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Étudier les chapitres V à VIII

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Je lis les chapitres V à VIII

Thérèse Raquin - Chapitre V

Un jeudi, en revenant de son bureau, Camille amena avec lui un grand gaillard, carré des épaules, qu’il poussa dans la boutique d’un geste familier.
— Mère, demanda-t-il à madame Raquin en le lui montrant, reconnais-tu ce monsieur-là ?
La vieille mercière regarda le grand gaillard, chercha dans ses souvenirs et ne trouva rien. Thérèse suivait cette scène d’un air placide.
— Comment ! reprit Camille, tu ne reconnais pas Laurent, le petit Laurent, le fils du père Laurent qui a de si beaux champs de blé du côté de Jeufosse ?… Tu ne te rappelles pas ?… J’allais à l’école avec lui ; il venait me chercher le matin, en sortant de chez son oncle qui était notre voisin, et tu lui donnais des tartines de confiture.
Madame Raquin se souvint brusquement du petit Laurent, qu’elle trouva singulièrement grandi. Il y avait bien vingt ans qu’elle ne l’avait vu. Elle voulut lui faire oublier son accueil étonné par un flot de souvenirs, par des cajoleries toutes maternelles. Laurent s’était assis, il souriait paisiblement, il répondait d’une voix claire, il promenait autour de lui des regards calmes et aisés.
— Figurez-vous, dit Camille, que ce farceur-là est employé à la gare du chemin de fer d’Orléans depuis dix-huit mois, et que nous ne nous sommes rencontrés et reconnus que ce soir. C’est si vaste, si important, cette administration !
Le jeune homme fit cette remarque, en agrandissant les yeux, en pinçant les lèvres, tout fier d’être l’humble rouage d’une grosse machine. Il continua en secouant la tête :
— Oh ! mais, lui, il se porte bien, il a étudié, il gagne déjà quinze cents francs…Son père l’a mis au collège ; il a fait son droit et a appris la peinture. N’est-ce pas, Laurent ?… Tu vas dîner avec nous.
— Je veux bien, répondit carrément Laurent.
Il se débarrassa de son chapeau et s’installa dans la boutique. Madame Raquin courut à ses casseroles. Thérèse, qui n’avait pas encore prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n’avait jamais vu un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l’étonnait. Elle contemplait avec une sorte d’admiration son front bas, planté d’une rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face régulière, d’une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards sur son cou ; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle s’oublia à considérer les grosses mains qu’il tenait étalées sur ses genoux ; les doigts en étaient carrés ; le poing fermé devait être énorme et aurait pu assommer un bœuf. Laurent était un vrai fils de paysan, d’allure un peu lourde, le dos bombé, les mouvements lents et précis, l’air tranquille et entêté. On sentait sous ses vêtements des muscles ronds et développés, tout un corps d’une chair épaisse et ferme. Et Thérèse l’examinait avec curiosité, allant de ses poings à sa face, éprouvant de petits frissons lorsque ses yeux rencontraient son cou de taureau.
Camille étala ses volumes de Buffon et ses livraisons à dix centimes, pour montrer à son ami qu’il travaillait, lui aussi. Puis, comme répondant à une question qu’il s’adressait depuis quelques instants :
— Mais, dit-il à Laurent, tu dois connaître ma femme ? Tu ne te rappelles pas cette petite cousine qui jouait avec nous, à Vernon ?
— J’ai parfaitement reconnu madame, répondit Laurent en regardant Thérèse en face.
Sous ce regard droit, qui semblait pénétrer en elle, la jeune femme éprouva une sorte de malaise. Elle eut un sourire forcé, et échangea quelques mots avec Laurent et son mari ; puis elle se hâta d’aller rejoindre sa tante. Elle souffrait.
On se mit à table. Dès le potage, Camille crut devoir s’occuper de son ami.
— Comment va ton père ? lui demanda-t-il.
— Mais je ne sais pas, répondit Laurent. Nous sommes brouillés ; il y a cinq ans que nous ne nous écrivons plus.
— Bah ! s’écria l’employé, étonné d’une pareille monstruosité.
— Oui, le cher homme a des idées à lui… Comme il est continuellement en procès avec ses voisins, il m’a mis au collège, rêvant de trouver plus tard en moi un avocat qui lui gagnerait toutes ses causes… Oh ! le père Laurent n’a que des ambitions utiles ; il veut tirer parti même de ses folies.
— Et tu n’as pas voulu être avocat ? dit Camille, de plus en plus étonné.
— Ma foi non, reprit son ami en riant… Pendant deux ans, j’ai fait semblant de suivre les cours, afin de toucher la pension de douze cents francs que mon père me servait. Je vivais avec un de mes camarades de collège, qui est peintre, et je m’étais mis à faire aussi de la peinture. Cela m’amusait ; le métier est drôle, pas fatigant. Nous fumions, nous blaguions tout le jour…
La famille Raquin ouvrait des yeux énormes.
— Par malheur, continua Laurent, cela ne pouvait durer. Le père a su que je lui contais des mensonges, il m’a retranché net mes cent francs par mois, en m’invitant à venir piocher la terre avec lui. J’ai essayé alors de peindre des tableaux de sainteté ; mauvais commerce… Comme j’ai vu clairement que j’allais mourir de faim, j’ai envoyé l’art à tous les diables et j’ai cherché un emploi… Le père mourra bien un de ces jours ; j’attends ça pour vivre sans rien faire.
