Le vieux Bélus, roi de Babylone, se croyait le premier homme de la terre : car tous ses courtisans le lui disaient, et ses historiographes le lui prouvaient. Ce qui pouvait excuser en lui ce ridicule, c’est qu’en effet ses prédécesseurs avaient bâti Babylone plus de trente mille ans avant lui, et qu’il l’avait embellie. On sait que son palais et son parc, situés à quelques parasanges de Babylone, s’étendaient entre l’Euphrate et le Tigre, qui baignaient ces rivages enchantés. Sa vaste maison, de trois mille pas de façade, s’élevait jusqu’aux nues. La plate-forme était entourée d’une balustrade de marbre blanc de cinquante pieds de hauteur, qui portait les statues colossales de tous les rois et de tous les grands hommes de l’empire. Cette plate-forme, composée de deux rangs de briques couvertes d’une épaisse surface de plomb d’une extrémité à l’autre, était chargée de douze pieds de terre, et sur cette terre on avait élevé des forêts d’oliviers, d’orangers, de citronniers, de palmiers, de girofliers, de cocotiers, de cannelliers, qui formaient des allées impénétrables aux rayons du soleil.
Les eaux de l’Euphrate, élevées par des pompes dans cent colonnes creusées, venaient dans ces jardins remplir de vastes bassins de marbre, et, retombant ensuite par d’autres canaux, allaient former dans le parc des cascades de six mille pieds de longueur, et cent mille jets d’eau dont la hauteur pouvait à peine être aperçue : elles retournaient ensuite dans l’Euphrate, dont elles étaient parties. Les jardins de Sémiramis, qui étonnèrent l’Asie plusieurs siècles après, n’étaient qu’une faible imitation de ces antiques merveilles : car, du temps de Sémiramis, tout commençait à dégénérer chez les hommes et chez les femmes.
Mais ce qu’il y avait de plus admirable à Babylone, ce qui éclipsait tout le reste, était la fille unique du roi, nommée Formosante. Ce fut d’après ses portraits et ses statues que dans la suite des siècles Praxitèle sculpta son Aphrodite, et celle qu’on nomma la Vénus aux belles fesses. Quelle différence, ô ciel ! de l’original aux copies ! Aussi Bélus était plus fier de sa fille que de son royaume. Elle avait dix-huit ans : il lui fallait un époux digne d’elle ; mais où le trouver ? Un ancien oracle avait ordonné que Formosante ne pourrait appartenir qu’à celui qui tendrait l’arc de Nembrod. Ce Nembrod, le fort chasseur devant le Seigneur, avait laissé un arc de sept pieds babyloniques de haut, d’un bois d’ébène plus dur que le fer du mont Caucase, qu’on travaille dans les forges de Derbent ; et nul mortel, depuis Nembrod, n’avait pu bander cet arc merveilleux.
Il était dit encore que le bras qui aurait tendu cet arc tuerait le lion le plus terrible et le plus dangereux qui serait lâché dans le cirque de Babylone. Ce n’était pas tout : le bandeur de l’arc, le vainqueur du lion devait terrasser tous ses rivaux ; mais il devait surtout avoir beaucoup d’esprit, être le plus magnifique des hommes, le plus vertueux, et posséder la chose la plus rare qui fût dans l’univers entier.
Il se présenta trois rois qui osèrent disputer Formosante : le pharaon d’Égypte, le sha des Indes, et le grand kan des Scythes. Bélus assigna le jour, et le lieu du combat à l’extrémité de son parc, dans le vaste espace bordé par les eaux de l’Euphrate et du Tigre réunies. On dressa autour de la lice un amphithéâtre de marbre qui pouvait contenir cinq cent mille spectateurs. Vis-à-vis l’amphithéâtre était le trône du roi, qui devait paraître avec Formosante, accompagnée de toute la cour ; et à droite et à gauche entre le trône et l’amphithéâtre, étaient d’autres trônes et d’autres sièges pour les trois rois et pour tous les autres souverains qui seraient curieux de venir voir cette auguste cérémonie.
Le roi d’Égypte arriva le premier, monté sur le bœuf Apis, et tenant en main le sistre d’Isis. Il était suivi de deux mille prêtres vêtus de robes de lin plus blanches que la neige, de deux mille eunuques, de deux mille magiciens, et de deux mille guerriers.
Le roi des Indes arriva bientôt après dans un char traîné par douze éléphants. Il avait une suite encore plus nombreuse et plus brillante que le pharaon d’Égypte.
Le dernier qui parut était le roi des Scythes. Il n’avait auprès de lui que des guerriers choisis, armés d’arcs et de flèches. Sa monture était un tigre superbe qu’il avait dompté, et qui était aussi haut que les plus beaux chevaux de Perse, La taille de ce monarque, imposante et majestueuse, effaçait celle de ses rivaux ; ses bras nus, aussi nerveux que blancs, semblaient déjà tendre l’arc de Nembrod,
Les trois princes se prosternèrent d’abord devant Bélus et Formosante. Le roi d’Égypte offrit à la princesse les deux plus beaux crocodiles du Nil, deux hippopotames, deux zèbres, deux rats d’Égypte, et deux momies, avec les livres du grand Hermès, qu’il croyait être ce qu’il y avait de plus rare sur la terre.
Le roi des Indes lui offrit cent éléphants qui portaient chacun une tour de bois doré, et mit à ses pieds le Veidam, écrit de la main de Xaca lui-même.
Le roi des Scythes, qui ne savait ni lire ni écrire, présenta cent chevaux de bataille couverts de housses de peaux de renards noirs.
La princesse baissa les yeux devant ses amants, et s’inclina avec des grâces aussi modestes que nobles.
Bélus fit conduire ces monarques sur les trônes qui leur étaient préparés, « Que n’ai-je trois filles ! leur dit-il, je rendrais aujourd’hui six personnes heureuses. » Ensuite il fit tirer au sort à qui essayerait le premier l’arc de Nembrod. On mit dans un casque d’or les noms des trois prétendants. Celui du roi d’Égypte sortit le premier ; ensuite parut le nom du roi des Indes. Le roi scythe, en regardant l’arc et ses rivaux, ne se plaignit point d’être le troisième.
Tandis qu’on préparait ces brillantes épreuves, vingt mille pages et vingt mille jeunes filles distribuaient sans confusion des rafraîchissements aux spectateurs entre les rangs des sièges. Tout le monde avouait que les dieux n’avaient établi les rois que pour donner tous les jours des fêtes, pourvu qu’elles fussent diversifiées ; que la vie est trop courte pour en user autrement ; que les procès, les intrigues, la guerre, les disputes des prêtres, qui consument la vie humaine, sont des choses absurdes et horribles ; que l’homme n’est né que pour la joie ; qu’il n’aimerait pas les plaisirs passionnément et continuellement s’il n’était pas formé pour eux ; que l’essence de la nature humaine est de se réjouir, et que tout le reste est folie. Cette excellente morale n’a jamais été démentie que par les faits.
Comme on allait commencer ces essais, qui devaient décider de la destinée de Formosante, un jeune inconnu monté sur une licorne, accompagné de son valet monté de même, et portant sur le poing un gros oiseau, se présente à la barrière. Les gardes furent surpris de voir en cet équipage une figure qui avait l’air de la divinité. C’était, comme on a dit depuis, le visage d’Adonis sur le corps d’Hercule ; c’était la majesté avec les grâces. Ses sourcils noirs et ses longs cheveux blonds, mélange de beautés inconnu à Babylone, charmèrent l’assemblée : tout l’amphithéâtre se leva pour le mieux regarder ; toutes les femmes de la cour fixèrent sur lui des regards étonnés ; Formosante elle-même, qui baissait les yeux, les releva et rougit ; les trois rois pâlirent. Tous les spectateurs, en comparant Formosante avec l’inconnu, s’écriaient : « Il n’y a dans le monde que ce jeune homme qui soit aussi beau que la princesse. »
Les huissiers, saisis d’étonnement, lui demandèrent s’il était roi. L’étranger répondit qu’il n’avait pas cet honneur, mais qu’il était venu de fort loin par curiosité pour voir s’il y avait des rois qui fussent dignes de Formosante. On l’introduisit dans le premier rang de l’amphithéâtre, lui, son valet, ses deux licornes, et son oiseau. Il salua profondément Bélus, sa fille, les trois rois, et toute l’assemblée ; puis il prit place en rougissant. Ses deux licornes se couchèrent à ses pieds, son oiseau se percha sur son épaule, et son valet, qui portait un petit sac, se mit à côté de lui.
Les épreuves commencèrent. On tira de son étui d’or l’arc de Nembrod. Le grand maître des cérémonies, suivi de cinquante pages et précédé de vingt trompettes, le présenta au roi d’Égypte, qui le fit bénir par ses prêtres ; et, l’ayant posé sur la tête du bœuf Apis, il ne douta pas de remporter cette première victoire.
