harassé14; il avait vingt-six ans. Ses yeux luisaient comme à travers les orbites d’un crâne. Un sifflet à roulette pendait à sa ceinture. Il suait de partout.
— Quel métier !
Il fit :
— C’est un métier de bagnard15. Cependant, on tient ! On se rattrapera pendant le congé !
— Encore loin ?
— Plus que huit mois ! Eh bien ! allez-vous tirer ?
— Ah yâ ! Ah yâ ! Ah yâ ! Yâ ! Yâ !
Un nègre accourait :
— Missié Matel ! criait-il, missié Matel, les abbatteurs faire couillons. Tiamé a parlé et eux foutu camp.
Pris de panique devant le gros arbre qui allait tomber, les hommes d’abatage avaient lâché la besogne.
— Ils vont écailler mon arbre ! Ah ! les s… Idiot !… cria-t-il au capita.
Le capita expliqua qu’il avait tapé sur les déserteurs16de toutes ses forces, mais que, refusant de continuer, ils l’avaient insulté par sa mère.
Foulant l’humus17, on se hâta vers le lieu du drame. L’arbre ne tenait que par lambeaux.
Le capita montra une direction et dit :
— Foutu camp pa là !
— On va les « coxer18» ! fit le blanc.
Et voilà le blanc et son homme qui se jettent à toutes jambes à travers la forêt.
À ce moment, la tornade se déclencha. On allait en prendre pour une heure sur les épaules. Le blanc, s’étant ravisé, revint avec deux nouveaux abatteurs.
— C’est un arbre de trente tonnes. Il y a trois billes là-dedans, à huit cents francs la tonne. S’ils écaillent la base, c’est une bille de moins, huit mille francs perdus !
Il s’approcha de l’arbre, lui caressa orgueilleusement l’écorce.
— Ça c’est un arbre ! C’est moi qui l’ai découvert, un tiama, un noyer d’Afrique. Allez ! Allez ! criait-il aux abatteurs.
Les abatteurs frappaient.
— Dundi ! hurlait le capita. Dundi (dépêchons) !
La hache vibrait dans la chair du bois. Ils frappaient en chantant d’une voix de tête :
—Dibadivo ! Ah ya ! Nidibilé !
C’étaient des mots à eux ; ils s’encourageaient. À la fin, ledibadivofit place à une longue plainte, une de ces plaintes d’épuisé, sœur de celles que l’on entend dans les hôpitaux. Mais les hommes frappaient toujours. Soudain, un craquement. L’un des nègres sauta de l’échafaudage. L’autre donna un dernier coup et sauta aussi. Et l’arbre s’abattit comme s’abattent toutes les grandes choses, avec un bruit majestueux qui commande aussitôt le silence.
Le capita revint. Il n’avait pu « coxer » les déserteurs.
— Je les aurai demain ou après-demain, fit le jeune blanc ; je sais où ils sont allés.
— Peut-être reviendront-ils d’eux-mêmes se faire payer ?
— Ils se moquent de l’argent. Mais ce soir ils ne peuvent manger que dans un village. Je me suis entendu avec son chef ; il me les ramènera à coups de manigolo.
Nous retournâmes au tirage.
— Voyez-vous, moi je n’aime pas les battre, mais il le faut. D’ailleurs, si vous en prenez un en faute et que vous lui administriez une bonne raclée19, il ne vous en voudra pas.
Il me montrait son bâton.
— J’ai toujours la trique20à la main. On ne connaît pas deux façons de travailler ici. C’est dommage. Mais je les soigne. Je ne les vole pas sur leurs rations. Ils savent que je suis juste si je suis dur. Pas un ne m’en veut. Ils sont même rares ceux de chez moi qui ne finissent pas leur contrat. Je suis celui qui fait le moins de morts dans la région. Que voulez-vous, c’est pénible à dire, mais la machine ne peut remplacer le nègre. Il faudrait être millionnaire. Le moteur à bananes, il n’y a rien de mieux. D’ailleurs, seul le nègre peut marcher dans le poto-poto21.
Ce jeune homme était logique. Lui, était venu en Afrique pour faire du bois. Il faisait du bois avec les moyens en vigueur. Il ne dépassait pas le règlement.
— Allez ! Tirez ! Tirez !
— Ah ya ! Ah ya ! Ah ya !
— Rien que pour amener cette bille à la rivière, j’ai besoin de trois jours, encore si la tornade ne délaye pas trop le poto. Enfin je n’ai plus rien à abattre d’un moment ; voilà la lune montante, et il ne faut pas couper quand la lune monte… — Kouliko ! dit-il à son capita, tu vas me choisir dix costauds pour la nage, hein ? C’est dans trois jours.
— Vous allez faire un concours de natation ?
— Dans la boue, oui, et moi en tête. On va jeter les billes à l’eau. Ce n’est pas tout de les couper, il faut les amener à Abidjan, ensuite à Grand-Bassam. Maintenant je vais faire le jockey aquatique, à cheval sur mes drômes22. Ah ! il faut avoir une santé !
— Et vous gagnez beaucoup d’argent ?
— Moi ? Je ne suis pas patron, mais chef de chantier. Je gagne de quoi ne pas m’ennuyer pendant trois mois à Paris une fois tous les deux ans.
Il soupira et dit :
— Ah ! la place Clichy vers les sept heures du soir ! Les petites femmes !
Puis il revint à son état :
— J’ai acheté des actions de la mine d’or, vous savez, à côté, à Koukombo23. Il faut croire au miracle. C’est à nous, coloniaux, à donner l’exemple. Et puis il y a de tout dans cette sacrée terre d’Afrique, on ne sait jamais !… Kouliko ! va dire qu’on dépèce la biche. Vous dînez avec moi ? Pas de restaurant, vous savez, par ici. Aimez-vous les cervelles de singes ? C’est excellent… Kouliko ! tue deux singes en chemin. Et Odoz ? Connaissez-vous Odoz, monsieur ? Il possède quarante millions aujourd’hui. Il est arrivé de l’Isère en savates24. Ah ! dame ! il a travaillé. Il a cherché pendant quinze ans ses millions dans le poto-poto. C’est le roi des coupeurs de bois. Je me sens autant de courage qu’Odoz.
— Mais vous toussez beaucoup.
— Je tousse ? Vous croyez qu’Odoz n’a pas toussé, lui ? Il ne peut même plus marcher tellement il a de rhumatismes. Les millions ? Regardez, ils sont là. (D’un grand geste, il me montrait la forêt effrayante.) À moi les manches courtes, le poto-poto, les billets de mille ou la bilieuse25! De deux choses l’une : ou la forêt vous enrichit ou elle vous tue. Pile ou face. À la forêt de décider !
— Ah ya ! Ah ya ! Ah ya ! Ya ! Yâ ! Yââââ ! Yââââ !
1.Bristol : carte indiquant le type d'arbres.2.Prospecteur : personne qui analyse, étudie un terrain pour déterminer s’il recèle des richesses naturelles.3.Decauville : chemin de fer à voie étroite.4.Fourmis manian : fourmis rouge sombre, prédatrices, qui se déplacent en colonne.5.Boubou : longue tunique flottante.6.Litanie : suite de paroles et de plaintes, qui se répètent de façon monotone.7.Aphone : silencieux.8.Bille : pièce de bois brute destinée à être taillée à angles droits et mise en planches.9.Capita : contremaître noir.10.Chicotte : fouet à lanières nouées.11.Manigolo : lanière de peau d’hippopotame servant de cravache.12.Chenil : logement pour chiens.13.Béat : bienheureux.14.Harassé : épuisé.15.Bagnard : celui qu’on envoyait au bagne (une prison) à la suite d’une condamnation aux travaux forcés.16.Déserteur : celui qui abandonne un lieu.17.Humus : matière organique formant la couche superficielle du sol et qui provient essentiellement de la décomposition des végétaux.18.Coxer : les arrêter, les saisir sur le fait, en parlant des déserteurs comme de criminels (argot).19.Raclée : volée de coups (familier).20.Trique : gros bâton.21.Poto-poto : quartier de Brazzaville au Congo.22.Drôme : assemblage flottant de plusieurs pièces de bois.23.Koukombo : localité du centre de la Côte d'Ivoire.24.Savates : vieux souliers usés.25.Bilieuse : affection que l'on peut contracter dans les régions où le paludisme est présent. Elle se caractérise notamment par une fièvre élevée et des vomissements de la bile, le liquide jaunâtre sécrété par le foie. 