Laurent parlait d’une voix tranquille. Il venait, en quelques mots, de conter une histoire caractéristique qui le peignait en entier. Au fond, c’était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs très-arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps puissant ne demandait qu’à ne rien faire, qu’à se vautrer dans une oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans remuer de place, sans courir la mauvaise chance d’une fatigue quelconque.
La profession d’avocat l’avait épouvanté, et il frissonnait à l’idée de piocher la terre. Il s’était jeté dans l’art, espérant y trouver un métier de paresseux ; le pinceau lui semblait un instrument léger à manier ; puis il croyait le succès facile. Il rêvait une vie de voluptés à bon marché, une belle vie pleine de femmes, de repos sur des divans, de mangeailles et de soûleries. Le rêve dura tant que le père Laurent envoya des écus. Mais, lorsque le jeune homme, qui avait déjà trente ans, vit la misère à l’horizon, il se mit à réfléchir ; il se sentait lâche devant les privations, il n’aurait pas accepté une journée sans pain pour la plus grande gloire de l’art. Comme il le disait, il envoya la peinture au diable, le jour où il s’aperçut qu’elle ne contenterait jamais ses larges appétits. Ses premiers essais étaient restés au-dessous de la médiocrité ; son œil de paysan voyait gauchement et salement la nature ; ses toiles, boueuses, mal bâties, grimaçantes, défiaient toute critique. D’ailleurs, il ne paraissait point trop vaniteux comme artiste, il ne se désespéra pas outre mesure, lorsqu’il lui fallut jeter les pinceaux. Il ne regretta réellement que l’atelier de son camarade de collège, ce vaste atelier dans lequel il s’était si voluptueusement vautré pendant quatre ou cinq ans. Il regretta encore les femmes qui venaient poser, et dont les caprices étaient à la portée de sa bourse. Ce monde de jouissances brutales lui laissa de cuisants besoins de chair. Il se trouva cependant à l’aise dans son métier d’employé ; il vivait très-bien en brute, il aimait cette besogne au jour le jour, qui ne le fatiguait pas et qui endormait son esprit. Deux choses l’irritaient seulement : il manquait de femmes, et la nourriture des restaurants à dix-huit sous n’apaisait pas les appétits gloutons de son estomac.
Camille l’écoutait, le regardait avec un étonnement de niais. Ce garçon débile, dont le corps mou et affaissé n’avait jamais eu une secousse de désir, rêvait puérilement à cette vie d’atelier dont son ami lui parlait. Il songeait à ces femmes qui étalent leur peau nue. Il questionna Laurent.
— Alors, lui dit-il, il y a eu, comme ça, des femmes qui ont retiré leur chemise devant toi ?
— Mais oui, répondit Laurent en souriant et en regardant Thérèse qui était devenue très-pâle.
— Ça doit vous faire un singulier effet, reprit Camille avec un rire d’enfant… Moi, je serais gêné… La première fois, tu as dû rester tout bête.
Laurent avait élargi une de ses grosses mains dont il regardait attentivement la paume. Ses doigts eurent de légers frémissements, des lueurs rouges montèrent à ses joues.
— La première fois, reprit-il comme se parlant à lui-même, je crois que j’ai trouvé ça naturel… C’est bien amusant, ce diable d’art, seulement ça ne rapporte pas un sou… J’ai eu pour modèle une rousse qui était adorable : des chairs fermes, éclatantes, une poitrine superbe, des hanches d’une largeur…
Laurent leva la tête et vit Thérèse devant lui, muette, immobile. La jeune femme le regardait avec une fixité ardente. Ses yeux, d’un noir mat, semblaient deux trous sans fond, et, par ses lèvres entr’ouvertes, on apercevait des clartés roses dans sa bouche. Elle était comme écrasée, ramassée sur elle-même ; elle écoutait.
Les regards de Laurent allèrent de Thérèse à Camille. L’ancien peintre retint un sourire. Il acheva sa phrase du geste, un geste large et voluptueux, que la jeune femme suivit du regard. On était au dessert, et madame Raquin venait de descendre pour servir une cliente.
Quand la nappe fut retirée, Laurent, songeur depuis quelques minutes, s’adressa brusquement à Camille.
— Tu sais, lui dit-il, il faut que je fasse ton portrait.
Cette idée enchanta madame Raquin et son fils. Thérèse resta silencieuse.
— Nous sommes en été, reprit Laurent, et comme nous sortons du bureau à quatre heures, je pourrai venir ici et te faire poser pendant deux heures, le soir. Ce sera l’affaire de huit jours.
— C’est cela, répondit Camille, rouge de joie ; tu dîneras avec nous… Je me ferai friser et je mettrai ma redingote noire.
Huit heures sonnaient. Grivet et Michaud firent leur entrée. Olivier et Suzanne arrivèrent derrière eux.
Camille présenta son ami à la société. Grivet pinça les lèvres. Il détestait Laurent, dont les appointements avaient monté trop vite, selon lui. D’ailleurs c’était toute une affaire que l’introduction d’un nouvel invité : les hôtes des Raquin ne pouvaient recevoir un inconnu sans quelque froideur.
Laurent se comporta en bon enfant. Il comprit la situation, il voulut plaire, se faire accepter d’un coup. Il raconta des histoires, égaya la soirée par son gros rire, et gagna l’amitié de Grivet lui-même.
