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Étudier des passages précis

Comme on allait commencer ces essais, qui devaient décider de la destinée de Formosante, un jeune inconnu...

Sommaire

L'apparition d'Amazan et l'épreuve de l'arcL'apparition d'Amazan et l'épreuve de l'arc - ExtraitL'apparition d'Amazan et l'épreuve de l'arc - Analyse
Le pays des Gangarides, une société idéaleLe pays des Gangarides - ExtraitLe pays des Gangarides - AnalyseCandide, L'Eldorado, 1759 - Texte échoL'utopie - SiteUtopies littéraires - Site
Amazan face aux anthropokaiesAmazan face aux anthropokaies - TexteAmazan face aux anthropokaies - AnalyseLa Chanson de Roland, XIe siècle - Texte écho
L'Inquisition dans Candide, 1759 - Texte écho

L'apparition d'Amazan et l'épreuve de l'arc

L'apparition d'Amazan et l'épreuve de l'arc - Extrait

Comme on allait commencer ces essais, qui devaient décider de la destinée de Formosante, un jeune inconnu monté sur une licorne, accompagné de son valet monté de même, et portant sur le poing un gros oiseau, se présente à la barrière. Les gardes furent surpris de voir en cet équipage une figure qui avait l’air de la divinité. C’était, comme on a dit depuis, le visage d’Adonis sur le corps d’Hercule ; c’était la majesté avec les grâces. Ses sourcils noirs et ses longs cheveux blonds, mélange de beautés inconnu  à Babylone, charmèrent l’assemblée : tout l’amphithéâtre se leva pour le mieux regarder ; toutes les femmes de la cour fixèrent sur lui des regards étonnés ; Formosante elle-même, qui baissait les yeux, les releva et rougit ; les trois rois pâlirent. Tous les spectateurs, en comparant Formosante avec l’inconnu, s’écriaient : « Il n’y a dans le monde que ce jeune homme qui soit aussi beau que la princesse. »
Les huissiers, saisis d’étonnement, lui demandèrent s’il était roi. L’étranger répondit qu’il n’avait pas cet honneur, mais qu’il était venu de fort loin par curiosité pour voir s’il y avait des rois qui fussent dignes de Formosante. On l’introduisit dans le premier rang de l’amphithéâtre, lui, son valet, ses deux licornes, et son oiseau. Il salua profondément Bélus, sa fille, les trois rois, et toute l’assemblée ; puis il prit place en rougissant. Ses deux licornes se couchèrent à ses pieds, son oiseau se percha sur son épaule, et son valet, qui portait un petit sac, se mit à côté de lui.
Les épreuves commencèrent. On tira de son étui d’or l’arc de Nembrod. Le grand maître des cérémonies, suivi de cinquante pages et précédé de vingt trompettes, le présenta au roi d’Égypte, qui le fit bénir par ses prêtres ; et, l’ayant posé sur la tête du bœuf Apis, il ne douta pas de remporter cette première victoire.
Il descend au milieu de l’arène, il essaye, il épuise ses forces, il fait des contorsions qui excitent le rire de l’amphithéâtre, qui font même sourire Formosante. Son grand aumônier s’approcha de lui : « Que Votre Majesté, lui dit-il, renonce à ce vain honneur, qui n’est que celui des muscles et des nerfs ; vous triompherez dans tout le reste : vous vaincrez le lion, puisque vous avez le sabre d’Osiris. La princesse de Babylone doit appartenir au prince qui a le plus d’esprit, et vous avez deviné des énigmes ; elle doit épouser le plus vertueux, vous l’êtes, puisque vous avez été élevé par les prêtres d’Égypte ; le plus généreux doit l’emporter, et vous avez donné les deux plus beaux crocodiles et les deux plus beaux rats qui soient dans le Delta ; vous possédez le bœuf Apis et les livres d’Hermès, qui sont la chose la plus rare de l’univers : personne ne peut vous disputer Formosante.
- Vous avez raison, dit le roi d’Égypte », et il se remit sur son trône.