Terre d'ébène - XXV. Drame dahoméen

Abomey1était en deuil. Vingt années après sa mort, Behanzin, revêtu d’un cercueil européen, rentrait dans sa capitale. La France, ayant tâté ses cendres, les avait jugées assez froides pour ne plus mettre le feu au pays. Il faisait d’ailleurs, comme cela, suffisamment chaud au Dahomey2!
C’était un grand deuil, c’est-à-dire une belle fête.
Ouanilo, fils chéri du mort, avait ramené son père, au nom de notre gouvernement, d’Algérie à Marseille, de Marseille à Cotonou3, et de la Côte des Esclaves à Abomey. Parti avec lui, au moment de l’exil, alors qu’il était un petit prince noir. Ouanilo, élevé par la France, au début, à la Martinique, ensuite à Alger était maintenant avocat près la cour de Bordeaux.
Il touchait le sol natal pour la première fois depuis son déracinement. Il y revenait avec son père noir et sa femme blanche.
Élégant, habillé à l’européenne, instruit, rempli de réserve et de tact, il était réellement un gentleman4timide. Tant de bonnes manières le mirent tout de suite au ban5de sa patrie. Au milieu de ses frères au torse nu, il ne savait plus que faire de son faux-col, de ses habits, de ses chaussures et surtout de son éducation. Il regardait ses parents d’un œil qui demandait pardon.
Les funérailles allaient durer longtemps. Le gouverneur Fourn avait logé le prince et la princesse dans une maison de blancs, pas très loin des ruines du palais où, à l’ombre du trône paternel, vissé sur quatre crânes, l’enfant royal était né.
Les volets de cette maison demeuraient clos.
Behanzin, d’après la coutume, n’était pas encore considéré comme mort. Le cercueil dans lequel ses restes reposaient était bien dans le tata6de son fils aîné, le grand Aouagbé, préfet de Boïcon et d’Abomey, mais, pour le peuple, Behanzin n’était que très souffrant. Les indigènes s’abordant, s’interrogeaient avec angoisse sur la santé du roi. « Il faut rentrer chez nous, disaient-ils, notre roi ne va pas mieux. » Ils parlaient bas et s’éloignaient en silence. Mon boy7accourait et me disait : « Ti sais, le roi est encore plus malade que ce matin. » Deux de ses femmes, si vieilles que lorsqu’elles marchent leur tête dodeline8à la hauteur de leurs genoux, veillaient dans l’obscurité près du cercueil, retour d’un si long voyage. Enfin, le lendemain, Behanzin mourut officiellement.
Les fêtes dahoméennes commencèrent. Le tam-tam s’établit.
Le premier jour, fils aîné, fils et filles, frères et sœurs et amis sincères se lamentèrent dans le tata.
Le deuxième jour, le gri-gri9So sortit.
Le troisième jour, l’ami supérieur de Behanzin, celui qui lui avait dit : « Ne combats pas les Français », tua trois cabris10.
Le quatrième jour, les fils égorgèrent des animaux domestiques.
Ouanilo, toujours vêtu à l’européenne, accomplissait son devoir. Je le vis rentrer, du tata mortuaire à sa maison, du sang sur les mains et sur la chemise. Il marchait vite, comme honteux. Derrière les volets, sa femme blanche anxieusement l’attendait.
Les funérailles continuaient. Alors que les frères de Ouanilo, chefs riches et puissants, s’apprêtaient à offrir de fastueux cadeaux aux mânes11de leur père, Ouanilo comptait ses sous. Le jour de la présentation des pagnes sa honte éclaterait devant le pays réuni. L’aboyeur12funèbre crierait pendant des heures le nom de ses frères, étalant leur générosité, leur piété filiale. Ouanilo n’avait, lui, ni troupeaux ni trésors de famille. Son peuple ne lui faisait plus de dons. Son peuple ? Il regardait l’ancien petit prince sans vouloir se souvenir. Ouanilo n’était plus de chez lui. Il s’en alla à Boïcon13, chez les marchands blancs. Les marchands blancs ne donnent pas beaucoup de marchandises pour peu d’argent. Ouanilo revint avec quelques pièces de calicot14. Il avait une bague, il la joindrait à ses pauvres pagnes pour prouver sa bonne volonté.
Le grand jour arriva.
C’était dans la cour du grand tata d’Aouagbé, son frère aîné. Les autorités blanches, du gouverneur à l’évêque, étaient là. Les soixante-dix femmes d’Aouagbé, groupées, chantaient le chant funèbre. Ouanilo, hésitant, s’éloigna des cris sauvages et conduisit sa femme blanche, immensément troublée par la furie de ses belles-sœurs, entre l’évêque et le gouverneur. Chacun de ses frères se tenait, selon la coutume, au milieu de ses femmes et de ses serviteurs. Ouanilo chercha où se placer.
Un mouvement de surprise souleva cette foule. Magnifique, drapé de rouge, un puissant sein nu dehors, coiffé d’un bonnet phrygien15, chaussé de sandales, sceptre-casse-tête16sur une épaule, un homme à l’allure de dieu se présenta sous un parapluie, entre deux amazones17fulgurantes et suivi de l’appareil royal. C’était Agboli-Agbo, l’oncle de Ouanilo, le frère de Behanzin, le dernier roi du Dahomey détrôné, exilé puis pardonné.
Agboli-Agbo tentait pour la deuxième fois un coup d’audace. Il se présentait au peuple en posture royale. L’administrateur, comme lors d’un dernier 14 juillet, allait-il se précipiter sur lui, d’une main l’empoigner par le sein, ongles dans la chair, et de l’autre lui arracher son bonnet, ses sandales, son sceptre et son crachoir18?
Le vieux lion semblait attendre la scène. Elle n’eut pas lieu. Il s’installa au milieu de sa cour, de ses amazones. Ouanilo le regardait comme frappé de stupeur.
L’aboyeur commença. Frère et fils connurent de longs honneurs. Pagnes, éventails, bouteilles de liqueur, objets d’or et d’argent, bœufs, peaux de bêtes, ils offrirent tout cela pour être enterré dans le grand trou où Behanzin allait descendre. Quand le nom de Ouanilo tomba sur la foule, porté par si peu de cadeaux, il fit un si petit bruit que personne ne chercha le fils chéri. Ouanilo baissa la tête.
Dans la maison aux volets clos, Ouanilo et sa femme blanche ne goûtaient pas aux mets que lui envoyaient les anciens sujets de son père. Le couscous, le riz, les œufs mêmes étaient jetés la nuit venue. Son embarras fut grand devant une calebasse19d’eau, alors que je lui en demandais un verre. Il me fit comprendre qu’il désirait ne pas me donner de ce liquide, dont lui-même ne boirait pas.
Royaume des féticheurs20, c’est-à-dire du poison, le Dahomey est dans la main des sorciers. Il est à la fois le pays noir le plus avancé et le plus secret. Mgr Steinmetz, notre évêque, le sait bien, lui, qui dut intervenir cette semaine auprès des prêtres du diable, sans quoi son missionnaire, touché l’autre jour par trois féticheurs voilés, alors qu’il rentrait à bicyclette sur la route de Kalavi, serait mort déjà. Son bras s’était raidi, puis desséché, le mal gagnait l’épaule, la poitrine. Monseigneur fit venir le chef féticheur, qui lui dit : « Ô grand blanc ! le respect que tu m’inspires m’oblige à dire que mes revenants ont fait cela. — Ô grand féticheur, répondit le prélat, en amour de moi, tu vas guérir mon serviteur. » Le contre-poison fut donné. Le missionnaire, aujourd’hui, m’a serré la main d’une main valide.
Féticheurs et féticheuses en tutu froufroutant pullulaient aux funérailles de Behanzin. Ouanilo faisait un grand détour pour les éviter.
À la nuit, le boy fidèle du commandant français entrait dans la demeure de l’avocat de Bordeaux : il apportait des boîtes de conserves sur lesquelles les prêtres de Maon n’avaient pu laisser tomber leur regard.
Ouanilo s’en allait seul à la découverte de son berceau. Je le voyais marcher sur le plateau d’Abomey, s’arrêtant, s’interrogeant. Un jour, un chef passa près de lui dans son hamac ; ses gens de case portaient le parasol, le crachoir et les autres attributs. Alors que les frères de Ouanilo, plus grands chefs que le passant, eussent fait déblayer la route, Ouanilo se rangea sur le bord et d’un œil où se lisait l’étonnement d’un blanc, il suivit longtemps le cortège traditionnel.
Il s’assit un jour au milieu des ruines du palais de son père. Dans l’une de ses mains, posée sur son genou, il tenait son autre main. Sur ces murs de boue, défaits par le temps, il promenait un regard étranger. Il se leva, parcourut l’emplacement. Il s’inclina devant le tombeau de Glé-Glé, son grand-père, alors qu’il aurait dû tomber à terre et frapper son front contre le sol. Ses ancêtres ne l’appelaient plus.
Les soixante et soixante-dix femmes de ses frères le plongeaient dans de grandes réflexions. Je le vis jeter discrètement sa cigarette, alors qu’elles fumaient la pipe. Dans son salon, un soir que nous causions, son frère Robert entra, torse nu. Il le fit asseoir dans un fauteuil, face à la princesse blanche, sa femme, en toilette de dîner. Il avait la mine d’un écartelé. Tous les soirs, le malheureux avait mal à la tête. Il ne supportait plus le tam-tam. C’était un pauvre déraciné. Lui-même avouait : « Ah ! ces funérailles ; elles n’en finissent pas ! »
Deux mois passèrent. Je me trouvais au large de Cotonou, sur le paquebotAmérique. La mer était hargneuse. On se demandait si l’on allait pouvoir embarquer des passagers. Des chalands21essayaient d’approcher le bord ; le flot contrariait la manœuvre. Dans ces chalands, de curieux carrosses, des carrosses dont on n’aurait conservé que la caisse, les roues étant parties on ne sait où, contenaient les voyageurs. C’étaient ces carrosses sans lesquels on ne pourrait ni débarquer ni embarquer sur cette côte. Une grue les dépose et les soulève. Ils se balancent ainsi un bon moment au-dessus de la mer. On dirait un départ en avion pour la traversée de l’Atlantique Sud !
— Tiens ! dis-je, c’est Ouanilo et la princesse qui pendent au bout de la grue. On ne les a pas empoisonnés !
Le prince Ouanilo revenait dans son pays, en France.
Le carrosse ayant capoté à l’arrivée, c’est sur les genoux que les Behanzin firent leur entrée à bord. Robert et un autre frère accompagnaient les voyageurs.
La forte houle les avait éprouvés. Ils montèrent au bar pour prendre un cordial.
— Sortez ! dit le barman, pas de nègres ici.
— Mais, dit Ouanilo, je suis passager de première.
— Encore, vous, je puis vous servir, vous êtes propre ; mais pas les deux macaques22!
Ouanilo vint me chercher. Il me dit que ses frères étaient malades, ce qui se voyait ; que le barman leur refusait un verre de cognac ; que, pourtant, ils avaient fait la guerre en France ; que Robert avait été blessé.
Suspect comme blanc au Dahomey, suspect comme noir en France, pauvre Ouanilo ! Je fis apporter le cognac dans sa cabine.
L’Amériquenaviguait depuis plusieurs jours. Ouanilo mangeait en tête à tête avec la princesse sur une petite table de deux, vivant sans bruit, souriant, espérant que bientôt les blancs lui pardonneraient d’être noir. Il me disait sa joie de revenir à Bordeaux. Le dernier mois lui sembla si long à Abomey ! Il se sentait égaré, surtoutonle regardait mal !
Un soir, Ouanilo ne parut pas à la salle à manger. La mer, cependant, était calme. Un garçon vint prévenir le docteur qui quitta la table. Le dîner des autres passagers s’acheva. Une heure après, le commandant m’apprit que Ouanilo était à toute extrémité. Le docteur confirma la sentence. Dans sa cabine, Ouanilo était couché immobile mais, Ouanilo n’était plus Ouanilo. En trois heures sa figure avait épousé je ne sais quelle autre ressemblance. Il allait mourir.
— Sorciers ! les sorciers ! disait-il.
Il tint jusqu’au lendemain matin dix heures. On eut le temps de le débarquer à Dakar. Il s’y éteignit aussitôt. Il avait ramené son père en terre d’Afrique. Son sort voulait qu’il y mourût aussi.
1.Abomey : ville du sud du royaume de Dahomey, aujourd'hui le Bénin.2.Dahomey : royaume, actuel Bénin.3.Cotonou : ville du royaume de Dahomey.4.Gentleman : homme d'honneur et de bonnes manières.5.Au ban : à l'écart.6.Tata : village.7.Boy : jeune garçon indigène, domestique.8.Dodeliner : se balancer doucement.9.Gri-gri : sorcier.10.Cabri : petit de la chèvre.11.Mânes : esprit, âme des morts.12.Aboyeur : crieur professionnel.13.Boïcon : ville du royaume de Dahomey, actuel Bénin.14.Calicot : toile de coton.15.Bonnet phrygien : bonnet des révolutionnaires, en particulier de la Révolution française de 1789.16.Sceptre-casse-tête : bâton souvent orné qui symbolise le pouvoir de commandement.17.Amazones : tribu militaire exclusivement féminine du royaume de Dahomey, les Ahosi (ou Mino) ; surnommées « Amazones de Dahomey » par les colons en raison de leurs similitudes avec les Amazones de la mythologie.18.Crachoir : récipient destiné à recevoir les crachats.19.Calebasse : récipient fabriqué avec le fruit du même nom.20.Féticheur : celui qui fabrique des fétiches et leur donne un pouvoir magique.21.Chaland : grand bateau à fond plat, utilisé sur les fleuves et les canaux pour transporter les marchandises.22.Macaque : personne très laide ; ici l'expression injurieuse prend une connotation raciste. 