Thérèse, ce soir-là, ne chercha pas à descendre à la boutique. Elle resta jusqu’à onze heures sur sa chaise, jouant et causant, évitant de rencontrer les regards de Laurent, qui d’ailleurs ne s’occupait pas d’elle. La nature sanguine de ce garçon, sa voix pleine, ses rires gras, les senteurs âcres et puissantes qui s’échappaient de sa personne, troublaient la jeune femme et la jetaient dans une sorte d’angoisse nerveuse.

Thérèse Raquin - Chapitre VI

Laurent, à partir de ce jour, revint presque chaque soir chez les Raquin. Il habitait, rue Saint-Victor, en face du Port aux Vins, un petit cabinet meublé qu’il payait dix-huit francs par mois ; ce cabinet, mansardé, troué en haut d’une fenêtre à tabatière, qui s’entre-bâillait étroitement sur le ciel, avait à peine six mètres carrés. Laurent rentrait le plus tard possible dans ce galetas. Avant de rencontrer Camille, comme il n’avait pas d’argent pour aller se traîner sur les banquettes des cafés, il s’attardait dans la crèmerie où il dînait le soir, il fumait des pipes en prenant un gloria qui lui coûtait trois sous. Puis il regagnait doucement la rue Saint-Victor, flânant le long des quais, s’asseyant sur les bancs, quand l’air était tiède.
La boutique du passage du Pont-Neuf devint pour lui une retraite charmante, chaude, tranquille, pleine de paroles et d’attentions amicales. Il épargna les trois sous de son gloria et but en gourmand l’excellent thé de madame Raquin. Jusqu’à dix heures, il restait là, assoupi, digérant, se croyant chez lui ; il ne partait qu’après avoir aidé Camille à fermer la boutique.
Un soir, il apporta son chevalet et sa boîte à couleurs. Il devait commencer le lendemain le portrait de Camille. On acheta une toile, on fit des préparatifs minutieux. Enfin l’artiste se mit à l’œuvre, dans la chambre même des époux ; le jour, disait-il, y était plus clair.
Il lui fallut trois soirées pour dessiner la tête. Il traînait avec soin le fusain sur la toile, à petits coups, maigrement ; son dessin, roide et sec, rappelait d’une façon grotesque celui des maîtres primitifs. Il copia la face de Camille comme un élève copie une académie, d’une main hésitante, avec une exactitude gauche qui donnait à la figure un air renfrogné. Le quatrième jour, il mit sur sa palette de tout petits tas de couleur, et il commença à peindre du bout des pinceaux ; il pointillait la toile de minces taches sales, il faisait des hachures courtes et serrées, comme s’il se fût servi d’un crayon.
À la fin de chaque séance, madame Raquin et Camille s’extasiaient. Laurent disait qu’il fallait attendre, que la ressemblance allait venir.
Depuis que le portrait était commencé, Thérèse ne quittait plus la chambre changée en atelier. Elle laissait sa tante seule derrière le comptoir ; pour le moindre prétexte elle montait et s’oubliait à regarder peindre Laurent.
Grave toujours, oppressée, plus pâle et plus muette, elle s’asseyait et suivait le travail des pinceaux. Ce spectacle ne paraissait cependant pas l’amuser beaucoup ; elle venait à cette place, comme attirée par une force, et elle y restait, comme clouée. Laurent se retournait parfois, lui souriait, lui demandait si le portrait lui plaisait. Elle répondait à peine, frissonnait, puis reprenait son extase recueillie.
Laurent, en revenant le soir à la rue Saint-Victor, se faisait de longs raisonnements ; il discutait avec lui-même s’il devait, ou non, devenir l’amant de Thérèse.
— Voilà une petite femme, se disait-il, qui sera ma maîtresse quand je le voudrai. Elle est toujours là, sur mon dos, à m’examiner, à me mesurer, à me peser… Elle tremble, elle a une figure toute drôle, muette et passionnée. À coup sûr, elle a besoin d’un amant ; cela se voit dans ses yeux… Il faut dire que Camille est un pauvre sire.
Laurent riait en dedans, au souvenir des maigreurs blafardes de son ami. Puis il continuait :
— Elle s’ennuie dans cette boutique… Moi j’y vais, parce que je ne sais où aller. Sans cela, on ne me prendrait pas souvent au passage du Pont-Neuf. C’est humide, triste. Une femme doit mourir là-dedans… Je lui plais, j’en suis certain ; alors pourquoi pas moi plutôt qu’un autre ?
Il s’arrêtait, il lui venait des fatuités, il regardait couler la Seine d’un air absorbé.
— Ma foi, tant pis, s’écriait-il, je l’embrasse à la première occasion… Je parie qu’elle tombe tout de suite dans mes bras.
Il se remettait à marcher, et des indécisions le prenaient.
— C’est qu’elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long, la bouche grande. Je ne l’aime pas du tout, d’ailleurs. Je vais peut-être m’attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande réflexion.
Laurent, qui était très-prudent, roula ces pensées dans sa tête pendant une grande semaine. Il calcula tous les incidents possibles d’une liaison avec Thérèse ; il se décida seulement à tenter l’aventure, lorsqu’il se fut bien prouvé qu’il avait un réel intérêt à le faire.
Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l’aimait pas ; mais, en somme, elle ne lui coûterait rien ; les femmes qu’il achetait à bas prix n’étaient, certes, ni plus belles ni plus aimées. L’économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami. D’autre part, depuis longtemps il n’avait pas contenté ses appétits ; l’argent étant rare, il sevrait sa chair, et il ne voulait point laisser échapper l’occasion de la repaître un peu. Enfin, une pareille liaison, en bien réfléchissant, ne pouvait avoir de mauvaises suites : Thérèse aurait intérêt à tout cacher, il la planterait là aisément quand il voudrait ; en admettant même que Camille découvrît tout et se fâchât, il l’assommerait d’un coup de poing, s’il faisait le méchant. La question, de tous les côtés, se présentait à Laurent facile et engageante.
Dès lors, il vécut dans une douce quiétude, attendant l’heure. À la première occasion, il était décidé à agir carrément. Il voyait, dans l’avenir, des soirées tièdes. Tous les Raquin travailleraient à ses jouissances : Thérèse apaiserait les brûlures de son sang ; madame Raquin le cajolerait comme une mère ; Camille, en causant avec lui, l’empêcherait de trop s’ennuyer, le soir, dans la boutique.
Le portrait s’achevait, les occasions ne se présentaient pas. Thérèse restait toujours là, accablée et anxieuse ; mais Camille ne quittait point la chambre, et Laurent se désolait de ne pouvoir l’éloigner pour une heure. Il lui fallut pourtant déclarer un jour qu’il terminerait le portrait le lendemain. Madame Raquin annonça qu’on dînerait ensemble et qu’on fêterait l’œuvre du peintre.
Le lendemain, lorsque Laurent eut donné à la toile le dernier coup de pinceau, toute la famille se réunit pour crier à la ressemblance. Le portrait était ignoble, d’un gris sale, avec de larges plaques violacées. Laurent ne pouvait employer les couleurs les plus éclatantes sans les rendre ternes et boueuses ; il avait, malgré lui, exagéré les teintes blafardes de son modèle et le visage de Camille ressemblait à la face verdâtre d’un noyé ; le dessin grimaçant convulsionnait les traits, rendant la sinistre ressemblance plus frappante. Mais Camille était enchanté ; il disait que sur la toile il avait un air distingué.
Quand il eut bien admiré sa figure, il déclara qu’il allait chercher deux bouteilles de vin de Champagne. Madame Raquin redescendit à la boutique. L’artiste resta seul avec Thérèse.
La jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita ; il examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait, Camille pouvait revenir, l’occasion ne se représenterait peut-être plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec Thérèse. Ils se contemplèrent pendant quelques secondes.
Puis, d’un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme contre sa poitrine. Il lui renversa la tête, lui écrasant les lèvres sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée, et, tout d’un coup, elle s’abandonna, glissant par terre, sur le carreau. Ils n’échangèrent pas une seule parole. L’acte fut silencieux et brutal.

Thérèse Raquin - Chapitre VII

Dès le commencement, les amants trouvèrent leur liaison nécessaire, fatale, toute naturelle. À leur première entrevue, ils se tutoyèrent, ils s’embrassèrent, sans embarras, sans rougeur, comme si leur intimité eût daté de plusieurs années. Ils vivaient à l’aise dans leur situation nouvelle, avec une tranquillité et une impudence parfaites.
Ils fixèrent leurs rendez-vous. Thérèse ne pouvant sortir, il fut décidé que Laurent viendrait. La jeune femme lui expliqua, d’une voix nette et assurée, le moyen qu’elle avait trouvé. Les entrevues auraient lieu dans la chambre des époux. L’amant passerait par l’allée qui donnait sur le passage, et Thérèse lui ouvrirait la porte de l’escalier. Pendant ce temps, Camille serait à son bureau, madame Raquin, en bas, dans la boutique. C’étaient là des coups d’audace qui devaient réussir.
Laurent accepta. Il avait, dans sa prudence, une sorte de témérité brutale, la témérité d’un homme qui a de gros poings. L’air grave et calme de sa maîtresse l’engagea à venir goûter d’une passion si hardiment offerte. Il choisit un prétexte, il obtint de son chef un congé de deux heures, et il accourut au passage du Pont-Neuf.
Dès l’entrée du passage, il éprouva des voluptés cuisantes. La marchande de bijoux faux était assise juste en face de la porte de l’allée. Il lui fallut attendre qu’elle fût occupée, qu’une jeune ouvrière vînt acheter une bague ou des boucles d’oreilles de cuivre. Alors, rapidement, il entra dans l’allée ; il monta l’escalier étroit et obscur, en s’appuyant aux murs gras d’humidité. Ses pieds heurtaient les marches de pierre ; au bruit de chaque heurt, il sentait une brûlure qui lui traversait la poitrine. Une porte s’ouvrit. Sur le seuil, au milieu d’une lueur blanche, il vit Thérèse en camisole, en jupon, tout éclatante, les cheveux fortement noués derrière la tête. Elle ferma la porte, elle se pendit à son cou. Il s’échappait d’elle une odeur tiède, une odeur de linge blanc et de chair fraîchement lavée.