L'apparition d'Amazan et l'épreuve de l'arc - Analyse

Questions
1. Quelle image d'Amazan nous est donnée dans cet extrait ? 
2. Cet extrait ne vous rappelle-t-il pas une certaine catégorie de récits ? Laquelle ? Pour quelles raisons ? Comment Voltaire s'empare-t-il de ce type d'univers ? Quel nom donne-t-on à ce type de traitement ? 
3. Relisez tous les passages qui évoquent le roi d’Égypte ainsi que l’aumônier et aussi les passages rapportant les paroles qu’ils prononcent. Quelle image de ces personnages Voltaire veut-il que nous ayons ? Vous serez capable de justifier brièvement votre réponse, à l'oral ou à l'écrit, en vous appuyant sur des passages précis tirés du texte.
Écriture
À votre tour, rédigez le portrait d'un personnage héroïque d'un univers merveilleux de votre choix.
Vous aurez recours à au moins cinq expansions du nom différentes pour décrire votre héros ou votre héroïne. 
Vous livrerez deux portraits consécutifs : d'abord un portrait sérieux et premier degré, ensuite un portrait qui sera une parodie du premier. 

Le pays des Gangarides, une société idéale

Le pays des Gangarides - Extrait

Le pays des Gangarides représente un certain type de société au pays des Lumières.
— Son pays, madame, est celui des Gangarides, peuple vertueux et invincible qui habite la rive orientale du Gange. Le nom de mon ami est Amazan. Il n’est pas roi, et je ne sais même s’il voudrait s’abaisser à l’être ; il aime trop ses compatriotes : il est berger comme eux. Mais n’allez pas vous imaginer que ces bergers ressemblent aux vôtres, qui, couverts à peine de lambeaux déchirés, gardent des moutons infiniment mieux habillés qu’eux ; qui gémissent sous le fardeau de la pauvreté, et qui payent à un exacteur1la moitié des gages chétifs qu’ils reçoivent de leurs maîtres. Les bergers gangarides, nés tous égaux, sont les maîtres des troupeaux innombrables qui couvrent leurs prés éternellement fleuris. On ne les tue jamais : c’est un crime horrible vers le Gange de tuer et de manger son semblable. Leur laine, plus fine et plus brillante que la plus belle soie, est le plus grand commerce de l’Orient. D’ailleurs la terre des Gangarides produit tout ce qui peut flatter les désirs de l’homme. Ces gros diamants qu’Amazan a eu l’honneur de vous offrir sont d’une mine qui lui appartient. Cette licorne que vous l’avez vu monter est la monture ordinaire des Gangarides. C’est le plus bel animal, le plus fier, le plus terrible, et le plus doux qui orne la terre. Il suffirait de cent Gangarides et de cent licornes pour dissiper des armées innombrables. Il y a environ deux siècles qu’un roi des Indes fut assez fou pour vouloir conquérir cette nation : il se présenta suivi de dix mille éléphants et d’un million de guerriers. Les licornes percèrent les éléphants, comme j’ai vu sur votre table des mauviettes2enfilées dans des brochettes d’or. Les guerriers tombaient sous le sabre des Gangarides comme les moissons de riz sont coupées par les mains des peuples de l’Orient. On prit le roi prisonnier avec plus de six cent mille hommes. On le baigna dans les eaux salutaires du Gange ; on le mit au régime du pays, qui consiste à ne se nourrir que de végétaux prodigués par la nature pour nourrir tout ce qui respire. Les hommes alimentés de carnage et abreuvés de liqueurs fortes ont tous un sang aigri et aduste3qui les rend fous en cent manières différentes. Leur principale démence est la fureur de verser le sang de leurs frères, et de dévaster des plaines fertiles pour régner sur des cimetières. On employa six mois entiers à guérir le roi des Indes de sa maladie. Quand les médecins eurent enfin jugé qu’il avait le pouls plus tranquille et l’esprit plus rassis, ils en donnèrent le certificat au conseil des Gangarides. Ce conseil, ayant pris l’avis des licornes, renvoya humainement le roi des Indes, sa sotte cour, et ses imbéciles guerriers, dans leur pays. Cette leçon les rendit sages, et, depuis ce temps, les Indiens respectèrent les Gangarides, comme les ignorants qui voudraient s’instruire respectent parmi vous les philosophes chaldéens, qu’ils ne peuvent égaler.
Voltaire,La Princesse de Babylone, 1768, chapitre III.
1.Exacteur : qui exige par la force un paiement illégitime.2.Mauviette : alouette.3.Aduste : desséché (selon la théorie des humeurs).