Terre d'ébène - XXVI. Retour au Gabon

Le bateau qui m’emportait vers l’Équateur s’appelait l’Europe, une très petite vieille chose fort ancienne, ayant bercé, pour le moins, trois générations de coloniaux.
J’étais sur le pont parce que l’on ne peut toujours être au bar, surtout quand on a beaucoup plus de brûlures d’estomac que de chagrin !
Un homme à la figure triangulaire s’approcha de moi, toucha son casque et fit : Je suis un ami de Philippe Lallemand1. Il m’a signalé que je vous rencontrerais sur ce chemin. Salut !
Il me dit venir directement de Monte-Carlo2. Autrement, ajouta-t-il, il serait encore en possession de quatorze mille francs, de quoi vivre quatre mois à la métropole. Mais bah ! Il repartait dans l’administration, et allait se faire chasseur d’éléphants. Il se nommait Rass. Soudain il disparut.
Il semblait autant fait pour chasser l’éléphant que moi pour jouer du flageolet3. Aussi, croisant l’homme un moment après : Vous avez de beaux fusils, lui demandai-je ? — Pourquoi faire ? répondit-il. Je laissai dormir les éléphants.
Ce Rass avait toujours un crayon à la main. De temps en temps il tirait une vieille enveloppe de sa poche et, pendant deux ou trois minutes, écrivait dessus.
Impression de voyage ? Non ! Une fois, il me tendit la chose. Je lus :
Un jour que je sortais gaiment
De la cantine
Lorsque j’étais au régiment…
Je vis l’étoile matutine4!
Il en faisait une dizaine comme cela chaque après-midi, ramenant tout à des quatrains, à des distiques5, même sans la collaboration de Mac Orlan6. Un phonographe7jouait-il : Si mes vers avaient des ailes, de Raynaldo Hahn8? Il composait :
Si les vaches avaient des ailes
On les verrait dans le ciel bleu
Taquiner du bout de leur queue
Le fin museau des hirondelles.
Une heure plus tard il venait vous montrer qu’il avait ajouté un vers. C’était :
Les vaches n’ont que des mamelles.
L’approche du Gabon changea le ton de sa poésie. Il conseillait à tous les jeunes coloniaux de ne pas s’arrêter au Gabon et le quatrain se terminait ainsi :
Reste plutôt toute la vie un vagabond !
Le lendemain l’Europejetait l’ancre devant Libreville9. C’était le Gabon.
Rass n’écrivait plus. Du bateau il regardait le pays. Ça ! me dit-il, c’est l’église ; un peu plus haut c’était notre maison et par derrière : le cimetière.
Il avait habité ici, avec une Gabonaise. Les Gabonaises sont aux gens d’Afrique ce qu’autrefois les Japonaises étaient aux Extrêmes-Orientaux : les petites alliées. On les commande, elles viennent vous trouver au Congo, au Dahomey, plus loin…
— Moi, dit Rass, j’étais dans l’Oubangui Chari10… J’avais envoyé des fonds à un camarade et lui avais dit : expédie-m’en une. Deux mois après, un soir, au club, alors que je ne pensais plus à ça, on vit arriver une fille d’un autre pays, vêtue comme le serait un singe de foire et juchée sur des talons Louis XV. Elle regarda les hommes et dit : « Moi venir trouver Missié Ass ».
— Rass ! c’est ta Gabonaise, crièrent les gens du Club.
— Eh ! bien ! approche, fis-je.
Elle s’avança, me salua et dit : Voici ton femme.
Cela commença ainsi et dura huit années. Elles me l’ont empoisonnée !
— Qui ?
— Eh ! les vieilles matrones11parce que la petite ne voulait pas quitter son blanc. Ce fut lent ! Je l’ai vue deux mois durant descendre sa vie12. Elle disait : je vais mourir, mais je laisserai ton linge bien en ordre. On n’oublie pas une Gabonaise. Je n’ai jamais remis le pied à Libreville, depuis.
— Débarquez avec moi, Rass, vous me ferez visiter le pays.
— Eh bien ! oui ! je débarque cette fois !
Les villes coloniales de la côte ressemblent à ces bergeries pour enfants moins les moutons ; quelques maisons mises n’importe où, quelques arbres, quelques personnages. Rass me conduisit tout de suite à l’église. Il n’y avait personne. Nos saints et nos saintes éprouvés sans doute par le climat avaient perdu leurs couleurs. Jusqu’au bleu de la ceinture de Notre Dame de Lourdes qui était maladivement pâle. Rass négligea les chaises des premiers rangs, gagna l’un des bancs du fond, chercha un peu, s’arrêta et dit : C’était sa place ! Et là, debout, casque à la main, il ferma les yeux. Priait-il ? Ses pensées étaient-elles profanes13? De la roulette de Monte-Carlo à cette église sous l’équateur ! L’homme revint sur terre, me rejoignit et dit :
— Aucun médicament n’aurait pu la sauver, aucun ! Pourtant j’ai tout tenté !
Nous quittâmes l’église. Rass m’emmenait versleurmaison. Une Gabonaise suivie d’un nègre qui avait l’air de vouloir la placer aux nouveaux débarqués s’en allait sur ses hauts talons, ses jambes noires dans des bas de soie jaune et balançant à travers une robe rose tendre, un corps sinon à vendre, du moins à louer, en tout cas nullement à dédaigner.
— N’y touchez pas ! fit Rass. J’ai trop d’amitié pour vous. Quand on y va on n’en revient plus.
Et comme se parlant à lui-même :
— Elle remontait tous les jours par ce chemin venant du marché à notre maison et quand son porteur déposait ses achats sur la table elle me disait : Le meilleur du marché pour le meilleur de mon cœur ! Et les jours du courrier de France ! Voilà des fleurs de ton pays, murmurait-elle, je sors, pour que tu puisses mieux les respirer.
Rass ne sentait plus l’écrasante chaleur. Il pressait le pas, marchant à l’assaut de son passé.
— Encore un peu plus haut et c’estnotremaison, vous allez voir ! Oh ! fit-il, s’arrêtant devant un mur, il était commencé voilà huit ans et il n’est pas encore achevé ! Et se retournant : Voilà ! c’était ici. La petite était à cette fenêtre toujours, et, me voyant venir, elle me criait de loin :Vao ! Vao !Cela ne voulait rien dire, c’était un cri à elle.
Une vieille négresse attirée par le bruit des voix mit sa tête grise à l’une des fenêtres. Rass demeura figé en la voyant.
— Et de plus, fit-il,ellesont occupé la maison !
— Bonjou ! Missié Ass, bienvenue !
— Alors, c’était pour avoir la maison, vieille sorcière ?
— Bienvenue !
— Vieille guenon !
— Ti peux entrer si ti veux.
— Vieille corneille14!
Redevenant nègre de la côte, Rass cracha pour mieux ponctuer son mépris.
— Alors,Uroperamène-toi ?
Rass m’entraîna. Il frissonnait.
— Vous comprenez, je n’étais pas riche, ses tantes — et le vieux magot15de la fenêtre, en est une — auraient voulu tirer meilleure partie de la petite. Elles ont comme cela hérité de la maison et des frusques16. Mais qu’ont-elles bien pu lui faire avaler…
— Ah ! ti vas au cimetière ?
La vieille, de ce cri accompagnait notre marche.
— Y va au cimetière ! au cimetière ! au cimetière !
— Voyez-vous, fit Rass, le nègre ou c’est à protéger ou c’est à étrangler !
La promenade était pénible. On n’éprouve aucune volupté à se dégourdir les jambes dans ce pays. J’aurais bien voulu m’asseoir quelque part, et boire, boire. On allait au cimetière.
— Je n’aurais pas dû descendre, disait Rass, maintenant elle m’attire, je vais encore où elle veut. Demandez à tous ceux qui ont eu des Gabonaises, demandez ! Je l’aurais très bien emmenée en France.
On arriva à la terre des morts. Rass cherchasa tombe. Il avait bien fait poser des briques autrefois, mais les tornades avaient dû arranger la chose à leur manière…
Il trouva le lieu où dormait son Équatoriale. Je m’accroupis sur une tombe voisine.
— Elle n’était pas née sur le littoral mais dans la forêt, rêvait-il tout haut.
Il garda pour lui le secret de cette différence.
Comme j’avais l’air fatigué :
— Nous avons fait beaucoup de chemin pour venir la voir au cimetière, elle en avait fait davantage quand elle vint me trouver dans l’Oubangui-Chari.
Un moment passa :
— Voyez ! me dit-il, elle est encore toute dans ma pensée.
Quelque choce était écrit sur les briques, j’avançais la tête.
À ma Gabonaise
fit Rass, simplement. Il ajouta :
— J’aurais pu faire graver aussi :Esprit sans ombre, cœur sans mensonge.
L’Europesiffla son premier coup. Nous n’étions pas pour le Gabon mais pour le Congo. Je me redressai. Nous filâmes.
Au bas de la côte, à l’entrée du chemin conduisant à l’appontement, un nègre, en nous voyant, leva les bras et courut dans notre direction.
— Ah ! Zean, fit le nègre, s’arrêtant devant Rass.
— Mon petit Pierre, fit Rass, étreignant le nègre.
Le nègre expliqua qu’il avait su que l’Europeavait amené Rass et que depuis trois heures il le cherchait.
Je les laissai.
La chaloupe17de retour s’impatientant, je criai :
— Eh ! Rass ! C’est l’heure.
Le blanc et le noir me rejoignirent.
— Fais-moi vinir, disait le noir à Rass.
Les deux amis se séparèrent.
La chaloupe nous emporta.
— Oui. Sitôt installé, répondit Rass à l’autre, resté à quai. Au revoir, petit Pierre.
— Fais-moi vinir, Zean ! Zean !
Rass ayant cessé d’agiter le bras en son honneur, me dit : C’était son frère !
1.Philippe Lallemand : inconnu.2.Monte-Carlo : quartier de Monaco.3.Flageolet : petite flûte à bec.4.Matutine : du matin (littéraire).5.Distique : strophe de deux vers.6.Mac Orlan : journaliste et écrivain français (1882-1970).7.Phonographe : appareil électrique qui permet d'écouter un enregistrement sonore gravé sur un disque.8.Raynaldo Hahn : compositeur et chanteur français d'origine vénézuélienne (1874-1947).9.Libreville : ancienne capitale du Congo français jusqu'en 1904 (remplacée par Brazzaville).10.Oubangui-Chari : nom d'un territoire colonial français de l'Afrique centrale de 1903 à 1958, situé dans l'actuelle République centrafricaine.11.Matrone : femme d’âge mûr, d’allure autoritaire et imposante.12.Descendre sa vie : mourir.13.Profane : dépourvu de caractère religieux.14.Vieille corneille : insulte, vieille femme impertinente et charognarde, qui tire profit du malheur des autres. La corneille est connue pour être une prédatrice redoutable, maligne et effrontée.15.Magot : insulte raciste, gros singe macaque d’Afrique du Nord à queue courte.16.Frusques : vêtements de peu de valeur ou en mauvais état (familier).17.Chaloupe : canot qui doit amener les personnes au navire sur lequel elles doivent embarquer.