Laurent, étonné, trouva sa maîtresse belle. Il n’avait jamais vu cette femme. Thérèse, souple et forte, le serrait, renversant la tête en arrière, et, sur son visage, couraient des lumières ardentes, des sourires passionnés. Cette face d’amante s’était comme transfigurée ; elle avait un air fou et caressant ; les lèvres humides, les yeux luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tordue et ondoyante, était belle d’une beauté étrange, toute d’emportement. On eût dit que sa figure venait de s’éclairer en dedans, que des flammes s’échappaient de sa chair. Et, autour d’elle, son sang qui brûlait, ses nerfs qui se tendaient, jetaient ainsi des effluves chaudes, un air pénétrant et âcre.
Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps inassouvi se jeta éperdument dans la volupté. Elle s’éveillait comme d’un songe, elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d’un homme puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse éclatèrent avec une violence inouïe ; le sang de sa mère, ce sang africain qui brûlait ses veines, se mit à couler, à battre furieusement dans son corps maigre, presque vierge encore. Elle s’étalait, elle s’offrait avec une impudeur souveraine. Et, de la tête aux pieds, de longs frissons l’agitaient.
Jamais Laurent n’avait connu une pareille femme. Il resta surpris, mal à l’aise. D’ordinaire, ses maîtresses ne le recevaient pas avec une telle fougue ; il était accoutumé à des baisers froids et indifférents, à des amours lasses et rassasiées. Les sanglots, les crises de Thérèse l’épouvantèrent presque, tout en irritant ses curiosités voluptueuses. Quand il quitta la jeune femme, il chancelait comme un homme ivre. Le lendemain, lorsque son calme sournois et prudent fut revenu, il se demanda s’il retournerait auprès de cette amante dont les baisers lui donnaient la fièvre. Il décida d’abord nettement qu’il resterait chez lui. Puis il eut des lâchetés. Il voulait oublier, ne plus voir Thérèse dans sa nudité, dans ses caresses douces et brutales, et toujours elle était là, implacable, tendant les bras. La souffrance physique que lui causait ce spectacle devint intolérable.
Il céda, il prit un nouveau rendez-vous, il revint au passage du Pont-Neuf.
À partir de ce jour Thérèse entra dans sa vie. Il ne l’acceptait pas encore, mais il la subissait. Il avait des heures d’effrois, des moments de prudence, et, en somme, cette liaison le secouait désagréablement ; mais ses peurs, ses malaises tombaient devant ses désirs. Les rendez-vous se suivirent, se multiplièrent.
Thérèse n’avait pas de ces doutes. Elle se livrait sans ménagement, allant droit où la poussait sa passion. Cette femme, que les circonstances avait pliée et qui se redressait enfin, mettait à nu son être entier, expliquant sa vie.
Parfois elle passait ses bras au cou de Laurent, elle se traînait sur sa poitrine, et, d’une voix encore haletante :
— Oh ! si tu savais, disait-elle, combien j’ai souffert ! J’ai été élevée dans l’humidité tiède de la chambre d’un malade. Je couchais avec Camille ; la nuit, je m’éloignais de lui, écœurée par l’odeur fade qui sortait de son corps. Il était méchant et entêté ; il ne voulait pas prendre les médicaments que je refusais de partager avec lui ; pour plaire à ma tante, je devais boire de toutes les drogues. Je ne sais comment je ne suis pas morte… Ils m’ont rendue laide, mon pauvre ami, ils m’ont volé tout ce que j’avais, et tu ne peux m’aimer comme je t’aime.
Elle pleurait, elle embrassait Laurent, elle continuait avec une haine sourde :
— Je ne leur souhaite pas de mal. Ils m’ont élevée, ils m’ont recueillie et défendue contre la misère… Mais j’aurais préféré l’abandon à leur hospitalité. J’avais des besoins cuisants de grand air ; toute petite, je rêvais de courir les chemins, les pieds nus dans la poussière, demandant l’aumône, vivant en bohémienne. On m’a dit que ma mère était fille d’un chef de tribu, en Afrique ; j’ai souvent songé à elle, j’ai compris que je lui appartenais par le sang et les instincts, j’aurais voulu ne la quitter jamais et traverser les sables, pendue à son dos… Ah ! quelle jeunesse ! J’ai encore des dégoûts et des révoltes, lorsque je me rappelle les longues journées que j’ai passées dans la chambre où râlait Camille. J’étais accroupie devant le feu, regardant stupidement bouillir les tisanes, sentant mes membres se roidir. Et je ne pouvais bouger, ma tante grondait quand je faisais du bruit… Plus tard, j’ai goûté des joies profondes, dans la petite maison du bord de l’eau ; mais j’étais déjà abêtie, je savais à peine marcher, je tombais lorsque je courais. Puis on m’a enterrée toute vive dans cette ignoble boutique.
Thérèse respirait fortement, elle serrait son amant à pleins bras, elle se vengeait, et ses narines minces et souples avaient de petits battements nerveux.
— Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m’ont rendue mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse… Ils m’ont étouffée dans leur douceur bourgeoise, et je ne m’explique pas comment il y a encore du sang dans mes veines… J’ai baissé les yeux, j’ai eu comme eux un visage morne et imbécile, j’ai mené leur vie morte. Quand tu m’as vue, n’est-ce pas ? j’avais l’air d’une bête. J’étais grave, écrasée, abrutie. Je n’espérais plus en rien, je songeais à me jeter un jour dans la Seine… Mais, avant cet affaissement, que de nuits de colère ! Là-bas, à Vernon, dans ma chambre froide, je mordais mon oreiller pour étouffer mes cris, je me battais, je me traitais de lâche. Mon sang me brûlait et je me serais déchiré le corps. À deux reprises, j’ai voulu fuir, aller devant moi, au soleil ; le courage m’a manqué, ils avaient fait de moi une brute docile avec leur bienveillance molle et leur tendresse écœurante. Alors j’ai menti, j’ai menti toujours. Je suis restée là toute douce, toute silencieuse, rêvant de frapper et de mordre.