Il descend au milieu de l’arène, il essaye, il épuise ses forces, il fait des contorsions qui excitent le rire de l’amphithéâtre, qui font même sourire Formosante. Songrand aumôniers’approcha de lui : « Que Votre Majesté, lui dit-il, renonce à ce vain honneur, qui n’est que celui des muscles et des nerfs ; vous triompherez dans tout le reste : vous vaincrez le lion, puisque vous avez le sabre d’Osiris. La princesse de Babylone doit appartenir au prince qui a le plus d’esprit, et vous avez deviné des énigmes ; elle doit épouser le plus vertueux, vous l’êtes, puisque vous avez été élevé par les prêtres d’Égypte ; le plus généreux doit l’emporter, et vous avez donné les deux plus beaux crocodiles et les deux plus beaux rats qui soient dans le Delta ; vous possédez le bœuf Apis et les livres d’Hermès, qui sont la chose la plus rare de l’univers : personne ne peut vous disputer Formosante.
— Vous avez raison, dit le roi d’Égypte » ; et il se remit sur son trône.
On alla mettre l’arc entre les mains du roi des Indes. Il en eut des ampoules pour quinze jours, et se consola en présumant que le roi des Scythes ne serait pas plus heureux que lui.
Le Scythe mania l’arc à son tour. Il joignait l’adresse à la force : l’arc parut prendre quelque élasticité entre ses mains ; il le fit un peu plier, mais jamais il ne put venir à bout de le tendre. L’amphithéâtre, à qui la bonne mine de ce prince inspirait des inclinations favorables, gémit de son peu de succès, et jugea que la belle princesse ne serait jamais mariée.
Alors le jeune inconnu descendit d’un saut dans l’arène, et, s’adressant au roi des Scythes : « Que Votre Majesté, lui dit-il, ne s’étonne point de n’avoir pas entièrement réussi. Ces arcs d’ébène se font dans mon pays ; il n’y a qu’un certain tour à donner ; vous avez beaucoup plus de mérite à l’avoir fait plier que je n’en peux avoir à le tendre. » Aussitôt il prit une flèche, l’ajusta sur la corde, tendit l’arc de Nembrod, et fit voler la flèche bien au delà des barrières. Un million de mains applaudit à ce prodige. Babylone retentit d’acclamations, et toutes les femmes disaient : « Quel bonheur qu’un si beau garçon ait tant de force ! »
Il tira ensuite de sa poche une petite lame d’ivoire, écrivit sur cette lame avec une aiguille d’or, attacha la tablette d’ivoire à l’arc, et présenta le tout à la princesse avec une grâce qui ravissait tous les assistants. Puis il alla modestement se remettre à sa place entre son oiseau et son valet. Babylone entière était dans la surprise ; les trois rois étaient confondus, et l’inconnu ne paraissait pas s’en apercevoir.
Formosante fut encore plus étonnée en lisant sur la tablette d’ivoire attachée à l’arc ces petits vers en beau langage chaldéen :
L’arc de Nembrod est celui de la guerre ;
L’arc de l’amour est celui du bonheur ;Vous le portez. Par vous ce dieu vainqueurEst devenu le maître de la terre.Trois rois puissants, trois rivaux aujourd’hui,Osent prétendre à l’honneur de vous plaire :Je ne sais pas qui votre cœur préfère,Mais l’univers sera jaloux de lui.
Ce petit madrigal ne fâcha point la princesse. Il fut critiqué par quelques seigneurs de la vieille cour, qui dirent qu’autrefois dans le bon temps on aurait comparé Bélus au soleil, et Formosante à la lune, son cou à une tour, et sa gorge à un boisseau de froment. Ils dirent que l’étranger n’avait point d’imagination, et qu’il s’écartait des règles de la véritable poésie ; mais toutes les dames trouvèrent les vers fort galants. Elles s’émerveillèrent qu’un homme qui bandait si bien un arc eût tant d’esprit. La dame d’honneur de la princesse lui dit : « Madame, voilà bien des talents en pure perte. De quoi serviront à ce jeune homme son esprit et l’arc de Bélus ?
— À le faire admirer, répondit Formosante.
— Ah ! dit la dame d’honneur entre ses dents, encore un madrigal, et il pourrait bien être aimé. »
Cependant Bélus, ayant consulté ses mages, déclara qu’aucun des trois rois n’ayant pu bander l’arc de Nembrod, il n’en fallait pas moins marier sa fille, et qu’elle appartiendrait à celui qui viendrait à bout d’abattre le grand lion qu’on nourrissait exprès dans sa ménagerie.
Le roi d’Égypte, qui avait été élevé dans toute la sagesse de son pays, trouva qu’il était fort ridicule d’exposer un roi aux bêtes pour le marier. Il avouait que la possession de Formosante était d’un grand prix ; mais il prétendait que, si le lion l’étranglait, il ne pourrait jamais épouser cette belle Babylonienne. Le roi des Indes entra dans les sentiments de l’Égyptien ; tous deux conclurent que le roi de Babylone se moquait d’eux ; qu’il fallait faire venir des armées pour le punir ; qu’ils avaient assez de sujets qui se tiendraient fort honorés de mourir au service de leurs maîtres, sans qu’il en coûtât un cheveu à leurs têtes sacrées ; qu’ils détrôneraient aisément le roi de Babylone, et qu’ensuite ils tireraient au sort la belle Formosante. Cet accord étant fait, les deux rois dépêchèrent chacun dans leur pays un ordre exprès d’assembler une armée de trois cent mille hommes pour enlever Formosante.
Cependant le roi des Scythes descendit seul dans l’arène, le cimeterre à la main. Il n’était pas éperdument épris des charmes de Formosante ; la gloire avait été jusque-là sa seule passion ; elle l’avait conduit à Babylone. Il voulait faire voir que si les rois de l’Inde et de l’Égypte étaient assez prudents pour ne se pas compromettre avec des lions, il était assez courageux pour ne pas dédaigner ce combat, et qu’il réparerait l’honneur du diadème. Sa rare valeur ne lui permit pas seulement de se servir du secours de son tigre. Il s’avance seul, légèrement armé, couvert d’un casque d’acier garni d’or, ombragé de trois queues de cheval blanches comme la neige.
On lâche contre lui le plus énorme lion qui ait jamais été nourri dans les montagnes de l’Anti-Liban. Ses terribles griffes semblaient capables de déchirer les trois rois à la fois, et sa vaste gueule de les dévorer. Ses affreux rugissements faisaient retentir l’amphithéâtre. Les deux fiers champions se précipitent l’un contre l’autre d’une course rapide. Le courageux Scythe enfonce son épée dans le gosier du lion ; mais la pointe, rencontrant une de ces épaisses dents que rien ne peut percer, se brise en éclats, et le monstre des forêts, furieux de sa blessure, imprimait déjà ses ongles sanglants dans les flancs du monarque.
Le jeune inconnu, touché du péril d’un si brave prince, se jette dans l’arène plus prompt qu’un éclair ; il coupe la tête du lion avec la même dextérité qu’on a vu depuis dans nos carrousels de jeunes chevaliers adroits enlever des têtes de maures ou des bagues.
Puis, tirant une petite boîte, il la présente au roi scythe, en lui disant : « Votre Majesté trouvera dans cette petite boîte le véritable dictame qui croît dans mon pays. Vos glorieuses blessures seront guéries en un moment. Le hasard seul vous a empêché de triompher du lion ; votre valeur n’en est pas moins admirable. »
Le roi scythe, plus sensible à la reconnaissance qu’à la jalousie, remercia son libérateur, et, après l’avoir tendrement embrassé, rentra dans son quartier pour appliquer le dictame sur ses blessures.
L’inconnu donna la tête du lion à son valet ; celui-ci, après l’avoir lavée à la grande fontaine qui était au-dessous de l’amphithéâtre, et en avoir fait écouler tout le sang, tira un fer de son petit sac, arracha les quarante dents du lion, et mit à leur place quarante diamants d’une égale grosseur.
Son maître, avec sa modestie ordinaire, se remit à sa place ; il donna la tête du lion à son oiseau : « Bel oiseau, dit-il, allez porter aux pieds de Formosante ce faible hommage. » L’oiseau part, tenant dans une de ses serres le terrible trophée ; il le présente à la princesse en baissant humblement le cou, et en s’aplatissant devant elle. Les quarante brillants éblouirent tous les yeux. On ne connaissait pas encore cette magnificence dans la superbe Babylone : l’émeraude, la topaze, le saphir, et le pyrope, étaient regardés comme les plus précieux ornements. Bélus et toute la cour étaient saisis d’admiration. L’oiseau qui offrait ce présent les surprit encore davantage. Il était de la taille d’un aigle, mais ses yeux étaient aussi doux et aussi tendres que ceux de l’aigle sont fiers et menaçants. Son bec était couleur de rose, et semblait tenir quelque chose de la belle bouche de Formosante. Son cou rassemblait toutes les couleurs de l’iris, mais plus vives et plus brillantes. L’or en mille nuances éclatait sur son plumage. Ses pieds paraissaient un mélange d’argent et de pourpre ; et la queue des beaux oiseaux qu’on attela depuis au char de Junon n’approchait pas de la sienne.
