La Princesse de Babylone, chapitre I - Extrait 1
Cependantle roi des Scythes descendit seul dans l’arène, le cimeterre à la main. Il n’était pas éperdument épris des charmes de Formosante ; la gloire avait été jusque-là sa seule passion ; elle l’avait conduit à Babylone. Il voulait faire voir que si les rois de l’Inde et de l’Égypte étaient assez prudents pour ne se pas compromettre avec des lions, il était assez courageux pour ne pas dédaigner ce combat, et qu’il réparerait l’honneur du diadème. Sa rare valeur ne lui permit pas seulement de se servir du secours de son tigre. Il s’avance seul, légèrement armé, couvert d’un casque d’acier garni d’or, ombragé de trois queues de cheval blanches comme la neige.
On lâche contre lui le plus énorme lion qui ait jamais été nourri dans les montagnes de l’Anti-Liban. Ses terribles griffes semblaient capables de déchirer les trois rois à la fois, et sa vaste gueule de les dévorer. Ses affreux rugissements faisaient retentir l’amphithéâtre. Les deux fiers champions se précipitent l’un contre l’autre d’une course rapide.
Le courageux Scythe enfonce son épée dans le gosier du lion ; mais la pointe, rencontrant une de ces épaisses dents que rien ne peut percer, se brise en éclats, et le monstre des forêts, furieux de sa blessure, imprimait déjà ses ongles sanglants dans les flancs du monarque.
Le jeune inconnu, touché du péril d’un si brave prince, se jette dans l’arène plus prompt qu’un éclair ; il coupe la tête du lion avec la même dextérité qu’on a vu depuis dans nos carrousels de jeunes chevaliers adroits enlever des têtes de maures ou des bagues. [...]
L’inconnu donna la tête du lion à son valet ; celui-ci, après l’avoir lavée à la grande fontaine qui était au-dessous de l’amphithéâtre, et en avoir fait écouler tout le sang, tira un fer de son petit sac, arracha les quarante dents du lion, et mit à leur place quarante diamants d’une égale grosseur.
La Princesse de Babylone, Voltaire, 1768, chapitreI.
La Princesse de Babylone, chapitre I - Extrait 2
Cependant Bélus, ayant consulté ses mages, déclara qu’aucun des trois rois n’ayant pu bander l’arc de Nembrod, il n’en fallait pas moins marier sa fille, et qu’elle appartiendrait à celui qui viendrait à bout d’abattre le grand lion qu’on nourrissait exprès dans sa ménagerie.
Le roi d’Égypte, qui avait été élevé dans toute la sagesse de son pays, trouva qu’il était fort ridicule d’exposer un roi aux bêtes pour le marier. Il avouait que la possession de Formosante était d’un grand prix ; mais il prétendait que, si le lion l’étranglait, il ne pourrait jamais épouser cette belle Babylonienne. Le roi des Indes entra dans les sentiments de l’Égyptien ; tous deux conclurent que le roi de Babylone se moquait d’eux ; qu’il fallait faire venir des armées pour le punir ; qu’ils avaient assez de sujets qui se tiendraient fort honorés de mourir au service de leurs maîtres, sans qu’il en coûtât un cheveu à leurs têtes sacrées ; qu’ils détrôneraient aisément le roi de Babylone, et qu’ensuite ils tireraient au sort la belle Formosante. Cet accord étant fait, les deux rois dépêchèrent chacun dans leur pays un ordre exprès d’assembler une armée de trois cent mille hommes pour enlever Formosante.
La Princesse de Babylone, Voltaire, 1768, chapitreI.
La Princesse de Babylone, chapitre VIII - Extrait 3
Cependant Amazan était déjà sur le chemin de la capitale d’Albion, dans son carrosse à six licornes, et rêvait à sa princesse. Il aperçut un équipage versé dans un fossé ; les domestiques s’étaient écartés pour aller chercher du secours ; le maître de l’équipage restait tranquillement dans sa voiture, ne témoignant pas la plus légère impatience, et s’amusant à fumer, car on fumait alors : il se nommait milord What-then, ce qui signifie à peu près milord Qu’importe en la langue dans laquelle je traduis ces mémoires.
Amazan se précipita pour lui rendre service ; il releva tout seul la voiture, tant sa force était supérieure à celle des autres hommes. Milord Qu’importe se contenta de dire : « Voilà un homme bien vigoureux. »
Des rustres du voisinage, étant accourus, se mirent en colère de ce qu’on les avait fait venir inutilement, et s’en prirent à l’étranger : ils le menacèrent en l’appelant chien d’étranger, et ils voulurent le battre.