La jeune femme s’arrêtait, essuyant ses lèvres humides sur le cou de Laurent. Elle ajoutait, après un silence :
— Je ne sais plus pourquoi j’ai consenti à épouser Camille. Je n’ai pas protesté, par une sorte d’insouciance dédaigneuse. Cet enfant me faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, je sentais mes doigts s’enfoncer dans ses membres comme dans de l’argile. Je l’ai pris, parce que ma tante me l’offrait et que je comptais ne jamais me gêner pour lui… Et j’ai retrouvé dans mon mari le petit garçon souffrant avec lequel j’avais déjà couché à six ans. Il était aussi frêle, aussi plaintif, et il avait toujours cette odeur fade d’enfant malade qui me répugnait tant jadis… Je te dis tout cela pour que tu ne sois pas jaloux… Une sorte de dégoût me montait à la gorge ; je me rappelais les drogues que j’avais bues, et je m’écartais, et je passais des nuits terribles… Mais toi, toi…
Et Thérèse se redressait, se pliait en arrière, les doigts pris dans les mains épaisses de Laurent, regardant ses larges épaules, son cou énorme…
— Toi, je t’aime, je t’ai aimé le jour où Camille t’a poussé dans la boutique… Tu ne m’estimes peut-être pas, parce que je me suis livrée tout entière, en une fois… Vrai, je ne sais comment cela est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J’aurais voulu te battre, le premier jour, quand tu m’as embrassée et jetée par terre dans cette chambre… J’ignore comment je t’aimais ; je te haïssais plutôt. Ta vue m’irritait, me faisait souffrir ; lorsque tu étais là, mes nerfs se tendaient à se rompre, ma tête se vidait, je voyais rouge. Oh ! que j’ai souffert ! Et je cherchais cette souffrance, j’attendais ta venue, je tournais autour de ta chaise, pour marcher dans ton haleine, pour traîner mes vêtements le long des tiens. Il me semblait que ton sang me jetait des bouffées de chaleur au passage, et c’était cette sorte de nuée ardente, dans laquelle tu t’enveloppais, qui m’attirait et me retenait auprès de toi, malgré mes sourdes révoltes… Tu te souviens quand tu peignais ici : une force fatale me ramenait à ton côté, je respirais ton air avec des délices cruelles. Je comprenais que je paraissais quêter des baisers, j’avais honte de mon esclavage, je sentais que j’allais tomber si tu me touchais. Mais je cédais à mes lâchetés, je grelottais de froid en attendant que tu voulusses bien me prendre dans tes bras…
Alors Thérèse se taisait, frémissante, comme orgueilleuse et vengée. Elle tenait Laurent ivre sur sa poitrine, et, dans la chambre nue et glaciale, se passaient des scènes de passion ardentes, d’une brutalité sinistre. Chaque nouveau rendez-vous amenait des crises plus fougueuses.
La jeune femme semblait se plaire à l’audace et à l’impudence. Elle n’avait pas une hésitation, pas une peur. Elle se jetait dans l’adultère avec une sorte de franchise énergique, bravant le péril, mettant une sorte de vanité à le braver. Quand son amant devait venir, pour toute précaution, elle prévenait sa tante qu’elle montait se reposer ; et, quand il était là, elle marchait, parlait, agissait carrément, sans songer jamais à éviter le bruit. Parfois, dans les commencements, Laurent s’effrayait.
— Bon Dieu ! disait-il tout bas à Thérèse, ne fais donc pas tant de tapage. Madame Raquin va monter.
— Bah ! répondait-elle en riant, tu trembles toujours… Elle est clouée derrière son comptoir ; que veux-tu qu’elle vienne faire ici ? elle aurait trop peur qu’on ne la volât… Puis, après tout, qu’elle monte, si elle veut. Tu te cacheras… Je me moque d’elle. Je t’aime.
Ces paroles ne rassuraient guère Laurent. La passion n’avait pas encore endormi sa prudence sournoise de paysan. Bientôt, cependant, l’habitude lui fit accepter, sans trop de terreur, les hardiesses de ces rendez-vous donnés en plein jour, dans la chambre de Camille, à deux pas de la vieille mercière. Sa maîtresse lui répétait que le danger épargne ceux qui l’affrontent en face, et elle avait raison. Jamais les amants n’auraient pu trouver un lieu plus sûr que cette pièce où personne ne serait venu les chercher. Ils y contentaient leur amour, dans une tranquillité incroyable.
Un jour, pourtant, madame Raquin monta, craignant que sa nièce ne fût malade. Il y avait près de trois heures que la jeune femme était en haut. Elle poussait l’audace jusqu’à ne pas fermer au verrou la porte de la chambre qui donnait dans la salle à manger.
Lorsque Laurent entendit les pas lourds de la vieille mercière, montant l’escalier de bois, il se troubla, il chercha fiévreusement son gilet, son chapeau. Thérèse se mit à rire de la singulière mine qu’il faisait. Elle lui prit le bras avec force, le courba au pied du lit, dans un coin, et lui dit d’une voix basse et calme :
— Tiens-toi là… ne remue pas.