Le pays des Gangarides - Analyse

Pour commencer
Décrivez en quelques lignes ce que serait le lycée idéal selon vous. À quel genre littéraire appartient le texte que vous avez écrit ? 
Questions
Lisez le texte sur le pays des Gangarides.
1. Comment qualifieriez-vous la société des Gangarides ? Vous proposerez une réponse organisée et fondée sur des exemples précis.
2. En quoi la description de la société gangaride est-elle aussi une façon pour Voltaire de parler de la France de son époque ?
Activités
1. Après des recherches préalables, vous présenterez devant classe, par groupe et durant cinq minutes environ, une autre société imaginaire littéraire. Vous pourrez trouver l'inspiration dans la ressource de la BNF sur l'utopie ou de Sens Critique sur les utopies littéraires.
2. Vous lirez l'extrait de Candide sur l'Eldorado (texte écho), qui constitue une autre proposition de cité idéale voltairienne. À l'oral ou à l'écrit, vous comparerez les deux propositions, leurs points communs et leurs différences et indiquerez celle que vous préférez.

Candide, L'Eldorado, 1759 - Texte écho

Dans ce conte philosophiquede 1759, Candide parcourt le monde à la recherche de Cunégonde, dont il a été séparé. Arrivé jusqu'en Amérique du Sud, accompagné de Cacambo, il découvre dans un endroit reculé la cité d'Eldorado,une autre cité imaginaire voltairienne.
Candide et Cacambo montent en carrosse ; les six moutons volaient, et en moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut et de cent de large ; il est impossible d’exprimer quelle en était la matière. On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries.
Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d’un tissu de duvet de colibri ; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de Sa Majesté, au milieu de deux files chacune de mille musiciens, selon l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie. « L’usage, dit le grand officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. » Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable et qui les pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d’eau pure, les fontaines d’eau rose, celles de liqueurs de canne de sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes places, pavées d’une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du gérofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique.
Voltaire,Candide, 1757, chapitre XVIII : « Ce qu'ils virent dans le pays d'Eldorado ».