Amazan se précipita pour lui rendre service ; il releva tout seul la voiture, tant sa force était supérieure à celle des autres hommes. Milord Qu’importe se contenta de dire : « Voilà un homme bien vigoureux. »
Des rustres du voisinage, étant accourus, se mirent en colère de ce qu’on les avait fait venir inutilement, et s’en prirent à l’étranger : ils le menacèrent en l’appelant chien d’étranger, et ils voulurent le battre.
Amazan en saisit deux de chaque main, et les jeta à vingt pas ; les autres le respectèrent, le saluèrent, lui demandèrent pour boire : il leur donna plus d’argent qu’ils n’en avaient jamais vu. Milord Qu’importe lui dit : « Je vous estime ; venez dîner avec moi dans ma maison de campagne, qui n’est qu’à trois milles » ; il monta dans la voiture d’Amazan, parce que la sienne était dérangée par la secousse.
Après un quart d’heure de silence, il regarda un moment Amazan, et lui dit : How d’ye do ; à la lettre : Comment faites-vous faire ? et dans la langue du traducteur : Comment vous portez-vous ? ce qui ne veut rien dire du tout en aucune langue ; puis il ajouta : « Vous avez là six jolies licornes » ; et il se remit à fumer.
La Princesse de Babylone, Voltaire, 1768, chapitre VIII.
La Princesse de Babylone, chapitre X - Extrait 4
De province en province, ayant toujours repoussé les agaceries de toute espèce, toujours fidèle à la princesse de Babylone, toujours en colère contre le roi d’Égypte, ce modèle de constance parvint à la capitale nouvelle des Gaules. Cette ville avait passé, comme tant d’autres, par tous les degrés de la barbarie, de l’ignorance, de la sottise et de la misère. Son premier nom avait été la boue et la crotte ; ensuite elle avait pris celui d’Isis, du culte d’Isis parvenu jusque chez elle. Son premier sénat avait été une compagnie de bateliers. Elle avait été longtemps esclave des héros déprédateurs des sept montagnes ; et, après quelques siècles, d’autres héros brigands, venus de la rive ultérieure du Rhin, s’étaient emparés de son petit terrain.
Le temps, qui change tout, en avait fait une ville dont la moitié était très-noble et très-agréable, l’autre un peu grossière et ridicule : c’était l’emblème de ses habitants. Il y avait dans son enceinte environ cent mille personnes au moins qui n’avaient rien à faire qu’à jouer et à se divertir. Ce peuple d’oisifs jugeait des arts que les autres cultivaient. Ils ne savaient rien de ce qui se passait à la cour ; quoiqu’elle ne fût qu’à quatre petits milles d’eux, il semblait qu’elle en fût à six cents milles au moins. La douceur de la société, la gaieté, la frivolité, étaient leur importante et leur unique affaire : on les gouvernait comme des enfants à qui l’on prodigue des jouets pour les empêcher de crier. Si on leur parlait des horreurs qui avaient, deux siècles auparavant, désolé leur patrie, et des temps épouvantables où la moitié de la nation avait massacré l’autre pour des sophismes, ils disaient qu’en effet cela n’était pas bien, et puis ils se mettaient à rire et à chanter des vaudevilles.
La Princesse de Babylone,Voltaire, 1768, chapitre X.
La Princesse de Babylone, chapitre XI - Extrait 5
Nobles et chastes muses, qui détestez également le pédantisme et la pédérastie, protégez-moi contre maître Larcher !
Et vous, maître Aliboron, dit Fréron, ci-devant soi-disant jésuite, vous dont le Parnasse est tantôt à Bicêtre et tantôt au cabaret du coin ; vous à qui l’on a rendu tant de justice sur tous les théâtres de l’Europe dans l’honnête comédie de l’Écossaise ; vous, digne fils du prêtre Desfontaines, qui naquîtes de ses amours avec un de ces beaux enfants qui portent un fer et un bandeau comme le fils de Vénus, et qui s’élancent comme lui dans les airs, quoiqu’ils n’aillent jamais qu’au haut des cheminées ; mon cher Aliboron, pour qui j’ai toujours eu tant de tendresse, et qui m’avez fait rire un mois de suite du temps de cette Écossaise, je vous recommande ma princesse de Babylone ; dites-en bien du mal afin qu’on la lise.
Je ne vous oublierai point ici, gazetier ecclésiastique, illustre orateur des convulsionnaires, père de l’Église fondée par l’abbé Bécherand et par Abraham Chaumeix ; ne manquez pas de dire dans vos feuilles, aussi pieuses qu’éloquentes et sensées, que la princesse de Babylone est hérétique, déiste et athée. Tâchez surtout d’engager le sieur Riballier à faire condamner la princesse de Babylone par la Sorbonne ; vous ferez grand plaisir à mon libraire, à qui j’ai donné cette petite histoire pour ses étrennes.
La Princesse de Babylone,Voltaire, 1768, chapitre XI.