Terre d'ébène - XXVII. Le drame du Congo-Océan

Nous y voici. À force d’avancer, l’Afrique a changé de nom. L’Équateur est franchi. Ce n’est plus l’A. O. F.1, mais l’A. E. F.2La nuit tombante nous voit débarquer à Pointe-Noire. C’est le Congo.
Cette ville future devrait s’appeler Pointe-Silence ! Le wharf3finit dans la brousse. Des herbes vous montent jusqu’à la poitrine et l’on va, cherchant un sentier qui, dit-on, existe.
Pointe-Noire n’est pas encore ouvert au public. Les voyageurs pour le Congo ne descendent pas là. Ils continuent sur le bateau jusqu’à Matadi4, chez les Belges, qui, eux, ont fait un chemin de fer. Les Français, à travers le territoire de nos amis, gagneront le Congo français.
Pointe-Noire sera notre port de demain.
Demain, cinq cent deux kilomètres de voie ferrée relieront Brazzaville, notre capitale, à Pointe-Noire, notre débouché.
Demain !
Mais aujourd’hui ?
Aujourd’hui il faut parler. La France a le droit de savoir. Un drame se joue ici. Il a pour titre :Congo-Océan5.
Après des années d’un long sommeil, l’Afrique Équatoriale Française entendit un homme lui crier : « Debout ! » Cet homme s’appelait Victor Augagneur6. Ayant constaté que notre empire se mourait, étouffé, le proconsul décida de trancher la gorge de l’Afrique, de Brazzaville à Pointe-Noire, pour lui passer le chemin de fer libérateur.
M. Victor Augagneur n’eut que le temps de dire et non celui d’agir. Il revint en France.
M. Antonetti7lui succéda. Le nouveau proconsul ausculta le malade. Ayant jugé l’intervention indispensable, il releva ses manches et commença.
De quelle sorte d’homme était M. Antonetti ? De la meilleure. Vif d’intelligence, rapide en décisions, stimulé et non pas écrasé par la grandeur d’une tâche. Il arrivait précédé et suivi de sa réussite en Côte d’Ivoire où, bâtisseur d’Abidjan, perceur de forêts, il avait, contre la nature, ouvert un pays à l’activité des blancs. Pour réveiller le palais de la Belle au bois dormant, pouvait-on choisir plus fringant chevalier ? Je ne dis pas cela pour faire plaisir à M. Antonetti. Le plus grand plaisir qu’on lui pourrait faire serait de le laisser en paix. Mais son cas illustre le drame. On va le voir.
Il est peu d’écrire que l’Afrique Équatoriale dormait. Elle ronflait. C’était un concert général de gorges et de narines ! La France était si loin que ses enfants pouvaient s’en payer sans crainte de la réveiller. Ce n’était pas une paix armée, mais une paix sonnante. On entendait du bruit, sans voir aucune agitation. C’était le grand tam-tam des sommeilleux8!
M. Antonetti, reprenant le cri de M. Augagneur, lança : « Debout ! »
Alors chacun remua un membre, se frotta les yeux et, dans un demi-sommeil, se leva.
— On va faire le chemin de fer, continua M. Antonetti. M’avez-vous bien compris ?
Tout le monde dormant à moitié, personne n’avait compris.
Voyant cependant ses collaborateurs sur leurs pieds, M. Antonetti commanda : « En route ! »
Ce furent des somnambules qui obéirent !
L’Afrique Équatoriale Française est comme une maison dépourvue de tout, qui n’aurait que ses murs et rien à l’intérieur, ni mobilier, ni eau, ni gaz, quelques vieilles chaises cassées seulement. Quand une maison doit devenir utile, on la meuble. On n’équipa pas le pays. Imaginez-vous que M. Antonetti ait dit : « Il faut faire du pain ! » et que les boulangers, n’ayant pas de farine et pour avoir l’air d’obéir, se soient mis à brasser dans le vide ! Pour amener la main-d’œuvre jusqu’à Brazzaville, la seule voie étant d’eau, il eût fallu des bateaux. Pas de bateaux ! De Brazzaville à la tête du chantier, on aurait dû commencer par tracer la route. Au début, pas de route ! C’était une veine ! Du moment que la route était absente, les camions devenaient inutiles ! Quant aux nègres on oublia que ces gens avaient un estomac, quel estomac même ! Pas de dépôt de vivres ! Qu’ils avaient aussi des bronches et que la bronchite guette toujours d’un œil attentif les hommes nus. Pas de couvertures !
M. Antonetti fit remarquer l’état des lieux. Les gérants s’étonnèrent d’une semblable naïveté et répondirent, avec l’assurance que vous donne une vie jusqu’ici tranquille, que tout était bien pour la clientèle.
On attaqua.
Un contrat fut passé avec une compagnie de travaux publics. On lui donnerait huit mille hommes, elles assurerait l’entreprise. Cette compagnie s’appelait les Batignolles.
Du Congo à la Sanga, de la Sanga au Chari9on se serait cru dès lors entre la place Clichy et la place Villiers10: on n’entendait plus parler que des Batignolles !
Au Moyen Logone, au Moyen Chari, au Dar el Koutti, dans la Haute-Kato, au Bas-Bomou, du Gribingui à l’Oubangui, de l’Oubangui au Pool11, le nom si parisien tomba et rebondit.
Des Bakotas, des Bayas, des Linfondos, des Saras, des Bandas, des Lisangos, des Mabakas, des Zindès, des Loangos12furent arrachés à leur contemplation et envoyés « aux Batignolles » !…
C’était un voyage fort excentrique. Les recrutés embarquaient sur des chalands13, contemporains de notre conquête. Dans ce pays, les chalands n’étant point faits pour le transport des hommes mais pour celui des marchandises, avaient le dos rond. Trois cents par trois cents, quatre cents par quatre cents, on entassait la cargaison humaine dessous et dessus. Les voyageurs de l’intérieur étouffaient, ceux du plein air ne pouvaient se tenir ni debout ni assis. De plus, n’ayant pas les pieds prenants, chaque jour — et la descente jusqu’à Brazzaville durait de quinze à vingt jours — il en glissait un ou deux dans le Chari, dans la Sanga ou dans le Congo. Le chaland continuait. S’il eût fallu repêcher tous les noyés !… Le chaland abordait-il ? Les branches des palétuviers fauchaient au passage les plus hauts perchés. Pas un abri. Quinze jours sur un toit rond. Le soleil, la pluie. Et comme le vapeur chauffait au bois, les escarbilles14, traitement préventif, leur faisant sur la peau de salutaires pointes de feu !
Et c’était Brazzaville. Sur trois cents, il en arrivait deux cent soixante, parfois deux cent quatre-vingts ! Là ? Eh bien ! ils restaient sur la berge ! On n’avait pas encore prévu de camp. On pensait bien à cela en ce moment ! Les sommeilleux piqués par Antonetti étaient trop occupés à se frotter les yeux. Tout participait encore de la confusion des songes.
Les survivants reformaient le troupeau. La course à pied allait commencer. On avait choisi les plus beaux hommes, au début. La bête était bonne, et ne flanchait qu’à la dernière minute. Et lescapitas, sans trop grand danger, pouvaient éprouver la solidité des peaux. Quant à celle des pieds, personne n’en doutait.
Ne pouvait-on procéder d’une autre manière ? Si.
La sagesse, la juste compréhension de l’effort à fournir eussent commandé de mettre ces hommes sur le chemin de fer belge, ensuite, arrivés à Matadi, sur un bateau français, moyen qui les eût, en trois jours, amenés « aux Batignolles », c’est-à-dire à Pointe-Noire, bout de la « machine ». Non ! ils iraient à pied ! On ne comptait qu’avec le temps et non avec la vie. Trente jours de plus n’étaient peut-être pas une affaire, mais sur deux cent soixante hommes, soixante de moins auraient dû en paraître une.
Et le troupeau prenait la brousse, traversait les marigots15, gagnait le Mayombe16, forêt cruelle. Les vivres précédaient-ils les voyageurs ? Une fois sur deux. Les suivaient-ils ? Pas davantage ! En tout cas, s’ils les suivaient, ils ne les rattrapaient jamais ! Les convois attendaient en vain le mil et le poisson salé. Trouvaient-ils parfois des magasins de vivres ? Le gardien n’avait pas le droit de leur donner à manger, le règlement de marche n’ayant pas prévu que les travailleurs dussent avoir faim à cette étape. « Faim ! Faim ! » ce mot tragique montait tout le long de la route. En quittant Brazzaville, chaque homme avait bien touché dix francs. Avec ces dix francs, l’administration estimait qu’il pouvait marcher des jours sans avoir faim ! Pauvre Saras ! À la sortie de la capitale, un avisé marchand leur avait échangé le billet contre un peigne de fer ! Savaient-ils, eux qui ne savaient rien, qu’ils ne seraient pas nourris le lendemain ? Or le nègre ne mange pas encore le fer ! Aussi était-ce un surprenant spectacle. Sur dix kilomètres, le convoi n’était plus qu’un long serpent blessé, perdant ses anneaux, Bayas écroulés, Zindès se traînant sur un pied, et capitas17les rameutant à la chicotte18.
Il en arrivait tout de même !
J’ai vu construire des chemins de fer ; on rencontrait du matériel sur les chantiers. Ici, que du nègre ! Le nègre remplaçait la machine, le camion, la grue ; pourquoi pas l’explosif aussi ?
Pour porter les barils de ciment de cent trois kilos « les Batignolles » n’avaient pour tout matériel qu’un bâton et la tête de deux nègres ! Cependant, j’ai découvert sur ces chantiers modernes d’importants instruments : le marteau et la barre à mine, par exemple. Dans le Mayombe, nous perçons les tunnels avec un marteau et une barre à mine !
Épuisés, mal traités par les capitas, loin de toute surveillance européenne, (M. le ministre des Colonies, j’ai pris à votre intention quelques photographies, vous ne les trouverez pas dans les films de propagande), blessés, amaigris, désolés, les nègres mouraient en masse.
Au Moyen Logone, au Moyen Chari, au Dar el Koutti, dans la Haute-Kato, au Bas Bomou, dans les régions du Gribingui, d’Ouaka, d’Ouham, dans la Haute-Sanga, dans le Bas-Bangui, dans la N’Goko Sanga, de l’Oubangui au Pool, maris, frères, fils, ne revenaient pas.
C’était la grande fonte des nègres !
Les huit mille hommes promis aux « Batignolles » ne furent bientôt plus que cinq mille, puis quatre mille, puis deux mille. Puis dix sept cents ! Il fallut remplacer les morts, recruter derechef. À ce moment, que se passa-t-il ?
Ceci : dès qu’un blanc se mettait en route, un même cri se répandait : « La machine ! ». Tous les nègres savaient que le blanc venait chercher des hommes pour le chemin de fer ; ils fuyaient. « Vous-mêmes, disaient-ils à nos missionnaires, vous nous avez appris qu’il ne fallait pas nous suicider. Or aller à lamachinec’est courir à la mort. » Ils gagnaient les bois, les bords du Tchad, le Congo belge, l’Angola. Là où jadis habitaient des hommes, nos recruteurs ne trouvaient plus que des chimpanzés. Pour l’honneur de la race humaine, pouvait-on construire le Congo-Océan avec des chimpanzés ? Nous nous mettions à la poursuite des fugitifs. Nos tirailleurs les attrapaient au vol, au lasso, comme ils pouvaient ! Ils les canguaient19! ainsi que l’on dit ici. On en arriva aux représailles. Des villages entiers furentpunis. Quelques-uns cependant échappèrent à ces rigueurs, des commandants blancs de ces régions ayant épousé la cause de ces noirs contre les blancs de Brazzaville ! Une autre fois, un chef noir se pendit plutôt que d’obéir à l’ordre de recruter pour lamachine. Enfin, pour masquer le dépeuplement, on parla de rectifier la frontière de l’Oubangui-Chari20!