L'utopie - Site

Utopies littéraires - Site


Amazan face aux anthropokaies

Amazan face aux anthropokaies - Texte

Ceux qui étaient accusés de magie étaient brûlés sans miséricorde par une compagnie de druides qu’on appelait les rechercheurs, ou les anthropokaies. Ces prêtres les revêtaient d’abord d’un habit de masque, s’emparaient de leurs biens, et récitaient dévotement les propres prières des Palestins tandis qu’on les cuisait à petit feu por l’amor de Dios.
La princesse de Babylone avait mis pied à terre dans la ville qu’on appela depuis Sevilla. Son dessein était de s’embarquer sur le Bétis pour retourner par Tyr à Babylone revoir le roi Bélus son père, et oublier, si elle pouvait, son infidèle amant, ou bien le demander en mariage. Elle fit venir chez elle deux Palestins qui faisaient toutes les affaires de la cour. Ils devaient lui fournir trois vaisseaux. Le phénix fit avec eux tous les arrangements nécessaires, et convint du prix après avoir un peu disputé.
L’hôtesse était fort dévote, et son mari, non moins dévot, était familier, c’est-à-dire espion des druides rechercheurs anthropokaies ; il ne manqua pas de les avertir qu’il avait dans sa maison une sorcière et deux Palestins qui faisaient un pacte avec le diable, déguisé en gros oiseau doré. Les rechercheurs, apprenant que la dame avait une prodigieuse quantité de diamants, la jugèrent incontinent sorcière ; ils attendirent la nuit pour enfermer les deux cents cavaliers et les licornes, qui dormaient dans de vastes écuries, car les rechercheurs sont poltrons.
Après avoir bien barricadé les portes, ils se saisirent de la princesse et d’Irla ; mais ils ne purent prendre le phénix, qui s’envola à tire d’ailes : il se doutait bien qu’il trouverait Amazan sur le chemin des Gaules à Sevilla.
Il le rencontra sur la frontière de la Bétique, et lui apprit le désastre de la princesse. Amazan ne put parler : il était trop saisi, trop en fureur. Il s’arme d’une cuirasse d’acier damasquinée d’or, d’une lance de douze pieds, de deux javelots, et d’une épée tranchante appelée la fulminante, qui pouvait fendre d’un seul coup des arbres, des rochers et des druides ; il couvre sa belle tête d’un casque d’or ombragé de plumes de héron et d’autruche. C’était l’ancienne armure de Magog, dont sa sœur Aldée lui avait fait présent dans son voyage en Scythie ; le peu de suivants qui l’accompagnaient montent comme lui chacun sur sa licorne.
Amazan, en embrassant son cher phénix, ne lui dit que ces tristes paroles : « Je suis coupable ; si je n’avais pas couché avec une fille d’affaire dans la ville des oisifs, la belle princesse de Babylone ne serait pas dans cet état épouvantable ; courons aux anthropokaies. »
Il entre bientôt dans Sevilla : quinze cents alguazils gardaient les portes de l’enclos où les deux cents Gangarides et leurs licornes étaient renfermés sans avoir à manger ; tout était préparé pour le sacrifice qu’on allait faire de la princesse de Babylone, de sa femme de chambre Irla, et des deux riches Palestins. Le grand anthropokaie, entouré de ses petits anthropokaies, était déjà sur son tribunal sacré ; une foule de Sévillois portant des grains enfilés à leurs ceintures joignaient les deux mains sans dire un mot, et l’on amenait la belle princesse, Irla, et les deux Palestins, les mains liées derrière le dos et vêtus d’un habit de masque.
Le phénix entre par une lucarne dans la prison où les Gangarides commençaient déjà à enfoncer les portes. L’invincible Amazan les brisait en dehors. Ils sortent tout armés, tous sur leurs licornes ; Amazan se met à leur tête. Il n’eut pas de peine à renverser les alguazils, les familiers, les prêtres anthropokaies ; chaque licorne en perçait des douzaines à la fois. La fulminante d’Amazan coupait en deux tous ceux qu’il rencontrait ; le peuple fuyait en manteau noir et en fraise sale, toujours tenant à la main ses grains bénits por l’amor de Dios.
La Princesse de Babylone, Voltaire, 1768, chapitre XI.

Amazan face aux anthropokaies - Analyse

Pour commencer
Vous lirez l'extrait de La Chanson de Roland (texte écho) et tâcherez de déterminer, à partir de ce texte médiéval, quelques-unes des caractéristiques de la tonalité que l’on appelle « épique », qu'il s'agisse du déroulement de l'histoire ou de la manière dont elle est écrite. Vous vous appuierez sur des exemples précis pour ce faire.
Évoquez en complément certains textes précis (œuvre dont ils étaient tirés ; auteur éventuel ; siècle ; contenu du passage) que vous avez pu rencontrer au collège et qui offriraient cette tonalité (ou ce registre) « épique ».
Questions
1. Dans quelle mesure cet extrait reprend-il les codes du récit épique (voir texte écho :La Chanson de Roland) ? Quel nom donne-t-on à ce type d'imitation ? 
2. Que cherche à critiquer Voltaire dans cet extrait ?
3. Quelles sont les différents aspects de l'extrait renvoyant directement au siècle de Voltaire ?
Sujet d'écriture
1. À votre tour, rédigez un texte qui imite la tonalité et le style d'écriture épique. Vous pourrez notamment avoir recours à une narration rythmée, à des descriptions très élogieuses de l'héroïne ou du héros ou encore au caractère extraordinaire de ses actions et plus largement à l'emploi du registre merveilleux. 
2. Lisez l'extrait de Candide intitulé « L'Inquisition » (texte écho). Mettez-le en regard de l'extrait de La Princesse de Babylone, « Amazan face aux anthropokaies ». Comment Voltaire critique-t-il la religion et ses représentants ? Vous vous appuierez sur des exemples précis pour répondre à cette question.