L’attention, la curiosité, l’étonnement, l’extase de toute la cour, se partageaient entre les quarante diamants et l’oiseau. Il s’était perché sur la balustrade, entre Bélus et sa fille Formosante ; elle le flattait, le caressait, le baisait. Il semblait recevoir ses caresses avec un plaisir mêlé de respect. Quand la princesse lui donnait des baisers, il les rendait, et la regardait ensuite avec des yeux attendris. Il recevait d’elle des biscuits et des pistaches, qu’il prenait de sa patte purpurine et argentée, et qu’il portait à son bec avec des grâces inexprimables.
Bélus, qui avait considéré les diamants avec attention, jugeait qu’une de ses provinces pouvait à peine payer un présent si riche. Il ordonna qu’on préparât pour l’inconnu des dons encore plus magnifiques que ceux qui étaient destinés aux trois monarques. « Ce jeune homme, disait-il, est sans doute le fils du roi de la Chine, ou de cette partie du monde qu’on nomme Europe, dont j’ai entendu parler, ou de l’Afrique, qui est, dit on, voisine du royaume d’Égypte. »
Il envoya sur-le-champ son grand écuyer complimenter l’inconnu, et lui demander s’il était souverain ou fils de souverain d’un de ces empires, et pourquoi, possédant de si étonnants trésors, il était venu avec un valet et un petit sac.
Tandis que le grand écuyer avançait vers l’amphithéâtre pour s’acquitter de sa commission, arriva un autre valet sur une licorne. Ce valet, adressant la parole au jeune homme, lui dit : « Ormar, votre père touche à l’extrémité de sa vie, et je suis venu vous en avertir. » L’inconnu leva les yeux au ciel, versa des larmes, et ne répondit que par ce mot : « Partons. »
Le grand écuyer, après avoir fait les compliments de Bélus au vainqueur du lion, au donneur des quarante diamants, au maître du bel oiseau, demanda au valet de quel royaume était souverain le père de ce jeune héros. Le valet répondit : « Son père est un vieuxbergerqui est fort aimé dans le canton. »
Pendant ce court entretien l’inconnu était déjà monté sur sa licorne. Il dit au grand écuyer : « Seigneur, daignez me mettre aux pieds de Bélus et de sa fille. J’ose la supplier d’avoir grand soin de l’oiseau que je lui laisse : il est unique comme elle. » En achevant ces mots il partit comme un éclair ; les deux valets le suivirent, et on le perdit de vue.
Formosante ne put s’empêcher de jeter un grand cri. L’oiseau, se retournant vers l’amphithéâtre où son maître avait été assis, parut très-affligé de ne le plus voir. Puis regardant fixement la princesse, et frottant doucement sa belle main de son bec, il sembla se vouer à son service.
Bélus, plus étonné que jamais, apprenant que ce jeune homme si extraordinaire était le fils d’un berger, ne put le croire. Il fit courir après lui ; mais bientôt on lui rapporta que les licornes sur lesquelles ces trois hommes couraient ne pouvaient être atteintes, et qu’au galop dont elles allaient elles devaient faire cent lieues par jour.
La Princesse de Babylone - Chapitre II
Tout le monde raisonnait sur cette aventure étrange, et s’épuisait en vaines conjectures. Comment le fils d’unbergerpeut-il donner quarante gros diamants ? Pourquoi est-il monté sur une licorne ? On s’y perdait ; et Formosante, en caressant son oiseau, était plongée dans une rêverie profonde.
La princesse Aldée, sa cousine issue de germain, très-bien faite, et presque aussi belle que Formosante, lui dit : « Ma cousine, je ne sais pas si ce jeune demi-dieu est le fils d’un berger ; mais il me semble qu’il a rempli toutes les conditions attachées à votre mariage. Il a bandé l’arc de Nembrod, il a vaincu le lion, il a beaucoup d’esprit puisqu’il a fait pour vous un assez joli impromptu. Après les quarante énormes diamants qu’il vous a donnés, vous ne pouvez nier qu’il ne soit le plus généreux des hommes. Il possédait dans son oiseau ce qu’il y a de plus rare sur la terre. Sa vertu n’a point d’égale, puisque, pouvant demeurer auprès de vous, il est parti sans délibérer dès qu’il a su que son père était malade. L’oracle est accompli dans tous ses points, excepté dans celui qui exige qu’il terrasse ses rivaux ; mais il a fait plus, il a sauvé la vie du seul concurrent qu’il pouvait craindre ; et, quand il s’agira de battre les deux autres, je crois que vous ne doutez pas qu’il n’en vienne à bout aisément.
— Tout ce que vous dites est bien vrai, répondit Formosante ; mais est-il possible que le plus grand des hommes, et peut-être même le plus aimable, soit le fils d’un berger ? »
La dame d’honneur, se mêlant de la conversation, dit que très-souvent ce mot de berger était appliqué aux rois ; qu’on les appelait bergers, parce qu’ils tondent de fort près leur troupeau ; que c’était sans doute une mauvaise plaisanterie de son valet ; que ce jeune héros n’était venu si mal accompagné que pour faire voir combien son seul mérite était au-dessus du faste des rois, et pour ne devoir Formosante qu’à lui-même. La princesse ne répondit qu’en donnant à son oiseau mille tendres baisers.
On préparait cependant un grand festin pour les trois rois et pour tous les princes qui étaient venus à la fête. La fille et la nièce du roi devaient en faire les honneurs. On portait chez les rois des présents dignes de la magnificence de Babylone. Bélus, en attendant qu’on servît, assembla son conseil sur le mariage de la belle Formosante ; et voici comme il parla en grand politique :
« Je suis vieux, je ne sais plus que faire, ni à qui donner ma fille. Celui qui la méritait n’est qu’un vil berger, le roi des Indes et celui d’Égypte sont des poltrons ; le roi des Scythes me conviendrait assez, mais il n’a rempli aucune des conditions imposées. Je vais encore consulter l’oracle. En attendant, délibérez, et nous conclurons suivant ce que l’oracle aura dit : car un roi ne doit se conduire que par l’ordre exprès des dieux immortels. »
Alors il va dans sa chapelle ; l’oracle lui répond en peu de mots, suivant sa coutume : « Ta fille ne sera mariée que quand elle aura couru le monde. » Bélus, étonné, revient au conseil, et rapporte cette réponse.
Tous les ministres avaient un profond respect pour les oracles ; tous convenaient ou feignaient de convenir qu’ils étaient le fondement de la religion ; que la raison doit se taire devant eux ; que c’est par eux que les rois règnent sur les peuples, et les mages sur les rois ; que sans les oracles il n’y aurait ni vertu ni repos sur la terre. Enfin, après avoir témoigné la plus profonde vénération pour eux, presque tous conclurent que celui-ci était impertinent, qu’il ne fallait pas lui obéir ; que rien n’était plus indécent pour une fille, et surtout pour celle du grand roi de Babylone, que d’aller courir sans savoir où ; que c’était le vrai moyen de n’être point mariée, ou de faire un mariage clandestin, honteux et ridicule ; qu’en un mot cet oracle n’avait pas le sens commun.
Le plus jeune des ministres, nommé Onadase, qui avait plus d’esprit qu’eux, dit que l’oracle entendait sans doute quelque pèlerinage de dévotion, et qu’il s’offrait à être le conducteur de la princesse. Le conseil revint à son avis ; mais chacun voulut servir d’écuyer. Le roi décida que la princesse pourrait aller à trois cents parasanges sur le chemin de l’Arabie, à un temple dont le saint avait la réputation de procurer d’heureux mariages aux filles, et que ce serait le doyen du conseil qui l’accompagnerait. Après cette décision on alla souper.
La Princesse de Babylone - Chapitre III
Au milieu des jardins, entre deux cascades, s’élevait un salon ovale de trois cents pieds de diamètre, dont la voûte d’azur semée d’étoiles d’or représentait toutes les constellations avec les planètes, chacune à leur véritable place, et cette voûte tournait, ainsi que le ciel, par des machines aussi invisibles que le sont celles qui dirigent les mouvements célestes. Cent mille flambeaux enfermés dans des cylindres de cristal de roche éclairaient les dehors et l’intérieur de la salle à manger ; un buffet en gradins portait vingt mille vases ou plats d’or ; et vis-à-vis le buffet d’autres gradins étaient remplis de musiciens. Deux autres amphithéâtres étaient chargés, l’un, des fruits de toutes les saisons ; l’autre, d’amphores de cristal où brillaient tous les vins de la terre.