Le matériel humain recruté dans ces conditions n’était plus de première qualité. Comme les moyens de transport et de ravitaillement n’avaient pas été améliorés, le déchet augmenta. Les chalands auraient pu s’appeler des corbillards et les chantiers des fosses communes. Le détachement de Gribingui21perdait soixante-quinze pour cent de son effectif. Celui de la Likouala-Mossaka22, comprenant mille deux cent cinquante hommes, n’en vit revenir que quatre cent vingt-neuf. D’Ouesso, sur la Sanga, cent soixante-quatorze hommes furent mis en route. Quatre-vingts arrivèrent à Brazzaville, soixante-neuf sur le chantier. Trois mois après, il en restait trente-six.
Pour les autres convois, la mortalité était dans ces proportions.
« Il faut accepter le sacrifice de six à huit mille hommes, disait M. Antonetti, ou renoncer au chemin de fer. »
Le sacrifice fut plus considérable.
À ce jour, cependant, il ne dépasse pas dix-sept mille. Et il ne nous reste plus que trois cents kilomètres de voie ferrée à construire !
Pointe-Noire ! Assez noire !
Un Portugais, un Pétruquet, comme disent les nègres, a construit là un petit kiosque, c’est l’hôtel, le restaurant, c’est tout ! C’est la tente des naufragés.
Un phonographe23, les soirs, verse du « remontant24» aux pensionnaires : commerçants attirés par la main-d’œuvre, chefs de chantier, tous écrasés par l’équateur et la solitude.
C’est la colonie au premier âge. Pointe-Noire n’existe encore qu’en espérance. Pointe-Noireauracent mille habitants. Pointe-Noiredébitera3.000 mètres cubes d’eau par jour. Pointe-Noireposséderahuit grues etpourramanipuler 150.000 tonnes par an. Pointe-Noire neserapas seulement le port du Congo, mais celui de l’Afrique centrale. Belges et Anglaisserontforcés, par la loi du plus court, de passer par Pointe-Noire. Les trésors du Cap, ceux du Katanga25déboucherontà Pointe-Noire pour gagner New-York en vitesse ! Espérons qu’un peu de cette richesse prendra aussi le chemin de France !
Pour l’heure, Pointe-Noire a surtout un phare, un hôpital et une douane. Tout ce qu’il faut pour attirer les voyageurs ! Le jour où la terre ne comptera plus qu’un homme, ce sera d’ailleurs un douanier !
Autour de l’abri du Pétruquet, les pionniers26vivent sous le phare. Ils parlent de Paris, ce qui prouve que le moral est bas. Dès que deux coloniaux discutent sur le nombre de kiosques plantés entre la Madeleine et l’Opéra27, c’est que le cafard28est en bonne santé ! Le phare tourne, le cafard tourne, le phonographe tourne. Seul, l’air est immobile !
— Monsieur vient pour le chemin de fer, me dit le Pétruquet, Monsieur aura une chambre, Monsieur aura une lampe-tempête, Monsieur aura toutes les liqueurs françaises : du champagne, du…
— Pose-donc plutôt des volets à tes chambres, fait un colon, on ne peut fermer l’œil, avec ton phare !
— Mon phare ? Le phare de la France, le phare du grand port de l’Afrique centrale !
Les consommateurs éclatèrent de rire.
L’un m’attaqua :
— Monsieur, cher collègue, je ne sais ce qui vous attire ici. Peut-être aimez-vous ce qui tourne, alors, vous ferez comme nous, vous tournerez en bourrique ! Pour moi, je n’en ai plus écrit à ma mère depuis six mois ! C’est comme ça ! Mais puisque vous débarquez, peut-être pourrez-vous nous dire le nombre de kiosques entre la Madeleine et l’Opéra, sur le trottoir de droite ? Moi je dis quatre !
— Trois ! trancha le voisin.
J’affirmai que passant sur le trottoir de gauche, je ne savais pas.
Le Pétruquet s’assit avec nous et vanta notre sort.
— Messieurs, disait-il, les pays c’est comme les métiers, plus ils sont sales, plus ils enrichissent.
— Plus ils enrichissent les Pétruquets ! Encore ce phare ! On en devient fou. Apporte du champagne en attendant que le chemin de fer soit fini.
Fatigué, l’homme avait laissé tomber sa tête :
— Soit fini ! répétait-il amèrement. Soit fini !
Deux jours plus tard, j’eus mes porteurs. De Pointe-Noire j’allais gagner Brazzaville et voir comment on construisait le chemin de fer. Cinq cent deux kilomètres en perspective. Les soixante-dix-sept premiers iront tout seuls, la voie est posée, le train roule, il arrive à l’entrée du Mayombe, qui est une bien grande garce de forêt tropicale. À travers elle, de tout temps, a passé le fameux sentier appelé route des caravanes et réunissant le fleuve Congo à l’Atlantique. Marchand le prit lors de sa grande affaire !
Du Mayombe, il restera trois cent deux kilomètres avant de gagner Mindouli29, tête de l’autre tronçon de chemin de fer. Là, nous trouverons soixante kilomètres de voie privée appartenant à la compagnie des mines, ces soixante kilomètres nous conduiront à la borne 65, où, de Brazzaville, la colonie a fini par amener son rail.
Six heures du matin. Mes vingt-sept Loangos sont là. Le tirailleur leur sert du mil dans leur calebasse. Ils ne sont pas grands, pas forts. C’est moi qui devrais les porter ! Ils chargent les caisses de conserves sur leur tête, ils présentent letipoye30. C’est la première fois que je monte dans un instrument de cette sorte. J’ai tout de suite la sensation que ce n’est pas un lit de roses. Les porteurs posent le brancard sur leur tête. Je comprends pourquoi ces hommes ont été choisis de petite taille : c’est pour éviter le vertige aux clients ! Et les voilà qui trottent. Quant à moi, assis au-dessus d’eux, dans mon bain de siège, mes jambes pendent comme celles d’un pantin et mon torse, de haut en bas, s’anime comme un piston31en folie. Heureusement qu’il ne me sera pas interdit de me servir de mes pieds !
Mon équipage arrive à la « Machine32». Mes vingt-sept compagnons inconnus se casent comme ils peuvent dans des wagons pleins de rails. Quant au compartiment de blancs, il est à bestiaux33! Si l’on veut s’y asseoir, on doit apporter sa chaise. Ils sont quatre blancs déjà, dans « l’étable34». Le train part. J’ai vite appris quels étaient ces voyageurs. Celui qui n’avait pas l’air d’être malade était Anglais et coupeur de bois pour le compte des « Batignolles ». Il lisait un vieuxDaily Mail35ayant servi à faire des paquets. Le journal n’était pas complet. Quand l’article qu’il suivait finissait dans une déchirure, l’Anglais grognait. Il me demanda si je m’y connaissais en bois. Je répondis que non. Alors il se leva, me tendit sa main et dit : « Serrez ! Serrez ! » J’ai cru comprendre qu’il désirait me féliciter d’une telle ignorance. Il dit encore : « Chemin dé fer Non ? Chemin dé nègres, oui ! », exprimant sans doute par là que, sur la route, je trouverais couchés, plus de nègres que de traverses. Puis, d’une caisse, il sortit des boîtes de conserves et mangea. Le deuxième était un Italien, maigre, malade, à qui il manquait deux doigts à la main droite. Le troisième était un Français, malade, maigre, à qui il manquait un doigt à la main gauche et deux à la droite. Le quatrième était un docteur à quatre galons36allant constater les décès. L’Italien revenait de « son » procès à Pointe-Noire et regagnait son poste au kilomètre 81, dans le Mayombe.
— Sait-on quand on a tué un noir ? me disait-il. Ces procès ne peuvent pas aboutir. Tous les noirs sont prêts à être tués, puisqu’ils ne tiennent plus debout. Ils sont comme moi. Dans quelques jours, quand je n’y serai plusa, accusera-t-on mon chef de m’avoir tué sous prétexte que j’aurai attrapé mon mal sur le chantier ? Ces procès sont bêtes. On ne tape pas sur les nègres pour les tuer mais pour les faire travailler. Tuer ? Tuer ? Quand ma lampe-tempête est à bout de pétrole elle s’éteint ; si je souffle dessus, la flamme dure moins. J’ai soufflé sur un nègre, je ne l’ai pas tué. D’ailleurs, je suis acquitté.
Le Français n’avait pas encore de situation. Il s’en allait à Brazzaville à pied.
— Faites une commission pour moi, me demanda-t-il. Voyez le médecin chef et dites-lui qu’il réserve un lit à l’hôpital pour Ménin. Il ne sera pas épaté, il me connaît.
Le train stoppa au bout du rail. On descendit entre le kilomètre 77 et le kilomètre 78, face aux magasins de barils de ciment. Les Saras y travaillaient. Sur dix, six ou sept étaient bien ; on voyait le squelette des autres. Un désordre génial marquait ce premier chantier. On n’entendait que crier. Un Italien, plus malade que les nègres, hurlait : «  Salauds ! Cochons ! ». Les capitas répétaient les insultes comme un écho. Deux Saras ayant déposé le baril de ciment, un capita les calotta37. Ils reprirent la charge. Cent mètres plus loin, ils la reposèrent, un second capita les recalotta. De calotte en calotte, le ciment atteignit le kilomètre 80.
Les Saras ont une houppe sur la tête, des marques violine dessinent sur leur figure la forme de la coiffure égyptienne, et des tresses de chair pendent sur leurs joues. Ils sont de très grands gaillards (ce qui fait un squelette beaucoup plus impressionnant). La désolation de leur état me parut sans nom. Ils se traînent le long de la voie comme des fantômes nostalgiques. Les cris, les calottes ne les raniment pas. On croirait que, rêvant à leur lointain Oubangui, ils cherchent en tâtonnant l’entrée d’un cimetière !
Voilà le Mayombe. Ce soir, nous devons y coucher. Il faut atteindre avant la nuit le kilomètre 82. Là, il y a une case, paraît-il. Je prends place dans mon bain de siège. Les tipoyeurs38vont. Soudain, ils quittent la voie et s’enfoncent sous des arbres dont je n’ai jamais vu les pareils. La forêt nous a happé comme un tunnel.
Frisson. Puis le silence se prolongeant comme un son. La nuit vient. Là-haut, j’aperçois la case ligotée par les lianes. Je ne suis pas seul à marcher vers elle ; devant moi, un homme, harassé39, y monte aussi. Je le rattrape, le regarde. On croirait que deux blancs se rencontrant dans le Mayombe vont s’embrasser ? Il ne me dit rien.
— Je vais à la case40, dis-je.
Il répond :
C’est ma case, vous pourrez y mettre votre lit.
Il entre. J’entre. Il appelle :
— Boy ! Boy ! Ma soupe !
Le boy lui présente une casserole. Il s’assied sur la marche et mange.
— Voulez-vous des conserves ? lui dis-je.
— J’ai deux biches qui pourrissent, répond-il, elles ne me tentent pas.
— Alors, du vin ?
— Non !
— Vous êtes malade ?
— Je suis malade, les nègres sont malades, le chemin de fer est malade, le bon Dieu, s’il venait sur les chantiers, serait malade !
Il finit sa soupe, se leva et, passant devant moi, me dit d’un ton furieux :
— Oui, on est malade !
Il disparut, et j’entendis son corps tomber sur son lit Picot, comme un plombb.