Elle jeta sur lui les vêtements d’homme qui traînaient, et étendit sur le tout un jupon blanc qu’elle avait retiré. Elle fit ces choses avec des gestes lestes et précis, sans rien perdre de sa tranquillité. Puis elle se coucha, échevelée, demi-nue, encore rouge et frissonnante.
Madame Raquin ouvrit doucement la porte et s’approcha du lit en étouffant le bruit de ses pas. La jeune femme feignait de dormir. Laurent suait sous le jupon blanc.
— Thérèse, demanda la mercière avec sollicitude, es-tu malade, ma fille ?
Thérèse ouvrit les yeux, bâilla, se retourna et répondit d’une voix dolente qu’elle avait une migraine atroce. Elle supplia sa tante de la laisser dormir. La vieille dame s’en alla comme elle était venue, sans faire de bruit.
Les deux amants, riant en silence, s’embrassèrent avec une violence passionnée.
— Tu vois bien, dit Thérèse triomphante, que nous ne craignons rien ici… Tous ces gens-là sont aveugles : ils n’aiment pas.
Un autre jour, la jeune femme eut une idée bizarre. Parfois, elle était comme folle, elle délirait.
Le chat tigré, François, était assis sur son derrière, au beau milieu de la chambre. Grave, immobile, il regardait de ses yeux ronds les deux amants. Il semblait les examiner avec soin, sans cligner les paupières, perdu dans une sorte d’extase diabolique.
— Regarde donc François, dit Thérèse à Laurent. On dirait qu’il comprend et qu’il va ce soir tout conter à Camille… Dis, ce serait drôle, s’il se mettait à parler dans la boutique, un de ces jours ; il sait de belles histoires sur notre compte…
Cette idée, que François pourrait parler, amusa singulièrement la jeune femme. Laurent regarda les grands yeux verts du chat, et sentit un frisson lui courir sur la peau.
— Voici comment il ferait, reprit Thérèse. Il se mettrait debout, et, me montrant d’une patte, te montrant de l’autre, il s’écrierait : « Monsieur et Madame s’embrassent très-fort dans la chambre ; ils ne se sont pas méfiés de moi, mais comme leurs amours criminelles me dégoûtent, je vous prie de les faire mettre en prison tous les deux ; ils ne troubleront plus ma sieste. »
Thérèse plaisantait comme un enfant, elle mimait le chat, elle allongeait les mains en façon de griffes, elle donnait à ses épaules des ondulations félines. François, gardant une immobilité de pierre, la contemplait toujours ; ses yeux seuls paraissaient vivants ; et il y avait, dans les coins de sa gueule, deux plis profonds qui faisaient éclater de rire cette tête d’animal empaillé.
Laurent se sentait froid aux os. Il trouva ridicule la plaisanterie de Thérèse. Il se leva et mit le chat à la porte. En réalité, il avait peur. Sa maîtresse ne le possédait pas encore entièrement ; il restait au fond de lui un peu de ce malaise qu’il avait éprouvé sous les premiers baisers de la jeune femme.

Thérèse Raquin - Chapitre VIII

Le soir, dans la boutique, Laurent était parfaitement heureux. D’ordinaire, il revenait du bureau avec Camille. Madame Raquin s’était prise pour lui d’une amitié maternelle ; elle le savait gêné, mangeant mal, couchant dans un grenier, et lui avait dit une fois pour toutes que son couvert serait toujours mis à leur table. Elle aimait ce garçon de cette tendresse bavarde que les vieilles femmes ont pour les gens qui viennent de leur pays, apportant avec eux des souvenirs du passé.
Le jeune homme usait largement de l’hospitalité. Avant de rentrer, au sortir du bureau, il faisait avec Camille un bout de promenade sur les quais ; tous deux trouvaient leur compte à cette intimité ; ils s’ennuyaient moins, ils flânaient en causant. Puis ils se décidaient à venir manger la soupe de madame Raquin. Laurent ouvrait en maître la porte de la boutique ; il s’asseyait à califourchon sur les chaises, fumant et crachant, comme s’il était chez lui.
La présence de Thérèse ne l’embarrassait nullement. Il traitait la jeune femme avec une rondeur amicale, il plaisantait, lui adressait des galanteries banales, sans qu’un pli de sa face bougeât. Camille riait, et, comme sa femme ne répondait à son ami que par des monosyllabes, il croyait fermement qu’ils se détestaient tous deux. Un jour même il fit des reproches à Thérèse sur ce qu’il appelait sa froideur pour Laurent.
Laurent avait deviné juste : il était devenu l’amant de la femme, l’ami du mari, l’enfant gâté de la mère. Jamais il n’avait vécu dans un pareil assouvissement de ses appétits. Il s’endormait au fond des jouissances infinies que lui donnait la famille Raquin. D’ailleurs, sa position dans cette famille lui paraissait toute naturelle. Il tutoyait Camille sans colère, sans remords. Il ne surveillait même pas ses gestes ni ses paroles, tant il était certain de sa prudence, de son calme ; l’égoïsme avec lequel il goûtait ses félicités le protégeait contre toute faute. Dans la boutique, sa maîtresse devenait une femme comme une autre, qu’il ne fallait point embrasser et qui n’existait pas pour lui. S’il ne l’embrassait pas devant tous, c’est qu’il craignait de ne pouvoir revenir. Cette seule conséquence l’arrêtait. Autrement, il se serait parfaitement moqué de la douleur de Camille et de sa mère. Il n’avait point conscience de ce que la découverte de sa liaison pourrait amener. Il croyait agir simplement, comme tout le monde aurait agi à sa place, en homme pauvre et affamé. De là ses tranquillités béates, ses audaces prudentes, ses attitudes désintéressées et goguenardes.