Les convives prirent leurs places autour d’une table de compartiments qui figuraient des fleurs et des fruits, tous en pierres précieuses. La belle Formosante fut placée entre le roi des Indes et celui d’Égypte, la belle Aldée auprès du roi des Scythes. Il y avait une trentaine de princes, et chacun d’eux était à côté d’une des plus belles dames du palais. Le roi de Babylone au milieu, vis-à-vis de sa fille, paraissait partagé entre le chagrin de n’avoir pu la marier, et le plaisir de la garder encore. Formosante lui demanda la permission de mettre son oiseau sur la table à côté d’elle. Le roi le trouva très-bon.
La musique, qui se fit entendre, donna une pleine liberté à chaque prince d’entretenir sa voisine. Le festin parut aussi agréable que magnifique. On avait servi devant Formosante un ragoût que le roi son père aimait beaucoup. La princesse dit qu’il fallait le porter devant Sa Majesté ; aussitôt l’oiseau se saisit du plat avec une dextérité merveilleuse, et va le présenter au roi. Jamais on ne fut plus étonné à souper. Bélus lui fit autant de caresses que sa fille. L’oiseau reprit ensuite son vol pour retourner auprès d’elle. Il déployait en volant une si belle queue, ses ailes étendues étalaient tant de brillantes couleurs, l’or de son plumage jetait un éclat si éblouissant, que tous les yeux ne regardaient que lui. Tous les concertants cessèrent leur musique et devinrent immobiles. Personne ne mangeait, personne ne parlait : on n’entendait qu’un murmure d’admiration. La princesse de Babylone le baisa pendant tout le souper, sans songer seulement s’il y avait des rois dans le monde. Ceux des Indes et d’Égypte sentirent redoubler leur dépit et leur indignation, et chacun d’eux se promit bien de hâter la marche de ses trois cent mille hommes pour se venger.
Pour le roi des Scythes, il était occupé à entretenir la belle Aldée : son cœur altier, méprisant sans dépit les inattentions de Formosante, avait conçu pour elle plus d’indifférence que de colère. « Elle est belle, disait-il, je l’avoue ; mais elle me paraît de ces femmes qui ne sont occupées que de leur beauté, et qui pensent que le genre humain doit leur être bien obligé quand elles daignent se laisser voir en public. On n’adore point des idoles dans mon pays. J’aimerais mieux une laideron complaisante et attentive que cette belle statue. Vous avez, madame, autant de charmes qu’elle, et vous daignez au moins faire conversation avec les étrangers. Je vous avoue, avec la franchise d’un Scythe, que je vous donne la préférence sur votre cousine. » Il se trompait pourtant sur le caractère de Formosante : elle n’était pas si dédaigneuse qu’elle le paraissait ; mais son compliment fut très-bien reçu de la princesse Aldée, Leur entretien devint fort intéressant : ils étaient très-contents, et déjà sûrs l’un de l’autre avant qu’on sortît de table.
Après le souper, on alla se promener dans les bosquets. Le roi des Scythes et Aldée ne manquèrent pas de chercher un cabinet solitaire. Aldée, qui était la franchise même, parla ainsi à ce prince :
« Je ne hais point ma cousine, quoiqu’elle soit plus belle que moi, et qu’elle soit destinée au trône de Babylone : l’honneur de vous plaire me tient lieu d’attraits. Je préfère la Scythie avec vous à la couronne de Babylone sans vous ; mais cette couronne m’appartient de droit, s’il y a des droits dans le monde : car je suis de la branche aînée de Nembrod, et Formosante n’est que de la cadette. Son grand-père détrôna le mien, et le fit mourir.
— Telle est donc la force du sang dans la maison de Babylone ! dit le Scythe. Comment s’appelait votre grand-père ?
— Il se nommait Aldée, comme moi ; mon père avait le même nom : il fut relégué au fond de l’empire avec ma mère ; et Bélus, après leur mort, ne craignant rien de moi, voulut bien m’élever auprès de sa fille ; mais il a décidé que je ne serais jamais mariée.
— Je veux venger votre père, votre grand-père, et vous, dit le roi des Scythes. Je vous réponds que vous serez mariée ; je vous enlèverai après-demain de grand matin, car il faut dîner demain avec le roi de Babylone, et je reviendrai soutenir vos droits avec une armée de trois cent mille hommes.
— Je le veux bien », dit la belle Aldée ; et, après s’être donné leur parole d’honneur, ils se séparèrent.
Il y avait longtemps que l’incomparable Formosante s’était allée coucher. Elle avait fait placer à côté de son lit un petit oranger dans une caisse d’argent pour y faire reposer son oiseau. Ses rideaux étaient fermés ; mais elle n’avait nulle envie de dormir ; son cœur et son imagination étaient trop éveillés. Le charmant inconnu était devant ses yeux ; elle le voyait tirant une flèche avec l’arc de Nembrod ; elle le contemplait coupant la tête du lion ; elle récitait son madrigal ; enfin elle le voyait s’échapper de la foule, monté sur sa licorne ; alors elle éclatait en sanglots ; elle s’écriait avec larmes : « Je ne le reverrai donc plus ; il ne reviendra pas !
— Il reviendra, madame, lui répondit l’oiseau du haut de son oranger ; peut-on vous avoir vue, et ne pas vous revoir ?
— Ô ciel ! ô puissances éternelles ! mon oiseau parle le pur chaldéen ! »
En disant ces mots, elle tire ses rideaux, lui tend les bras, se met à genoux sur son lit : « Êtes-vous un dieu descendu sur la terre ? êtes-vous le grand Orosmade caché sous ce beau plumage ? Si vous êtes un dieu, rendez-moi ce beau jeune homme.
— Je ne suis qu’un volatile, répliqua l’autre ; mais je naquis dans le temps que toutes les bêtes parlaient encore, et que les oiseaux, les serpents, les ânesses, les chevaux, et les griffons, s’entretenaient familièrement avec les hommes. Je n’ai pas voulu parler devant le monde, de peur que vos dames d’honneur ne me prissent pour un sorcier : je ne veux me découvrir qu’à vous. »
Formosante, interdite, égarée, enivrée de tant de merveilles, agitée de l’empressement de faire cent questions à la fois, lui demanda d’abord quel âge il avait, « Vingt-sept mille neuf cents ans et six mois, madame ; je suis de l’âge de la petite révolution du ciel que vos mages appellent la précession des équinoxes, et qui s’accomplit en près de vingt-huit mille de vos années. Il y a des révolutions infiniment plus longues : aussi nous avons des êtres beaucoup plus vieux que moi. Il y a vingt-deux mille ans que j’appris le chaldéen dans un de mes voyages ; j’ai toujours conservé beaucoup de goût pour la langue chaldéenne ; mais les autres animaux mes confrères ont renoncé à parler dans vos climats.
— Et pourquoi cela, mon divin oiseau ?
— Hélas ! c’est parce que les hommes ont pris enfin l’habitude de nous manger, au lieu de converser et de s’instruire avec nous. Les barbares ! ne devaient-ils pas être convaincus qu’ayant les mêmes organes qu’eux, les mêmes sentiments, les mêmes besoins, les mêmes désirs, nous avions ce qui s’appelle une âme tout comme eux ; que nous étions leurs frères, et qu’il ne fallait cuire et manger que les méchants ? Nous sommes tellement vos frères que le grand Être, l’Être éternel et formateur, ayant fait un pacte avec les hommes, nous comprit expressément dans le traité. Il vous défendit de vous nourrir de notre sang, et à nous, de sucer le vôtre.
« Les fables de votre ancien Locman, traduites en tant de langues, seront un témoignage éternellement subsistant de l’heureux commerce que vous avez eu autrefois avec nous. Elles commencent toutes par ces mots : Du temps que les bêtes parlaient[9]. Il est vrai qu’il y a beaucoup de femmes parmi vous qui parlent toujours à leurs chiens ; mais ils ont résolu de ne point répondre depuis qu’on les a forcés à coups de fouet d’aller à la chasse, et d’être les complices du meurtre de nos anciens amis communs, les cerfs, les daims, les lièvres et les perdrix.
« Vous avez encore d’anciens poëmes dans lesquels les chevaux parlent, et vos cochers leur adressent la parole tous les jours ; mais c’est avec tant de grossièreté, et en prononçant des mots si infâmes, que les chevaux, qui vous aimaient tant autrefois, vous détestent aujourd’hui. « Le pays où demeure votre charmant inconnu, le plus parfait des hommes, est demeuré le seul où votre espèce sache encore aimer la nôtre et lui parler ; et c’est la seule contrée de la terre où les hommes soient justes.
— Et où est-il ce pays de mon cher inconnu ? Quel est le nom de ce héros ? Comment se nomme son empire ? Car je ne croirai pas plus qu’il est un berger que je ne crois que vous êtes une chauve-souris.