Au matin, je repartis. Il me faudra trois jours à raison de vingt-cinq kilomètres pour sortir du Mayombe. Mon équipe va bien. Chaque fois que je descends, le tirailleur veut me faire remonter dans le tipoye. Il me demande des cartouches, comme si j’avais une tête à posséder des choses pareilles ! Et puis pourquoi faire ? La mort a-t-elle besoin d’auxiliaire par ici ? Elle me semble se débrouiller fort bien toute seule ! Nous suivons la route des caravanes. Le sol est mou. Les porteurs y laissent la trace de leurs cinq doigts de pied. Parfois, les tipoyeurs de devant ralentissent. Alors l’un qui porte derrière et qui sans doute est pressé dit : « Chicotte ! Chicotte ! » Le mot agit ; les hommes de trait rient et, aiguillonnés, vont plus vite.
Le blanc, en général, fait plus de chemin à pied qu’en tipoye. On descend aux montées, sur les pentes savonneuses, mais on regrimpe dans l’appareil pour traverser les marigots. Les porteurs changent souvent le brancard d’épaule. Ils le mettent aussi sur leur tête. Quand la chair d’une épaule est arrachée, l’homme montre la marque au tirailleur. Ainsi fit l’un de mes hommes. Si mon tirailleur n’avait pas de cartouches, il avait une main. Sans doute jugea-t-il l’épaule encore en assez bon état : il répondit par une gifle dont le Mayombe retentit.
Je changeai de porteurs, au grand émoi de la discipline, et, dominé par la splendeur criminelle de la forêt, j’allai. De temps en temps, mes esclaves faisaient : « Hi ! Hi ! » hennissant comme s’ils avaient été des chevaux s’encourageant entre eux dans une montée !
J’arrivai au sentier de fer.
La glaise était une terre anthropométrique ; on n’y voyait que des empreintes de doigts de pied. Là, trois cents nègres des « Batignolles » frappaient des rochers à coups de marteau. C’était la grande hurle. Des capitas transmettaient des ordres idiots avec fureur, commandant à la fois d’attaquer et de s’immobiliser, de monter et de descendre, le tout scandé des ordinaires : « Allez ! Saras, allez ! » Les contremaîtres blancs étaient des Piémontais, des Toscans, des Calabrais, des Russes, des Polonais, des Portugais. Ce n’était plus le Congo-Océan, mais le Congo-Babel. Les capitas et les miliciens tapaient sur les Saras à tour de bras. Et les Saras, comme par réflexes, tapaient alors sur les rochers !
— Saras ! Saras ! Allez ! Allez ! Saras ! Saras !
Les Saras me regardaient avec des yeux de chiens souffrants comme si je leur apportais de l’huile pour adoucir les brûlures de leur dos !
— Saras ! Saras !
Le cri m’accompagna un certain temps, puis la forêt étouffa tout.
Et j’arrivai à la montagne de savon. Pendant trois heures j’allais me comporter ainsi que la pierre de Sisyphe. Tous les cent mètres je glissais et, après avoir tourné comme une toupie ivre, interrompant mon ascension, je piquais du nez ou je m’étalais sur le dos. Pour faciliter la tâche je me déchaussais. Hélas, la plante de mes pieds ne valait pas mieux que la semelle de mes brodequins. Mais eux, les porteurs, montaient toujours avec trente kilos sur la tête, les doigts de pieds habiles, le buste droit. Leur fatigue ne se voyait pas. Le nègre est une extraordinaire machine, dure à la peine et fragile à la bise.
On atteignit le sommet. On redescendit.
— Saras ! Saras !
Le cri ne me poursuivait pas. La forêt parlait de nouveau. Deux cents nègres, sur le sentier même, étaient accroupis le long d’un gros arbre abattu. C’était une pile de pont. Ni cordes ni courroies, les mains des nègres seulement pour tout matériel. La pile n’avançait pas. Comme chefs : deux miliciens, trois capitas, pas un blanc.
— Coucez ! Coucez ! (couchez) hurlaient les gradés.
De chaque côté de l’arbre, cent nègres étaient courbés.
— Les mains ! Les mains !
Ils mettaient les mains sous la pile.
Un milicien comptait : « Oune ! doé ! toâ ! » et, pris soudain d’un accès d’hystérie, possédé par le démon de la sottise, il courait sur cette pile qu’il voulait qu’on soulevât et cinglait les pauvres dos courbés. Les dos ne bronchaient pas.
— Hellé ! Hellé ! Hi ! Ah ! Ah ! Ria ! Ria ! Pousso ! Pousso !
L’arbre ne faisait pas un mètre.
Le milicien tapait plus fort.
Subitement, sans doute pour venir au secours de ses frères, un des Saras se détacha du lot, arracha une touffe d’herbes, la déchiqueta furieusement des dents et des mains, et, une sauvage chanson à la bouche, se baissant, se levant, se rebaissant, se relevant, fit ainsi, un grand moment le simulacre de soulever la pile.
— Ria ! Ria ! Pousso ! Pousso !
La pile ne bougeant pas davantage, les capitas se ruèrent sur les hommes nus. Ils les frappèrent avec les pieds, avec les poings. Aucun ne protestait. Sous la douleur, l’un se redressa cependant, et prit sa hanche dans sa main. Il y eut un temps d’arrêt et la danse recommença. Alors, quatre noirs quittèrent la pile et vinrent vers moi, me montrant des doigts écrasés. Deux autres avaient la figure ensanglantée par la chicotte. Un septième une blessure au cou.
Cette méthode n’aboutissait qu’à des hurlements et qu’à des plaies. Je fis arrêter le travail du seul droit que j’étais blanc. Et je signai sept bons pour l’hôpital, du moins ce que l’on appelle ainsi, comme si j’avais été médecin !
— Ah ! me disaient les Saras d’une voix si lasse, toujou hôpital !
Cela eut lieu le 22 avril, entre onze heures et midi, sur la route des caravanes, après avoir passé la montagne de Savon, deux kilomètres avant M’Vouti.
Mes nègres poussaient des cris de joie.
Le malheur des Saras et des Bandas ne les touchait pas. Eux étaient des Loangos. De race à race le peuple noir se déteste. Un Sara est un chien pour un Loango. J’avais atteint Missafo. Missafo, un hangar où l’on peut s’abriter sur la route des caravanes. La peine de mes hommes était finie. Un camion allait venir me prendre.
On l’attendit quatre heures. Les guêpes, nous confondant avec des fleurs, venaient nous butiner. Que ceux qui mangeront du miel du Mayombe m’en donnent au moins des nouvelles !
Le camion parut. Un blanc sauta sur le sol. Il était petit et aussi vif que pâle.
— Ce sont vos porteurs ? fit-il. Et, s’adressant à eux : « Allez ! fit-il, en route sur Montzi41».
Un par un, les Loangos qui avaient poussé des cris de joie en voyant arriver le camion libérateur, se défilèrent. Le blanc jeta son imperméable et courut à toutes jambes pour leur couper la retraite. Les contreforts du Mayombe résonnèrent de mots bien français. Sous la voix et le regard du blanc, les vingt-sept Loangos, comme des chiens qui viennent se faire battre, rejoignirent le hangar.
— C’est une occasion, dit mon compatriote. Un blanc est en panne chez moi depuis dix jours, et de plus tous mes noirs claquent à Montzi. Je n’ai pas de médicaments. Il en manque partout, alors dès qu’une caisse part pour un poste, les autres postes la visitent et il n’arrive plus que du coton ! Ils vont transporter mon blanc et mes moribonds42à M’Vouti43. Voyez-vous, un nègre, ça se fane comme une fleur ! Le soir, il est en bonne santé, le lendemain il tremble ; le troisième jour, il déraisonne ; le quatrième c’est fini ! Moi je crois que tous meurent d’ennui ou de méningite44. En tout cas, j’en ai assez ; Le matin, je fais l’appel. Ils répondent : « Malades ! » Je touche leur front. Mais je n’y connais rien ; je ne suis pas médecin ; je les envoie au travail à coup de pied dans le… Ils tombent sur le chantier. C’est moi qui ai l’air de les avoir tués ! Voulez-vous filer sur Montzi ! crapules ! cria-t-il à mes porteurs.
— Vous savez, lui dis-je, je n’ai engagé et payé ces hommes que jusqu’à Missafo45.
— Je m’en fous bien ! Tirailleur ! je te rends responsable ; si dans deux heures les Loangos ne sont pas à Montzi, tu auras de mes nouvelles !
Un squelette en ce moment apparut sur la route, s’aidant d’un long bâton pour avancer.
— Tenez ! regardez celui qui descend, c’est un des miens. Je l’expédie à l’infirmerie de M’Vouti. Il ne survivra pas. C’est déjà un fantôme. Que voulez-vous que j’y fasse ? Pour moi, c’est la méningite. Ils deviennent tous fous.
Mettons que les nègres soient atteints de la maladie de la « machine » ! Nous connaissions la récurrente, le vomito negro, la bilieuse46. Entre Pointe-Noire et Brazzaville vient d’éclater la « machinite » ! Ils maigrissent, se dessèchent, perdent la raison et s’affaissent. La pioche semble peser cent kilos dans la main des Saras. Seul le poids de l’instrument égratigne la terre. Eux n’ont plus de force à y joindre ! Des terrassiers47? Non ! Des automates au bout de leur ressort !
Nous avions tous gagné Montzi.
En effet, l’état de la santé publique n’était pas remarquable. Le grand air, ici, sentait l’hôpital. Dans dix sacs on coucha dix Saras chancelants. On accrocha ces sacs à un bâton. On chargea chaque bâton sur l’épaule de deux Loangos. Les moribonds partirent ainsi vers M’Vouti. Ce devoir accompli, on commençait à ouvrir les boîtes de conserves quand letiraillourse présenta à l’entrée de la case.
— Commandant ! Loangos foutu Saras par terre, Loangos cavalés, moi rendre compte !
Le tirailleur avait dit vrai. Nos porteurs avaient balancé les moribonds dans le premier fossé. Les pauvres Saras geignaient48les uns sur les autres. Celui de dessous était mort. La vie des survivants était toute dans le blanc de leurs yeux. Putain d’Afrique !
L’Équateur ne passe pas rue Oudinot49. Cependant quelques nouvelles du Congo-Océan parvinrent jusqu’au ministère des Colonies. Aussi un homme me précéda-t-il de quelques jours sur la route de Pointe-Noire à Brazzaville. Il s’appelait M. Lasnet, et exerçait la profession d’inspecteur général du service de santé. Monsieur l’inspecteur général, vous avez certainement manqué un beau spectacle. On l’avait organisé spécialement pour vous. Vous veniez sur la foi des méchants qui prétendaient que les nègres mouraient sur les chantiers des « Batignolles » ? On allait vous montrer comment on les traitait.
Le jour où vous débarquiez à Pointe-Noire, des détachements modèles se formaient à Brazzaville. En même temps, les chefs de chantier du Mayombe cachaient les malingres50dans la forêt. On choisit les plus beaux mâles en attente à Brazza. Chacun fut revêtu d’un costume kaki que, depuis huit jours, on confectionnait en hâte. On leur donna une couverture d’un kilo cinq cents grammes, une musette51garnie d’une assiette, d’une cuiller, d’un paquet de thé ! Puis un savon et une serviette. Pour que la serviette n’échappât pas à vos regards, on ne la mit pas dans la musette, mais dessus. À sept heures du matin, ils prirent le train : wagon couvert. Frais et luisants, ils arrivèrent au kilomètre 92. Ils dormirent à Goma-Biolo. Le lendemain, petite étape de 26 kilomètres jusqu’à Mindouli. À Mindouli, deux jours de repos. Là, quatorze camionnettes attendaient. Chaque camionnette prit six nègres. Et le premier détachement, 84 hommes, partit à votre rencontre, chaque homme ayant reçu un repas froid : boîtes de pâté, sardines. Il ne leur manquait qu’une bouillotte sous les pieds et un bon cigare ! Il est vrai qu’ils fumaient le thé ! À quatre heures, ils arrivaient à Madingou, où un repas chaud, sous la surveillance d’une dame blanche, était préparé. C’est là, monsieur l’inspecteur général, que vous deviez les rencontrer.