La Chanson de Roland, XIe siècle - Texte écho

La chanson de Rolandest un poème épique et une chanson de geste du XIesiècle relatant les exploits et le trépas de Roland, neveu de Charlemagne. Le récit est basé sur des événements historiques réels : en 778, au col de Roncevaux, dans les Pyrénées, l'arrière-garde de l'armée de Charlemagne est attaquée et détruite par les Sarrasins1. L'extrait qui suit se déroule alors que la bataille fait rage.
La bataille est merveilleuse et confuse.
Le comte Roland s’expose sans compter
Et frappe de la lance tant que le bois lui dure.
Mais quinze coups l’ont brisée et perdue.
Il tire Durandal, sa bonne épée nue,
Éperonne son cheval et va frapper Chernuble.
Il lui brise son heaume2là où luisent les escarboucles3,
Coupe la coiffe et la chevelure.
Lui tranche les yeux et le visage
Le blanc haubert4aux mailles menues,
Et tout le corps jusqu’à l’enfourchure,
Jusqu’à la selle qui est couverte d’or.
L’épée entre dans le cheval,
Lui tranche l’échine sans chercher la jointure,
Et abat mort l’homme et la bête sur l’herbe drue du pré.
Il lui dit ensuite : « Maraud ! tu as eu tort de venir,
Ton Mahomet ne te viendra pas en aide.
Tel glouton ne gagnera pas la bataille. »
Le comte Roland chevauche parmi le champ de bataille ;
Il tient Durandal, qui bien tranche et bien taille ;
Des Sarrasins il fait un grand carnage.
Ah ! si vous l’aviez vu jeter un mort sur l’autre,
Et le sang clair répandu sur la place.
Le haubert et les bras de Roland sont sanglants,
Le cou et les épaules de son bon cheval sont sanglants.
Olivier aussi chevauche à travers la mêlée ;
Sa lance est rompue, il n’en a plus qu’un tronçon
Et va frapper un païen5: Malsaron.
Il lui brise son écu6, orné d’or et de fleurons7;
Il lui fait jaillir les deux yeux hors de la tête,
Et la cervelle du païen lui tombe sur les pieds ;
Il l’abat mort avec sept cents des siens.
Puis, il a tué Turgis et Estorgus,
Mais sa lance a volé en éclats jusqu’à son poing.
(Orthographe modernisée de l'ancien français.)
1.Sarrazins : nom donné durant l'époque médiévale aux populations musulmanes.2.Heaume : casque protégeant toute la tête.3.Escarboucle : pierre fine de couleur rouge.4.Haubert : cotte de mailles, protection du haut du corps.5.Païen : désigne ici tout ce qui n'est pas chrétien.6.Écu : bouclier.7.Fleurons : dessins figurant une feuille ou une fleur.

L'Inquisition dans Candide, 1759 - Texte écho

Dans ce conte philosophique, Candide parcourt le monde à la recherche de Cunégonde, dont il a été séparé. Dans cet extrait, il est arrivé au Portugal, accompagné de son précepteur Pangloss. 
Comment on fit un bel auto-da-fé pour pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé
Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé ; il était décidé par l'université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler.
On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d'avoir épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard : on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l'un pour avoir parlé, et l'autre pour avoir écouté avec un air d'approbation : tous deux furent menés séparément dans des appartements d'une extrême fraîcheur, dans lesquels on n'était jamais incommodé du soleil ; huit jours après ils furent tous deux revêtus d'un san-benito1, et on orna leurs têtes de mitres de papier : la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées et de diables qui n'avaient ni queues ni griffes ; mais les diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi d'une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu'on chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n'avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.
Candide, épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait à lui-même : « Si c'est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres ? Passe encore si je n'étais que fessé, je l'ai été chez les Bulgares. Mais, ô mon cher Pangloss ! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir vu pendre sans que je sache pourquoi ! Ô mon cher anabaptiste2, le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez été noyé dans le port ! Ô Mlle Cunégonde ! la perle des filles, faut-il qu'on vous ait fendu le ventre ! »
Il s'en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous et béni, lorsqu'une vieille l'aborda et lui dit : « Mon fils, prenez courage, suivez-moi. »
Candide, Voltaire, 1759, chapitre VI.
1.San-benito : vêtement jaune dont l'Inquisition obligeait les hérétiques à se couvrir, avec une mitre, coiffure portée par les évêques.1.Anabaptiste : membre d'une Église protestante qui considère que le baptême des enfants n'est valable qu'à l'âge de raison.