— Son pays, madame, est celui des Gangarides, peuple vertueux et invincible qui habite la rive orientale du Gange. Le nom de mon ami est Amazan. Il n’est pas roi, et je ne sais même s’il voudrait s’abaisser à l’être ; il aime trop ses compatriotes : il est berger comme eux. Mais n’allez pas vous imaginer que ces bergers ressemblent aux vôtres, qui, couverts à peine de lambeaux déchirés, gardent des moutons infiniment mieux habillés qu’eux ; qui gémissent sous le fardeau de la pauvreté, et qui payent à un exacteur la moitié des gages chétifs qu’ils reçoivent de leurs maîtres. Les bergers gangarides, nés tous égaux, sont les maîtres des troupeaux innombrables qui couvrent leurs prés éternellement fleuris. On ne les tue jamais : c’est un crime horrible vers le Gange de tuer et de manger son semblable. Leur laine, plus fine et plus brillante que la plus belle soie, est le plus grand commerce de l’Orient. D’ailleurs la terre des Gangarides produit tout ce qui peut flatter les désirs de l’homme. Ces gros diamants qu’Amazan a eu l’honneur de vous offrir sont d’une mine qui lui appartient. Cette licorne que vous l’avez vu monter est la monture ordinaire des Gangarides. C’est le plus bel animal, le plus fier, le plus terrible, et le plus doux qui orne la terre. Il suffirait de cent Gangarides et de cent licornes pour dissiper des armées innombrables. Il y a environ deux siècles qu’un roi des Indes fut assez fou pour vouloir conquérir cette nation : il se présenta suivi de dix mille éléphants et d’un million de guerriers. Les licornes percèrent les éléphants, comme j’ai vu sur votre table des mauviettes enfilées dans des brochettes d’or. Les guerriers tombaient sous le sabre des Gangarides comme les moissons de riz sont coupées par les mains des peuples de l’Orient. On prit le roi prisonnier avec plus de six cent mille hommes. On le baigna dans les eaux salutaires du Gange ; on le mit au régime du pays, qui consiste à ne se nourrir que de végétaux prodigués par la nature pour nourrir tout ce qui respire. Les hommes alimentés de carnage et abreuvés de liqueurs fortes ont tous un sang aigri et aduste qui les rend fous en cent manières différentes. Leur principale démence est la fureur de verser le sang de leurs frères, et de dévaster des plaines fertiles pour régner sur des cimetières. On employa six mois entiers à guérir le roi des Indes de sa maladie. Quand les médecins eurent enfin jugé qu’il avait le pouls plus tranquille et l’esprit plus rassis, ils en donnèrent le certificat au conseil des Gangarides. Ce conseil, ayant pris l’avis des licornes, renvoya humainement le roi des Indes, sa sotte cour, et ses imbéciles guerriers, dans leur pays. Cette leçon les rendit sages, et, depuis ce temps, les Indiens respectèrent les Gangarides, comme les ignorants qui voudraient s’instruire respectent parmi vous les philosophes chaldéens, qu’ils ne peuvent égaler.
— À propos, mon cher oiseau, lui dit la princesse, y a-t-il une religion chez les Gangarides ?
— S’il y en a une, madame ! nous nous assemblons pour rendre grâces à Dieu, les jours de la pleine lune, les hommes dans un grand temple de cèdre, les femmes dans un autre, de peur des distractions ; tous les oiseaux dans un bocage, les quadrupèdes sur une belle pelouse ; nous remercions Dieu de tous les biens qu’il nous a faits. Nous avons surtout des perroquets qui prêchent à merveille.
« Telle est la patrie de mon cher Amazan ; c’est là que je demeure ; j’ai autant d’amitié pour lui qu’il vous a inspiré d’amour. Si vous m’en croyez, nous partirons ensemble, et vous irez lui rendre sa visite.
— Vraiment, mon oiseau, vous faites là un joli métier, répondit en souriant la princesse, qui brûlait d’envie de faire le voyage, et qui n’osait le dire.
— Je sers mon ami, dit l’oiseau ; et, après le bonheur de vous aimer, le plus grand est celui de servir vos amours. »
Formosante ne savait plus où elle en était ; elle se croyait transportée hors de la terre. Tout ce qu’elle avait vu dans cette journée, tout ce qu’elle voyait, tout ce qu’elle entendait, et surtout ce qu’elle sentait dans son cœur, la plongeait dans un ravissement qui passait de bien loin celui qu’éprouvent aujourd’hui les fortunés musulmans quand, dégagés de leurs liens terrestres, ils se voient dans le neuvième ciel entre les bras de leurs houris, environnés et pénétrés de la gloire et de la félicité célestes.
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https://fr.wikisource.org/wiki/La_Princesse_de_Babylone/Texte_entier#cite_note-9La Princesse de Babylone - Chapitre IV
Elle passa toute la nuit à parler d’Amazan. Elle ne l’appelait plus que son berger ; et c’est depuis ce temps-là que les noms deberger et d’amant sont toujours employés l’un pour l’autre chez quelques nations. Tantôt elle demandait à l’oiseau si Amazan avait eu d’autres maîtresses. Il répondait que non, et elle était au comble de la joie. Tantôt elle voulait savoir à quoi il passait sa vie ; et elle apprenait avec transport qu’il l’employait à faire du bien, à cultiver les arts, à pénétrer les secrets de la nature, à perfectionner son être. Tantôt elle voulait savoir si l’âme de son oiseau était de la même nature que celle de son amant ; pourquoi il avait vécu près de vingt-huit mille ans, tandis que son amant n’en avait que dix-huit ou dix-neuf. Elle faisait cent questions pareilles, auxquelles l’oiseau répondait avec une discrétion qui irritait sa curiosité. Enfin, le sommeil ferma leurs yeux, et livra Formosante à la douce illusion des songes envoyés par les dieux, qui surpassent quelquefois la réalité même, et que toute la philosophie des Chaldéens a bien de la peine à expliquer.
Formosante ne s’éveilla que très-tard. Il était petit jour chez elle quand le roi son père entra dans sa chambre. L’oiseau reçut Sa Majesté avec une politesse respectueuse, alla au-devant de lui, battit des ailes, allongea son cou, et se remit sur son oranger.
Le roi s’assit sur le lit de sa fille, que ses rêves avaient encore embellie. Sa grande barbe s’approcha de ce beau visage, et après lui avoir donné deux baisers, il lui parla en ces mots : « Ma chère fille, vous n’avez pu trouver hier un mari, comme je l’espérais ; il vous en faut un pourtant : le salut de mon empire l’exige. J’ai consulté l’oracle, qui, comme vous savez, ne ment jamais, et qui dirige toute ma conduite ; il m’a ordonné de vous faire courir le monde. Il faut que vous voyagiez.
— Ah ! chez les Gangarides sans doute », dit la princesse ; et en prononçant ces mots, qui lui échappaient, elle sentit bien qu’elle disait une sottise. Le roi, qui ne savait pas un mot de géographie, lui demanda ce qu’elle entendait par des Gangarides. Elle trouva aisément une défaite. Le roi lui apprit qu’il fallait faire un pèlerinage ; qu’il avait nommé les personnes de sa suite, le doyen des conseillers d’État, le grand aumônier, une dame d’honneur, un médecin, un apothicaire, et son oiseau, avec tous les domestiques convenables.
Formosante, qui n’était jamais sortie du palais du roi son père, et qui jusqu’à la journée des trois rois et d’Amazan n’avait mené qu’une vie très-insipide dans l’étiquette du faste et dans l’apparence des plaisirs, fut ravie d’avoir un pèlerinage à faire. « Qui sait, disait-elle tout bas à son cœur, si les dieux n’inspireront pas à mon cher Gangaride le même désir d’aller à la même chapelle, et si je n’aurai pas le bonheur de revoir le pèlerin ? » Elle remercia tendrement son père, en lui disant qu’elle avait eu toujours une secrète dévotion pour le saint chez lequel on l’envoyait.
Bélus donna un excellent dîner à ses hôtes ; il n’y avait que des hommes. C’étaient tous gens fort mal assortis : rois, princes, ministres, pontifes, tous jaloux les uns des autres, tous pesant leurs paroles, tous embarrassés de leurs voisins et d’eux-mêmes. Le repas fut triste, quoiqu’on y bût beaucoup. Les princesses restèrent dans leurs appartements, occupées chacune de leur départ. Elles mangèrent à leur petit couvert. Formosante ensuite alla se promener dans les jardins avec son cher oiseau, qui, pour l’amuser, vola d’arbre en arbre en étalant sa superbe queue et son divin plumage.