Où étiez-vous ? Quel sentier aviez-vous emprunté ? Vous n’avez pas croisé la belle cavalcade52. Le sergent tirailleur, qui en était le guide, en meurt de désespoir. Quatre jours après, il vous cherchait encore à la sortie du Mayombe. Il m’a pris pour vous ! Je le vois encore si joyeux, me tombant dessus, et m’appelant : mon grand commandant général !
— Tu cherches M. Lasnet, lui dis-je.
— Lassinet ! Oui, le grand général Lassinet !
— Mon vieux, il est déjà à Brazzaville.
Il en laissa choir son garde-à-vous !
— Moi, foutu ! Moi, crapule ! Moi, plus jamais médaillé ! fit-il.
Je continuai la route. Après le Mayombe, je n’avais plus rien à voir. Sur plus de 300 kilomètres, les travaux ne sont pas encore amorcés. Le drame du Congo-Océan, qui commence au Tchad et dans l’Oubangui-Chari, vient se dénouer dans le Mayombe.
Je revoyais tout. Les blancs épuisés, dont la seule affaire était de finir leur contrat. Aucun n’avait pu me parler longtemps, on aurait dit que le souffle leur manquait. À mes demandes, ils répondaient par un geste las. Ils étaient des hommes à bout de résistance. La forêt tropicale les avait minés. Ils ne souriaient que lorsque l’on parlait de l’achèvement de la ligne. Et quand je disais qu’il fallait pourtant que le chemin de fer se fît, ils répondaient : « Pas par nous ! »
Je revoyais le désarroi des chantiers, une petite barre à mine attaquant les rochers géants, les Saras ne pouvant plus soulever la pelletée de terre, les contremaîtres noirs impitoyables, et le chef du chantier, sa soupe avalée, tombant d’un bloc sur la toile tendue qui lui servait de lit.
J’entendais les cris sauvages des furieux capitas, les « Ria-ria ! Pousso ! pousso ! » les « Allez ! Saras ! Allez ! allez ! » et je revoyais les Saras, les Zindès et les Bayas n’ayant plus la force de pousser s’en aller mourir dans la forêt.
Je revoyais le directeur de la compagnie des « Batignolles » hausser les épaules dans sa maison de Pointe-Noire et je l’entendais fixant la date de l’inauguration du Congo-Océan après la mort de son successeur, « encore, disait-il, s’il vient ici très jeune et que l’on ait changé de méthode ».
Je pensais qu’entre octobre 1926 et décembre 1927, trente mille noirs avaient traversé Brazzaville « pour la machine », et que l’on n’en rencontrait que mille sept cents entre le fleuve et l’Océan !
Je me répétais que, de l’autre côté, les Belges venaient de construire 1.200 kilomètres de chemin de fer en trois ans, avec des pertes ne dépassant pas trois mille morts, et que chez nous, pour 140 kilomètres, il avait fallu dix-sept mille cadavres !
Je pensais que si le Français s’intéressait un peu moins aux élections de son conseiller d’arrondissement, peut-être aurait-il, comme tous les autres peuples coloniaux, la curiosité des choses de son empire et qu’alors ses représentants par-delà l’Équateur, se sentant sous le regard de leur pays, se réveilleraient, pour de bon, d’un sommeil aussi coupable.
Enfin, le dixième jour, je touchai le village de Brazzaville. Brazzaville n’est qu’un village. En face, de l’autre côté du Congo, il est une ville, une ville moderne vivante, une ville, quoi ! Elle s’appelle Kinshasa… mais elle est belge !
Une paix lourde enveloppait Brazzaville. Lentement, le Congo descendait, pour aller se briser sur ses chutes. Une statue géante dominait un plateau. C’était celle de l’évêque guerrier, Mgr Augouard53, qui scrutait le pays. Je cherchai Brazza ; Brazza n’y était pas. La France l’a oublié ! Deux cents Saras, dormant debout sur leur pelle,travaillaientà la future gare. Un « pousse » silencieux passa sur son unique roue. Je le pris et je dis : « Va ! » Les deux hommes-chevaux me conduisirent vers le fleuve. Je vis que le port n’était qu’un sentier à pic tranché dans un remblai54. Deux chalands à dos rond constituaient notre flotte. Le « pousse » repartit. Devant un bâtiment officiel, des femmes et des enfants nègres venant de quatre-vingts kilomètres, déposaient des charges de manioc55, enveloppées de feuilles de bananier : le ravitaillement pour la « machine ». Brazzaville était dispersée et morte. Une légère côte se présenta, le « pousse » ralentit. Soudain, une automobile apparut. Dans ce silence c’était bien une apparition. Je la regardai comme un grand événement. Je me consolai de sa fuite en pensant qu’elle ne pouvait aller très loin puisqu’il n’y avait pas de route et que je la reverrais. Et j’arrivai face au palais proconsulaire. Je descendis de ma chaise roulante. La demeure du gouverneur général reposait sous le soleil. Aucun souffle n’animait le drapeau tricolore. M. Antonetti était là, pensant certainement au chemin de fer. Allais-je entrer ? À quoi bon ? Il me sembla entendre sa voix. Il appelait, il ordonnait, il parlait clair ; mais le désert l’entourait, personne ne lui répondait : l’Afrique Équatoriale Française dormait toujours.
FIN
a.L'auteur, depuis, a appris la mort de cet Italien.b.L'auteur, depuis, a appris la mort de cet homme.
1.AOF : Afrique-Occidentale française, gouvernement général regroupant au sein d'une même fédération huit colonies françaises d'Afrique de l'Ouest entre 1895 et 1958 : la Mauritanie, le Sénégal, le Soudan français (aujourd'hui le Mali), la Guinée, la Côte d'Ivoire, le Togo, le Niger, la Haute-Volta (aujourd'hui le Burkina Faso) et le Dahomey (aujourd'hui le Bénin).2.AEF : Afrique-Équatoriale française, gouvernement général regroupant au sein d'une même fédération quatre colonies françaises d'Afrique centrale entre 1910 et 1958 : le Gabon, le Moyen-Congo, le Tchad, et l’Oubangui-Chari.3.Wharf : appontement en bois ou en métal, perpendiculaire à la rive, auquel les navires peuvent accoster des deux côtés.4.Matadi : ville fondée en 1886 pour acheminer des marchandises de l’extérieur vers l'intérieur du pays par la rive gauche du fleuve Congo.5.Congo-Océan : nom de la ligne de chemin de fer reliant Brazzaville à Pointe-Noire, construite entre 1921 et 1934.6.Victor Augagneur : homme politique français (1855-1931). Après avoir été plusieurs fois ministre, il est nommé en 1919 gouverneur de l'Afrique-Équatoriale française. Le 11 mai 1922, il signe un décret relatif à la création de la ville de Pointe-Noire.7.Raphaël Antonetti : homme politique français (1872-1938). Après avoir été gouverneur de plusieurs colonies d'Afrique, il remplace en 1924 Victor Augagneur ; il est ainsi nommé gouverneur général de l'Afrique-Équatoriale française, poste qu'il occupe jusqu'à sa retraite en 1934. En tant que gouverneur général, il reprend le suivi du chantier du chemin de fer Brazzaville-Pointe-Noire, qu'il nomme « Congo-Océan ».8.Sommeilleux : dans un état d’inactivité, d’inertie.9.Sanga, Chari : territoires au Congo.10.Place Clichy, place Villiers, Batignolles : quartiers parisiens au nord de la ville.11.Moyen-Logone, Moyen-Chari, Dar el Kouti, la Haute-Kato, Bas-Bomou, Gribingui, l’Oubangui, Pool : régions d'Afrique centrale.12.Bakotas, Bayas, Linfondos, Saras, Bandas, Lisangos, Mabakas, Zindès, Loangos : populations des différentes régions d'Afrique centrale.13.Chaland : grand bateau à fond plat, utilisé sur les fleuves et les canaux pour transporter les marchandises.14.Escarbille : petit fragment de charbon pas complètement brûlé que l’on retrouve dans les cendres ou qui s’échappe d’un foyer, de la cheminée d’une locomotive à vapeur.15.Marigot : bras mort d’un fleuve, qui se perd dans les terres.16.Mayombe : chaîne de basses montagnes.17.Capita : contremaître noir.18.Chicotte : fouet, baguette servant à appliquer des châtiments corporels.19.Canguer : attraper.20.Oubangui-Chari : territoire colonial français de l'Afrique centrale entre 1903 et 1958, situé dans l'actuelle République centrafricaine. Il fait partie de l'Afrique-Équatoriale française (AEF) avec le Congo, le Tchad, le Gabon.21.Gribingui : région d'Oubangui-Chari, actuelle République centrafricaine.22.Likouala-Mossaka, Ouesso, Sanga : régions du Congo.23.Phonographe : appareil servant à écouter de la musique.24.Remontant : la musique est censée les revigorer.25.Le Cap, Katanga : régions colonisées par les Belges et les Anglais.26.Pionniers : colons qui se sont établis les premiers en Afrique.27.La Madeleine et l’Opéra : quartiers chics de Paris.28.Cafard : idées noires.29.Mindouli : ville du Congo.30.Tipoye : fauteuil de porteurs africain suspendu entre deux brancards supportés par deux couples de porteurs, un à l'avant, un à l'arrière.31.Piston :pièce cylindrique qui se déplace dans un tubeet transmet une pression.32.Machine : chemin de fer qui se construit.33.Bestiaux : animaux domestiques d’une exploitation rurale.34.Étable : bâtiment où sont logés les bœufs, les vaches et autres bestiaux.35.Daily Mail : célèbre journal britannique créé en 1896 par Alfred Harmsworth.36.Galons : petite bande de laine, d’argent ou d’or que portent les officiers et les sous-officiers sur les manches ou les épaulettes de leur uniforme, sur leur képi ou leur casquette, pour distinguer les grades.37.Calotter : donner une tape sur la tête.38.Tipoyeur : porteur du tipoye.39.Harassé : épuisé.40.Case : cabane.41.Montzi : district du Congo. 42.Moribond : qui est près de mourir.43.M’Vouti : district du Congo.44.Méningite : inflammation des méninges, maladie du cerveau.45.Missafo : localité du Congo.46.Bilieuse : affection qui sévit dans les régions à paludisme et caractérisée notamment par une fièvre élevée et des vomissements de bile.47.Terrassier : ouvrier qui travaille à remuer, à transporter des terres.48.Geindre : gémir, se plaindre à diverses reprises d’une voix languissante.49.Rue Oudinot : rue située dans le quartier de l'École-Militaire du 7e arrondissement de Paris.50.Malingre : de constitution faible et maladive, d’apparence chétive.51.Musette : sac porté en bandoulière, dans lequel on porte des effets, des provisions, des objets divers.52.Cavalcade : course bruyante et désordonnée d'un groupe.53.Prosper Augouard : missionnaire français du Congo et de l'Oubangui (1852-1921).54.Remblai : grand volume en élévation de terre rapportée, de gravats.55.Manioc : tubercule qui est consommé comme légume ou sous forme de fécule.

Terre d'ébène - Quelques réflexions après le voyage

Le voyage est achevé.
L’intérêt de la France était-il que l’on épaissît les voiles qui nous cachaient encore ce pays ? Nous ne l’avons pas pensé. Les portes de notre empire noir devraient être grandement ouvertes à la curiosité de la métropole. On constate justement le contraire. On dirait que la vie coloniale a pour première nécessité celle de se dérouler en cachette, en tout cas hors des regards du pays protecteur. Celui qui a l’audace de regarder par-dessus le paravent1commet un abominable sacrilège, aux dires des purs coloniaux. Les dirigeants de nos colonies veulent bien montrer « leur » pays à quelques citoyens, mais seulement à la lueur d’une lanterne sourde2. Tout homme politique, tout voyageur de quelque importance sera précédé dans sa randonnée d’une dépêche circulaire3où l’on ordonnera aux administrateurs de le bien faire manger et de ne rien lui dire.
Ce n’est pas en cachant ses plaies qu’on les guérit.
Cette conception de gouvernement appela une très curieuse méthode de propagande4. Chaque fois que les « purs » parlaient de nos colonies, ils poussaient des cris de triomphe. Tout y allait bien. Le présent y était superbe, l’avenir sans nuage.
Là-dessus, un petit coup de fanfare. On remettait son chapeau et l’on rentrait le cœur léger au sein de sa famille.
Eh bien ! flatter son pays n’est pas le servir, et quand ce pays s’appelle la France, ce genre d’encens5n’est pas un hommage, c’est une injure.
La France, grande personne, a droit à la vérité.
L’excuse des partisans de l’ombre est d’ailleurs sans force. L’étranger, disent-ils, ne doit pas être mis au courant de nos erreurs et de nos difficultés. Pour savoir ce qui se passe chez nous, l’étranger ne nous a pas attendu. La France n’a pas le monopole de l’imprimerie. Si vous voulez connaître nos histoires coloniales, ouvrez les journaux allemands, anglais et américains.
La question, pour un voyageur indépendant, ne se pose pas comme se l’imaginent beaucoup d’honorables spécialistes. Le principal, à notre avis, n’est point de regarder ce qui a été fait, mais ce qui aurait dû être fait. « Voyons ! s’écrient ces messieurs, vous ne pouvez dire que la France n’ait pastravaillé en Afrique noire. Nous avons fait quelque chose, que diable ! » Il ne manquerait plus que nous n’eussions rien fait !
Mais nous n’avons pas dépassé le minimum.
Pour bien juger, il est bon de procéder par comparaison. Ici les comparaisons ne sont pas en notre faveur. La France a travaillé beaucoup mieux dans ses autres colonies. Nous avons été grands au Maroc et en Indo-Chine. Sur la même terre, sous le même soleil, avec des indigènes qui n’étaient ni pires ni meilleurs que les nôtres, l’Angleterre et la Belgique ont fait œuvre importante. L’Afrique noire française est dans un état d’infériorité incontestable en face de l’Afrique noire anglaise et de l’Afrique noire des Belges. Infériorité au point de vue ports, navigation fluviale, chemin de fer, infériorité au point de vue du matériel, du confort et surtout des méthodes de travail. Aider à le cacher serait bercer de sa main un sommeil dangereux. Un coup de poing est par moment plus salutaire qu’une caresse.
Quel est le bilan de notre effort ?
Nous avons un port suffisamment outillé : Dakar. C’est le seul. Des colonies d’avenir comme la Côte d’Ivoire attendent encore le leur.
Nous avons cinq chemins de fer.
Au Sénégal : Dakar–Saint-Louis. Du Sénégal au Soudan : le Thiès–Niger. En Guinée :Conakry–Kankan. En Côte d’Ivoire : Abidjan–Ferkessédougou. Puis celui du Dahomey. En tout, deux mille huit cents kilomètres de voie ferrée. Mais comme toujours nous avons travaillé à l’économie, et la moitié de ce réseau, pour répondre aux nécessités du jour, doit être revisée.
Nous avons des routes : peu et mauvaises au Sénégal ; bonnes au Soudan ; magnifiques et nombreuses en Haute-Volta ; praticables en Côte d’Ivoire, au Dahomey. Aucune dans le Moyen-Congo. Mais nous n’avons fait ces routes qu’avec un seul instrument : le nègre ; nous les entretenons de la même manière, si bien qu’au lieu d’être une délivrance, elles deviennent une corvée perpétuelle.
Nous avons creusé au Soudan le canal de Sotuba (vingt-deux kilomètres) qui prolongera le cours utile du Niger, et facilitera l’irrigation des terres en vue d’une culture raisonnée du coton.
En effet, tout est encore à faire au sujet du coton. Dans le Soudan, il n’est qu’une seule plantation, celle de Diré, à dix heures de Tombouctou. Le reste du coton pousse où il peut, au petit bonheur, par ordre du commandant et sous les cris du tirailleur. Il faut dire qu’un homme extraordinaire, M. Bellime, a « son » idée. Peut-être un jour, grâce à lui, pourrons-nous appeler le Niger le Nil français.
Nous avons également, depuis quatre ans, planté des cacaoyers en Côte d’Ivoire.
Quelques usines par-ci par-là.
Partout ailleurs, sur tant de richesses cachées : le silence !
L’Afrique noire française dort.
La métropole a sa part de responsabilité dans ce sommeil. Les colonies, chez nous, ne sont pas à l’honneur. Il faut avoir un parent dans la « partie » pour être sûr que la Côte d’Ivoire ne donne pas sur l’océan Indien ! L’ignorance serait pardonnable, l’indifférence ne l’est pas.
Alors, la colonie vit toute seule. Elle se traîne comme elle peut le long des marigots6. La France n’est jamais derrière ses administrateurs pour les féliciter quand ils font bien ou pour les encourager quand ils cherchent le vent. Un administrateur colonial est un enfant perdu. On ne pensera à lui que s’il est l’objet d’un trop gros scandale. Un député pousse-t-il un cri à la tribune de la Chambre, aussitôt son portrait flamboie sur les gazettes. Des gouverneurs dirigent depuis dix ans nos colonies et des ministres ne savent même pas leur nom !
Il faut marier la France avec ses colonies.
Alors tout changera.
Le recrutement pour l’armée donne des résultats douteux ? On examinera de nouveau le problème.
L’exploitation des terres n’est pas organisée ? On l’organisera. Nos méthodes de travail sont mauvaises ? On les rectifiera.
Cela coûtera de l’argent ?
Beaucoup. Mais que diriez-vous d’un semeur qui, au lieu d’ouvrir sa main la fermerait sur ses graines de peur d’en laisser tomber une ? Nous sommes ce semeur. Le sol colonial n’a pas encore gagné la confiance des capitalistes. Ils maintiennent leurs écus au-dessus des terres brûlantes. Peut-être craignent-ils qu’elles ne les leur fondent aussitôt.
Anglais et Belges n’en sont plus à ce stade. Leurs colonies prospèrent. Les nôtres… attendent.
Il faut aussi sauver le nègre.
Pour sauver le nègre, l’argent est nécessaire.
Le moteur à essence doit remplacer le moteur à bananes.
Le portagedécime7l’Afrique.
Au siècle de l’automobile, un continent se dépeuple parce qu’il en coûte moins cher de se servir d’hommes que de machines !
Ce n’est plus de l’économie, c’est de la stupidité.
Deux millions six cent mille noirs de l’A. O. F.8; plusieurs centaines de mille de l’A. E. F.9ont quitté le territoire français. Sans doute avaient-ils leurs raisons ? Ces raisons ne sont pas mystérieuses. Les noirs ont fui nos méthodes de travail.
Il est urgent d’aviser.
Quant au drame du Congo-Océan10… Mais l’on sait déjà qu’il a déclenché une révolte dans l’Oubangui-Chari11.
Peut-on regretter après cela, d’avoir soulevé le rideau, parfois lourd à notre main, qui cachait au pays son Empire Africain ?
1.Paravent : ce qui sert à dissimuler.2.Lanterne sourde : dont on peut masquer la lumière au moyen d’un volet, de sorte que celui qui la porte voie sans être vu.3.Dépêche circulaire : information, le plus souvent brève, transmise de façon rapide.4.Propagande : ensemble des actions et des moyens mis en œuvre pour répandre et faire prévaloir une idée, une opinion, une doctrine.5.Ce genre d’encens : manifestation de flatterie excessive, de flagornerie (figuré).6.Marigot : bras mort d’un fleuve, qui se perd dans les terres.7.Décimer : faire périr un nombre important de personnes dans une population.8.AOF : Afrique-Occidentale française, gouvernement général regroupant au sein d'une même fédération huit colonies françaises d'Afrique de l'Ouest entre 1895 et 1958 : la Mauritanie, le Sénégal, le Soudan français (aujourd'hui le Mali), la Guinée, la Côte d'Ivoire, le Togo, le Niger, la Haute-Volta (aujourd'hui le Burkina Faso) et le Dahomey (aujourd'hui le Bénin).9.AEF : Afrique-Équatoriale française, gouvernement général regroupant au sein d'une même fédération quatre colonies françaises d'Afrique centrale entre 1910 et 1958 : le Gabon, le Moyen-Congo, le Tchad, et l’Oubangui-Chari.10.Drame du Congo-Océan : voir chapitre XXVII, « Le drame du Congo-Océan ».11.Oubangui-Chari : ce nom est attribué à un territoire colonial français de l'Afrique centrale entre 1903 et 1958, situé dans l'actuelle République centrafricaine. Il fait partie de l'Afrique-Équatoriale française (AEF) avec le Congo, le Tchad, le Gabon. 

Questions

Je cartographie l'itinéraire d'Albert Londres

Afin de pleinement comprendre les extraits deTerre d'ébèneetde rendre concret le reportage d'Albert Londres, vous pouvez le contextualiser, non plus sous l'angle de l'histoire, mais sous celui de la géographie. Ainsi, cartographiez les lieux et tracez l'itinéraire du photojournaliste en vous appuyant sur les extraits proposés.
1. Lisez les extraits deTerre d'ébèneproposés par votre professeur.
2. Identifiez les lieux. Sélectionnez les indices dans le texte. Ne négligez pas le titre des chapitres.
3. Rendez-vous sur un site de cartographie numérique, au choix :
  • Geoportail :https://www.geoportail.gouv.fr/
  • Umap :https://umap.openstreetmap.fr/fr/
4. Entrez le lieu principal sur le site, puis mentionnez les autres références spatiales ou tracez les itinéraires afin de réaliser une cartographie numérique. Selon les sites, il est possible d'annoter et d'illustrer ces lieux. Si votre professeur a choisi cette option, respectez les étapes suivantes :
  • Repérez, dans le texte soumis à votre attention, la mention précise des lieux. Intéressez-vous aux compléments circonstanciels, aux conjonctives circonstancielles, aux adverbes...
  • Opérez un choix dans ce repérage : ne retenez que deux ou trois citations pour chaque lieu. Justifiez en deux ou trois mots ce choix. Insérez ces citations dans l'outil de cartographie.
  • Faites ce travail pour chacun des lieux repérés, de façon individuelle ou par groupe, selon le souhait de votre professeur.

Liens utiles

https://www.geoportail.gouv.fr

https://www.geoportail.gouv.fr

https://umap.openstreetmap.fr/fr

https://umap.openstreetmap.fr/fr

J'illustre les reportages d'Albert Londres

À l'aide d'une ou plusieurs IA génératrices d'images, illustrez les textes proposés par votre professeur. Tenez compte du ou des lieux et de la manière dont Albert Londres en rend compte.
Votre image doit vous permettre de renvoyer à un espace géographique précis, dans lequel s'est rendu le photojournaliste. Appuyez-vous sur le travail de cartographie numérique afin que celui-ci soit identifiable. Cependant, ce ne doit pas être une simple carte postale d'un lieu ; il convient, en effet, de transposer le point de vue – les dénonciations ou les réserves, par exemple – d'Albert Londres.
Ce travail doit également matérialiser les images mentales qui sont les vôtres à la lecture des textes du journaliste. L'illustration sera donc nécessairement subjective.
En complément, vous rédigerez un texte à la première personne, d'une dizaine de lignes, dans lequel vous expliquerez votre démarche ainsi que les sentiments ou les émotions que vous avez voulu mettre en avant. Appuyez-vous sur le texte d'Albert Londres et soyez particulièrement attentif à l'articulation arguments-exemples : repérez des éléments dans le texte d'Albert Londres (vous pouvez les souligner, par exemple), et ne retenez que ceux qui vous semblent les plus pertinents. Ensuite, expliquez-les avec vos propres mots en les intégrant à votre argumentation. Ces repérages doivent vous permettre d'asseoir votre argumentation.
Exemple : si Albert Londres emploie des modalisateurs dans le texte, repérez-les et commentez-les en montrant la subjectivité du regard du journaliste qui va alors dénoncer, critiquer, pointer des limites, etc.

Je tiens un carnet de lecture

Après avoir lu l'ensemble des extraits deTerre d'ébèned'Albert Londres, paru en 1929, répondez aux questions suivantes : 
1. En quoi la stratégie adoptée par Albert Londres pour écrire sur l'Afrique relève-t-elle du journalisme d'investigation ?  
2. Quelle démarche journalistique Albert Londres adopte-t-il face à une réalité qu'il ne connaît pas et qu'il découvre ? 
3. Que découvre-t-il dans les pays africains qu'il visite (sur l'Afrique, les Africains, les colons, le système colonial) ? 
4. Quel regard Albert Londres porte-t-il sur les populations locales ? Que pensez-vous de ce regard ? 
5. Quelles sont les visées, selon vous, de ces articles ? Appuyez-vous particulièrement sur le chapitre « Quelques réflexions après le voyage ». 
6. Quelles sont vos impressions de lecture ? Qu'avez-vous ressenti à la lecture de ces articles ? Justifiez votre réponse. 
7. Quel passage vous a le plus marqué ? Justifiez votre réponse. 
8. Relevez trois citations dans les extraits deTerre d'ébène et expliquez les raisons de votre choix.

J'effectue une prise de notes journalistique

Lisez l'ensemble des extraits deTerre d'ébèned'Albert Londres, paru en 1929.
Rédigez une partie des notes qu'aurait pu écrire Albert Londres lors de son voyage en Afrique à partir des chapitres que vous avez lus. Son carnet de notes comprendra tout ce qu'il a pu voir, entendre et comprendre lors de ses visites. Ces notes pourront elles-mêmes être annotées par le journaliste qui ajoutera ses remarques, ses questionnements, ses recherches sur tel ou tel sujet. Ces notes pourront également être accompagnées de croquis, de dessins qui rendront compte d'une réalité observée.