Le roi d’Égypte, qui était chaud de vin, pour ne pas dire ivre, demanda un arc et des flèches à un de ses pages. Ce prince était à la vérité l’archer le plus maladroit de son royaume. Quand il tirait au blanc, la place où l’on était le plus en sûreté était le but où il visait ; mais le bel oiseau, en volant aussi rapidement que la flèche, se présenta lui-même au coup, et tomba tout sanglant entre les bras de Formosante. L’Égyptien, en riant d’un sot rire, se retira dans son quartier. La princesse perça le ciel de ses cris, fondit en larmes, se meurtrit les joues et la poitrine. L’oiseau mourant lui dit tout bas : « Brûlez-moi, et ne manquez pas de porter mes cendres vers l’Arabie Heureuse, à l’orient de l’ancienne ville d’Aden ou d’Éden, et de les exposer au soleil sur un petit bûcher de girofle et de cannelle. » Après avoir proféré ces paroles, il expira. Formosante resta longtemps évanouie, et ne revit le jour que pour éclater en sanglots. Son père, partageant sa douleur et faisant des imprécations contre le roi d’Égypte, ne douta pas que cette aventure n’annonçât un avenir sinistre. Il alla vite consulter l’oracle de sa chapelle. L’oracle répondit : « Mélange de tout ; mort vivant, infidélité et constance, perte et gain, calamités et bonheur. » Ni lui ni son conseil n’y purent rien comprendre ; mais enfin il était satisfait d’avoir rempli ses devoirs de dévotion.
Sa fille, éplorée, pendant qu’il consultait l’oracle, fit rendre à l’oiseau les honneurs funèbres qu’il avait ordonnés, et résolut de le porter en Arabie au péril de ses jours. Il fut brûlé dans du lin incombustible avec l’oranger sur lequel il avait couché ; elle en recueillit la cendre dans un petit vase d’or tout entouré d’escarboucles et des diamants qu’on ôta de la gueule du lion. Que ne put-elle, au lieu d’accomplir ce devoir funeste, brûler tout en vie le détestable roi d’Égypte ! C’était là tout son désir. Elle fit tuer, dans son dépit, ses deux crocodiles, ses deux hippopotames, ses deux zèbres, ses deux rats, et fit jeter ses deux momies dans l’Euphrate ; si elle avait tenu son bœuf Apis, elle ne l’aurait pas épargné.
Le roi d’Égypte, outré de cet affront, partit sur-le-champ pour faire avancer ses trois cent mille hommes. Le roi des Indes, voyant partir son allié, s’en retourna le jour même, dans le ferme dessein de joindre ses trois cent mille Indiens à l’armée égyptienne. Le roi de Scythie délogea dans la nuit avec la princesse Aldée, bien résolu de venir combattre pour elle à la tête de trois cent mille Scythes, et de lui rendre l’héritage de Babylone, qui lui était dû, puisqu’elle descendait de la branche aînée.
De son côté la belle Formosante se mit en route à trois heures du matin avec sa caravane de pèlerins, se flattant bien qu’elle pourrait aller en Arabie exécuter les dernières volontés de son oiseau, et que la justice des dieux immortels lui rendrait son cher Amazan, sans qui elle ne pouvait plus vivre.
Ainsi, à son réveil, le roi de Babylone ne trouva plus personne. « Comme les grandes fêtes se terminent, disait-il, et comme elles laissent un vide étonnant dans l’âme, quand le fracas est passé. » Mais il fut transporté d’une colère vraiment royale lorsqu’il apprit qu’on avait enlevé la princesse Aldée. Il donna ordre qu’on éveillât tous ses ministres, et qu’on assemblât le conseil. En attendant qu’ils vinssent, il ne manqua pas de consulter son oracle ; mais il ne put jamais en tirer que ces paroles si célèbres depuis dans tout l’univers : Quand on ne marie pas les filles, elles se marient elles-mêmes.
Aussitôt l’ordre fut donné de faire marcher trois cent mille hommes contre le roi des Scythes. Voilà donc la guerre la plus terrible allumée de tous les côtés ; et elle fut produite par les plaisirs de la plus belle fête qu’on ait jamais donnée sur la terre. L’Asie allait être désolée par quatre armées de trois cent mille combattants chacune. On sent bien que la guerre de Troie, qui étonna le monde quelques siècles après, n’était qu’un jeu d’enfants en comparaison ; mais aussi on doit considérer que dans la querelle des Troyens il ne s’agissait que d’une vieille femme fort libertine qui s’était fait enlever deux fois, au lieu qu’ici il s’agissait de deux filles et d’un oiseau.
Le roi des Indes allait attendre son armée sur le grand et magnifique chemin qui conduisait alors en droiture de Babylone à Cachemire. Le roi des Scythes courait avec Aldée par la belle route qui menait au mont Immaüs. Tous ces chemins ont disparu dans la suite par le mauvais gouvernement. Le roi d’Égypte avait marché à l’occident, et s’avançait vers la petite mer Méditerranée, que les ignorants Hébreux ont depuis nommée la Grande Mer.
À l’égard de la belle Formosante, elle suivait le chemin de Bassora, planté de hauts palmiers qui fournissaient un ombrage éternel et des fruits dans toutes les saisons. Le temple où elle allait en pèlerinage était dans Bassora même. Le saint à qui ce temple avait été dédié était à peu près dans le goût de celui qu’on adora depuis à Lampsaque. Non-seulement il procurait des maris aux filles, mais il tenait lieu souvent de mari. C’était le saint le plus fêté de toute l’Asie.
Formosante ne se souciait point du tout du saint de Bassora : elle n’invoquait que son cher berger gangaride, son bel Amazan. Elle comptait s’embarquer à Bassora, et entrer dans l’Arabie Heureuse pour faire ce que l’oiseau mort avait ordonné.
À la troisième couchée, à peine était-elle entrée dans une hôtellerie où ses fourriers avaient tout préparé pour elle, qu’elle apprit que le roi d’Égypte y entrait aussi. Instruit de la marche de la princesse par ses espions, il avait sur-le-champ changé de route, suivi d’une nombreuse escorte. Il arrive ; il fait placer des sentinelles à toutes les portes ; il monte dans la chambre de la belle Formosante, et lui dit : « Mademoiselle, c’est vous précisément que je cherchais ; vous avez fait très-peu de cas de moi lorsque j’étais à Babylone ; il est juste de punir les dédaigneuses et les capricieuses : vous aurez, s’il vous plaît, la bonté de souper avec moi ce soir ; vous n’aurez point d’autre lit que le mien, et je me conduirai avec vous selon que j’en serai content. »
Formosante vit bien qu’elle n’était pas la plus forte ; elle savait que le bon esprit consiste à se conformer à sa situation ; elle prit le parti de se délivrer du roi d’Égypte par une innocente adresse : elle le regarda du coin de l’œil, ce qui plusieurs siècles après s’est appelé lorgner ; et voici comme elle lui parla avec une modestie, une grâce, une douceur, un embarras, et une foule de charmes qui auraient rendu fou le plus sage des hommes, et aveuglé le plus clairvoyant :
« Je vous avoue, monsieur, que je baissai toujours les yeux devant vous quand vous fîtes l’honneur au roi mon père de venir chez lui. Je craignais mon cœur, je craignais ma simplicité trop naïve : je tremblais que mon père et vos rivaux ne s’aperçussent de la préférence que je vous donnais, et que vous méritez si bien. Je puis à présent me livrer à mes sentiments. Je jure par le bœuf Apis, qui est, après vous, tout ce que je respecte le plus au monde, que vos propositions m’ont enchantée. J’ai déjà soupé avec vous chez le roi mon père ; j’y souperai encore bien ici sans qu’il soit de la partie : tout ce que je vous demande, c’est que votre grand aumônier boive avec nous, il m’a paru à Babylone un très-bon convive ; j’ai d’excellent vin de Chiras, je veux vous en faire goûter à tous deux. À l’égard de votre seconde proposition, elle est très-engageante ; mais il ne convient pas à une fille bien née d’en parler : qu’il vous suffise de savoir que je vous regarde comme le plus grand des rois et le plus aimable des hommes. »
Ce discours fit tourner la tête au roi d’Égypte ; il voulut bien que l’aumônier fût en tiers. « J’ai encore une grâce à vous demander, lui dit la princesse ; c’est de permettre que mon apothicaire vienne me parler : les filles ont toujours de certaines petites incommodités qui demandent de certains soins, comme vapeurs de tête, battements de cœur, coliques, étouffements, auxquels il faut mettre un certain ordre dans de certaines circonstances ; en un mot, j’ai un besoin pressant de mon apothicaire, et j’espère que vous ne me refuserez pas cette légère marque d’amour.
— Mademoiselle, lui répondit le roi d’Égypte, quoiqu’un apothicaire ait des vues précisément opposées aux miennes, et que les objets de son art soient le contraire de ceux du mien, je sais trop bien vivre pour vous refuser une demande si juste : je vais ordonner qu’il vienne vous parler en attendant le souper, je conçois que vous devez être un peu fatiguée du voyage ; vous devez aussi avoir besoin d’une femme de chambre, vous pourrez faire venir celle qui vous agréera davantage ; j’attendrai ensuite vos ordres et votre commodité. »
Il se retira ; l’apothicaire et la femme de chambre nommée Irla arrivèrent. La princesse avait en elle une entière confiance ; elle lui ordonna de faire apporter six bouteilles de vin de Chiras pour le souper, et d’en faire boire de pareil à toutes les sentinelles qui tenaient ses officiers aux arrêts ; puis elle recommanda à l’apothicaire de faire mettre dans toutes les bouteilles certaines drogues de sa pharmacie qui faisaient dormir les gens vingt-quatre heures, et dont il était toujours pourvu. Elle fut ponctuellement obéie. Le roi revint avec le grand aumônier au bout d’une demi-heure : le souper fut très-gai ; le roi et le prêtre vidèrent les six bouteilles, et avouèrent qu’il n’y avait pas de si bon vin en Égypte ; la femme de chambre eut soin d’en faire boire aux domestiques qui avaient servi. Pour la princesse, elle eut grande attention de n’en point boire, disant que son médecin l’avait mise au régime. Tout fut bientôt endormi.
L’aumônier du roi d’Égypte avait la plus belle barbe que pût porter un homme de sa sorte. Formosante la coupa très-adroitement ; puis, l’ayant fait coudre à un petit ruban, elle l’attacha à son menton. Elle s’affubla de la robe du prêtre et de toutes les marques de sa dignité, habilla sa femme de chambre ensacristainde la déesse Isis ; enfin, s’étant munie de son urne et de ses pierreries, elle sortit de l’hôtellerie à travers les sentinelles, qui dormaient comme leur maître. La suivante avait eu soin de faire tenir à la porte deux chevaux prêts. La princesse ne pouvait mener avec elle aucun des officiers de sa suite : ils auraient été arrêtés par les grandes gardes.
Formosante et Irla passèrent à travers des haies de soldats qui, prenant la princesse pour le grand prêtre, l’appelaient mon révérendissime père en Dieu, et lui demandaient sa bénédiction. Les deux fugitives arrivent en vingt-quatre heures à Bassora, avant que le roi fût éveillé. Elles quittèrent alors leur déguisement, qui eût pu donner des soupçons. Elles frétèrent au plus vite un vaisseau qui les porta, par le détroit d’Ormus, au beau rivage d’Éden, dans l’Arabie Heureuse. C’est cet Éden dont les jardins furent si renommés qu’on en fit depuis la demeure des justes ; ils furent le modèle des champs Élysées, des jardins des Hespérides, et de ceux des îles Fortunées : car, dans ces climats chauds, les hommes n’imaginèrent point de plus grande béatitude que les ombrages et les murmures des eaux. Vivre éternellement dans les cieux avec l’Être suprême, ou aller se promener dans le jardin, dans le paradis, fut la même chose pour les hommes, qui parlent toujours sans s’entendre, et qui n’ont pu guère avoir encore d’idées nettes ni d’expressions justes.
Dès que la princesse se vit dans cette terre, son premier soin fut de rendre à son cher oiseau les honneurs funèbres qu’il avait exigés d’elle. Ses belles mains dressèrent un petit bûcher de girofle et de cannelle. Quelle fut sa surprise lorsqu’ayant répandu les cendres de l’oiseau sur ce bûcher, elle le vit s’enflammer de lui-même ! Tout fut bientôt consumé. Il ne parut, à la place des cendres, qu’un gros œuf dont elle vit sortir son oiseau plus brillant qu’il ne l’avait jamais été. Ce fut le plus beau des moments que la princesse eût éprouvés dans toute sa vie ; il n’y en avait qu’un qui pût lui être plus cher : elle le désirait, mais elle ne l’espérait pas.
« Je vois bien, dit-elle à l’oiseau, que vous êtes le phénix dont on m’avait tant parlé. Je suis prête à mourir d’étonnement et de joie. Je ne croyais point à la résurrection ; mais mon bonheur m’en a convaincue.
— La résurrection, madame, lui dit le phénix, est la chose du monde la plus simple. Il n’est pas plus surprenant de naître deux fois qu’une. Tout est résurrection dans ce monde ; les chenilles ressuscitent en papillons ; un noyau mis en terre ressuscite en arbre ; tous les animaux ensevelis dans la terre ressuscitent en herbes, en plantes, et nourrissent d’autres animaux dont ils font bientôt une partie de la substance toutes les particules qui composaient les corps sont changées en différents êtres. Il est vrai que je suis le seul à qui le puissant Orosmade ait fait la grâce de ressusciter dans sa propre nature. »
Formosante, qui, depuis le jour qu’elle vit Amazan et le phénix pour la première fois, avait passé toutes ses heures à s’étonner, lui dit : « Je conçois bien que le grand Être ait pu former de vos cendres un phénix à peu près semblable à vous ; mais que vous soyez précisément la même personne, que vous ayez la même âme, j’avoue que je ne le comprends pas bien clairement. Qu’est devenue votre âme pendant que je vous portais dans ma poche après votre mort ?
— Eh ! mon Dieu ! madame, n’est-il pas aussi facile au grand Orosmade de continuer son action sur une petite étincelle de moi-même que de commencer cette action ? Il m’avait accordé auparavant le sentiment, la mémoire et la pensée : il me les accorde encore ; qu’il ait attaché cette faveur à un atome de feu élémentaire caché dans moi, ou à l’assemblage de mes organes, cela ne fait rien au fond : le phénix et les hommes ignoreront toujours comment la chose se passe ; mais la plus grande grâce que l’Être suprême m’ait accordée est de me faire renaître pour vous. Que ne puis-je passer les vingt-huit mille ans que j’ai encore à vivre jusqu’à ma prochaine résurrection entre vous et mon cher Amazan !
— Mon phénix, lui repartit la princesse, songez que les premières paroles que vous me dîtes à Babylone, et que je n’oublierai jamais, me flattèrent de l’espérance de revoir ce cher berger que j’idolâtre : il faut absolument que nous allions ensemble chez les Gangarides, et que je le ramène à Babylone.
— C’est bien mon dessein, dit le phénix ; il n’y a pas un moment à perdre. Il faut aller trouver Amazan par le plus court chemin, c’est-à-dire par les airs. Il y a dans l’Arabie Heureuse deux griffons, mes amis intimes, qui ne demeurent qu’à cent cinquante milles d’ici : je vais leur écrire par la poste aux pigeons ; ils viendront avant la nuit, nous aurons tout le temps de vous faire travailler un petit canapé commode avec des tiroirs où l’on mettra vos provisions de bouche. Vous serez très à votre aise dans cette voiture avec votre demoiselle. Les deux griffons sont les plus vigoureux de leur espèce ; chacun d’eux tiendra un des bras du canapé entre ses griffes ; mais, encore une fois, les moments sont chers. » Il alla sur-le-champ avec Formosante commander le canapé à un tapissier de sa connaissance. Il fut achevé en quatre heures. On mit dans les tiroirs despetits pains à la reine, des biscuits meilleurs que ceux de Babylone, des poncires, des ananas, des cocos, des pistaches, et du vin d’Éden, qui l’emporte sur le vin de Chiras autant que celui de Chiras est au-dessus de celui de Surenne.
Le canapé était aussi léger que commode et solide. Les deux griffons arrivèrent dans Éden à point nommé. Formosante et Irla se placèrent dans la voiture. Les deux griffons l’enlevèrent comme une plume. Le phénix tantôt volait auprès, tantôt se perchait sur le dossier. Les deux griffons cinglèrent vers le Gange avec la rapidité d’une flèche qui fend les airs. On ne se reposait que la nuit pendant quelques moments pour manger, et pour faire boire un coup aux deux voituriers.
On arriva enfin chez les Gangarides. Le cœur de la princesse palpitait d’espérance, d’amour et de joie. Le phénix fit arrêter la voiture devant la maison d’Amazan : il demande à lui parler ; mais il y avait trois heures qu’il en était parti, sans qu’on sût où il était allé.
Il n’y a point de termes dans la langue même des Gangarides qui puissent exprimer le désespoir dont Formosante fut accablée. « Hélas ! voilà ce que j’avais craint, dit le phénix ; les trois heures que vous avez passées dans votre hôtellerie sur le chemin de Bassora avec ce malheureux roi d’Égypte vous ont enlevé peut-être pour jamais le bonheur de votre vie : j’ai bien peur que nous n’ayons perdu Amazan sans retour. »
Alors il demanda aux domestiques si on pouvait saluer madame sa mère. Ils répondirent que son mari était mort l’avant-veille, et qu’elle ne voyait personne. Le phénix, qui avait du crédit dans la maison, ne laissa pas de faire entrer la princesse de Babylone dans un salon dont les murs étaient revêtus de bois d’oranger à filets d’ivoire ; les sous-bergers et sous-bergères, en longues robes blanches, ceintes de garnitures aurore, lui servirent dans cent corbeilles de simple porcelaine cent mets délicieux, parmi lesquels on ne voyait aucun cadavre déguisé : c’était du riz, du sago, de la semoule, du vermicelle, des macaronis, des omelettes, des œufs au lait, des fromages à la crème, des pâtisseries de toute espèce, des légumes, des fruits d’un parfum et d’un goût dont on n’a point d’idée dans les autres climats ; c’était une profusion de liqueurs rafraîchissantes, supérieures aux meilleurs vins.
Pendant que la princesse mangeait, couchée sur un lit de roses, quatre pavons, ou paons, ou pans, heureusement muets, l’éventaient de leurs brillantes ailes ; deux cents oiseaux, cent bergers et cent bergères, lui donnèrent un concert à deux chœurs ; les rossignols, les serins, les fauvettes, les pinsons, chantaient le dessus avec les bergères ; les bergers faisaient la haute-contre et la basse : c’était en tout la belle et simple nature. La princesse avoua que, s’il y avait plus de magnificence à Babylone, la nature était mille fois plus agréable chez les Gangarides ; mais, pendant qu’on lui donnait cette musique si consolante et si voluptueuse, elle versait des larmes ; elle disait à la jeune Irla sa compagne : « Ces bergers et ces bergères, ces rossignols et ces serins font l’amour, et moi, je suis privée du héros gangaride, digne objet de mes très-tendres et très-impatients désirs. »
Pendant qu’elle faisait ainsi collation, qu’elle admirait et qu’elle pleurait, le phénix disait à la mère d’Amazan : « Madame, vous ne pouvez vous dispenser de voir la princesse de Babylone ; vous savez…
— Je sais tout, dit-elle, jusqu’à son aventure dans l’hôtellerie sur le chemin de Bassora ; un merle m’a tout conté ce matin ; et ce cruel merle est cause que mon fils, au désespoir, est devenu fou, et a quitté la maison paternelle.
— Vous ne savez donc pas, reprit le phénix, que la princesse m’a ressuscité ?
— Non, mon cher enfant ; je savais par le merle que vous étiez mort, et j’en étais inconsolable. J’étais si affligée de cette perte, de la mort de mon mari, et du départ précipité de mon fils, que j’avais fait défendre ma porte ; mais puisque la princesse de Babylone me fait l’honneur de me venir voir, faites-la entrer au plus vite ; j’ai des choses de la dernière conséquence à lui dire, et je veux que vous y soyez présent. » Elle alla aussitôt dans un autre salon au-devant de la princesse. Elle ne marchait pas facilement : c’était une dame d’environ trois cents années ; mais elle avait encore de beaux restes, et on voyait bien que vers les deux cent trente à quarante ans elle avait été charmante. Elle reçut Formosante avec une noblesse respectueuse, mêlée d’un air d’intérêt et de douleur qui fit sur la princesse une vive impression.
Formosante lui fit d’abord ses tristes compliments sur la mort de son mari. « Hélas ! dit la veuve, vous devez vous intéresser à sa perte plus que vous ne pensez.
— J’en suis touchée sans doute, dit Formosante ; il était le père de… » À ces mots elle pleura. « Je n’étais venue que pour lui et à travers bien des dangers. J’ai quitté pour lui mon père et la plus brillante cour de l’univers ; j’ai été enlevée par un roi d’Égypte que je déteste. Échappée à ce ravisseur, j’ai traversé les airs pour venir voir ce que j’aime ; j’arrive, et il me fuit ! » Les pleurs et les sanglots l’empêchèrent d’en dire davantage.
La mère lui dit alors : « Madame, lorsque le roi d’Égypte vous ravissait, lorsque vous soupiez avec lui dans un cabaret sur le chemin de Bassora, lorsque vos belles mains lui versaient du vin de Chiras, vous souvenez-vous d’avoir vu un merle qui voltigeait dans la chambre ?
— Vraiment oui, vous m’en rappelez la mémoire ; je n’y avais pas fait d’attention ; mais, en recueillant mes idées, je me souviens très-bien qu’au moment que le roi d’Égypte se leva de table pour me donner un baiser, le merle s’envola par la fenêtre en jetant un grand cri, et ne reparut plus.
— Hélas ! madame, reprit la mère d’Amazan, voilà ce qui fait précisément le sujet de nos malheurs ; mon fils avait envoyé ce merle s’informer de l’état de votre santé et de tout ce qui se passait à Babylone ; il comptait revenir bientôt se mettre à vos pieds et vous consacrer sa vie. Vous ne savez pas à quel excès il vous adore. Tous les Gangarides sont amoureux et fidèles ; mais mon fils est le plus passionné et le plus constant de tous. Le merle vous rencontra dans un cabaret ; vous buviez très-gaiement avec le roi d’Égypte et un vilain prêtre ; il vous vit enfin donner un tendre baiser à ce monarque, qui avait tué le phénix, et pour qui mon fils conserve une horreur invincible. Le merle à cette vue fut saisi d’une juste indignation : il s’envola en maudissant vos funestes amours ; il est revenu aujourd’hui, il a tout conté ; mais dans quels moments, juste ciel ! dans le temps où mon fils pleurait avec moi la mort de son père et celle du phénix ; dans le temps qu’il apprenait de moi qu’il est votre cousin issu de germain !
— Ô ciel ! mon cousin ! madame, est-il possible ? par quelle aventure ? comment ? quoi ! je serais heureuse à ce point ! et je serais en même temps assez infortunée pour l’avoir offensé !
— Mon fils est votre cousin, vous dis-je, reprit la mère, et je vais bientôt vous en donner la preuve ; mais en devenant ma parente vous m’arrachez mon fils ; il ne pourra survivre à la douleur que lui a causée votre baiser donné au roi d’Égypte.
— Ah ! ma tante, s’écria la belle Formosante, je jure par lui et par le puissant Orosmade que ce baiser funeste, loin d’être criminel, était la plus forte preuve d’amour que je pusse donner à votre fils. Je désobéissais à mon père pour lui. J’allais pour lui de l’Euphrate au Gange. Tombée entre les mains de l’indigne pharaon d’Égypte, je ne pouvais lui échapper qu’en le trompant. J’en atteste les cendres et l’âme du phénix, qui étaient alors dans ma poche ; il peut me rendre justice ; mais comment votre fils, né sur les bords du Gange, peut-il être mon cousin, moi dont la famille règne sur les bords de l’Euphrate depuis tant de siècles ?
— Vous savez, lui dit la vénérable Gangaride, que votre grand-oncle Aldée était roi de Babylone, et qu’il fut détrôné par le père de Bélus.
— Oui madame.
— Vous savez que son fils Aldée avait eu de son mariage la princesse Aldée, élevée dans votre cour. C’est ce prince, qui, étant persécuté par votre père, vint se réfugier dans notre heureuse contrée, sous un autre nom ; c’est lui qui m’épousa ; j’en ai eu le jeune prince Aldée-Amazan, le plus beau, le plus fort, le plus courageux, le plus vertueux des mortels, et aujourd’hui le plus fou. Il alla aux fêtes de Babylone sur la réputation de votre beauté : depuis ce temps-là il vous idolâtre, et peut-être je ne reverrai jamais mon cher fils. »
Alors elle fit déployer devant la princesse tous les titres de la maison des Aldées ; à peine Formosante daigna les regarder. « Ah ! madame, s’écria-t-elle, examine-t-on ce qu’on désire ? Mon cœur vous en croit assez. Mais où est Aldée-Amazan ? où est mon parent, mon amant, mon roi ? où est ma vie ? quel chemin a-t-il pris ? J’irais le chercher dans tous les globes que l’Éternel a formés, et dont il est le plus bel ornement. J’irais dans l’étoileCanope,dansSheat,dansAldebaran ;j’irais le convaincre de mon amour et de mon innocence. »
Le phénix justifia la princesse du crime que lui imputait le merle d’avoir donné par amour un baiser au roi d’Égypte ; mais il fallait détromper Amazan et le ramener. Il envoie des oiseaux sur tous les chemins ; il met en campagne les licornes : on lui rapporte enfin qu’Amazan a pris la route de la Chine. « Eh bien ! allons à la Chine, s’écria la princesse ; le voyage n’est pas long ; j’espère bien vous ramener votre fils dans quinze jours au plus tard. » À ces mots, que de larmes de tendresse versèrent la mère gangaride et la princesse de Babylone ! que d’embrassements ! que d’effusion de cœur !
Le phénix commanda sur-le-champ un carrosse à six licornes. La mère fournit deux cents cavaliers, et fit présent à la princesse, sa nièce, de quelques milliers des plus beaux diamants du pays. Le phénix, affligé du mal que l’indiscrétion du merle avait causé, fit ordonner à tous les merles de vider le pays ; et c’est depuis ce temps qu’il ne s’en trouve plus sur les bords du Gange.