Thérèse, plus nerveuse, plus frémissante que lui, était obligée de jouer un rôle. Elle le jouait à la perfection, grâce à l’hypocrisie savante que lui avait donnée son éducation. Pendant près de quinze ans, elle avait menti, étouffant ses fièvres, mettant une volonté implacable à paraître morne et endormie. Il lui coûtait peu de poser sur sa chair ce masque de morte qui glaçait son visage. Quand Laurent entrait, il la trouvait grave, rechignée, le nez plus long, les lèvres plus minces. Elle était laide, revêche, inabordable. D’ailleurs, elle n’exagérait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans éveiller l’attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle trouvait une volupté amère à tromper Camille et madame Raquin ; elle n’était pas comme Laurent, affaissée dans le contentement épais de ses désirs, inconsciente du devoir ; elle savait qu’elle faisait le mal, et il lui prenait des envies féroces de se lever de table et d’embrasser Laurent à pleine bouche, pour montrer à son mari et à sa tante qu’elle n’était pas une bête et qu’elle avait un amant.
Par moments, des joies chaudes lui montaient à la tête ; toute bonne comédienne qu’elle fût, elle ne pouvait alors se retenir de chanter, quand son amant n’était pas là et qu’elle ne craignait point de se trahir. Ces gaietés soudaines charmaient madame Raquin qui accusait sa nièce de trop de gravité. La jeune femme acheta des pots de fleurs et en garnit la fenêtre de sa chambre ; puis elle fit coller du papier neuf dans cette pièce, elle voulut un tapis, des rideaux, des meubles de palissandre. Tout ce luxe était pour Laurent.
La nature et les circonstances semblaient avoir fait cette femme pour cet homme, et les avoir poussés l’un vers l’autre. À eux deux, la femme, nerveuse et hypocrite, l’homme, sanguin et vivant en brute, ils faisaient un couple puissamment lié. Ils se complétaient, se protégeaient mutuellement. Le soir, à table, dans les clartés pâles de la lampe, on sentait la force de leur union, à voir le visage épais et souriant de Laurent, en face du masque muet et impénétrable de Thérèse.
C’étaient de douces et calmes soirées. Dans le silence, dans l’ombre transparente et attiédie, s’élevaient des paroles amicales. On se serrait autour de la table ; après le dessert, on causait des mille riens de la journée, des souvenirs de la veille et des espoirs du lendemain. Camille aimait Laurent, autant qu’il pouvait aimer, en égoïste satisfait, et Laurent semblait lui rendre une égale affection ; il y avait entre eux un échange de phrases dévouées, de gestes serviables, de regards prévenants. Madame Raquin, le visage placide, mettait toute sa paix autour de ses enfants, dans l’air tranquille qu’ils respiraient. On eût dit une réunion de vieilles connaissances qui se connaissaient jusqu’au cœur et qui s’endormaient sur la foi de leur amitié.
Thérèse, immobile, paisible comme les autres, regardait ces joies bourgeoises, ces affaissements souriants. Et, au fond d’elle, il y avait des rires sauvages ; tout son être raillait, tandis que son visage gardait une rigidité froide. Elle se disait, avec des raffinements de volupté, que quelques heures auparavant elle était dans la chambre voisine, demi-nue, échevelée, sur la poitrine de Laurent ; elle se rappelait chaque détail de cette après-midi de passion folle, elle les étalait dans sa mémoire, elle opposait cette scène brûlante à la scène morte qu’elle avait sous les yeux. Ah ! comme elle trompait ces bonnes gens, et comme elle était heureuse de les tromper avec une impudence si triomphante ! Et c’était là, à deux pas, derrière cette mince cloison, qu’elle recevait un homme ; c’était là qu’elle se vautrait dans les âpretés de l’adultère. Et son amant, à cette heure, devenait un inconnu pour elle, un camarade de son mari, une sorte d’imbécile et d’intrus dont elle ne devait pas se soucier. Cette comédie atroce, ces duperies de la vie, cette comparaison entre les baisers ardents du jour et l’indifférence jouée du soir, donnaient des ardeurs nouvelles au sang de la jeune femme.
Lorsque madame Raquin et Camille descendaient, par hasard, Thérèse se levait d’un bond, collait silencieusement, avec une énergie brutale, ses lèvres sur les lèvres de son amant, et restait ainsi, haletant, étouffant, jusqu’à ce qu’elle entendît crier le bois des marches de l’escalier. Alors, d’un mouvement leste, elle reprenait sa place, elle retrouvait sa grimace rechignée. Laurent, d’une voix calme, continuait avec Camille la causerie interrompue. C’était comme un éclair de passion, rapide et aveuglant, dans un ciel mort.
Le jeudi, la soirée était un peu plus animée. Laurent, qui, ce jour là, s’ennuyait à mourir, se faisait pourtant un devoir de ne pas manquer une seule des réunions : il voulait, par mesure de prudence, être connu et estimé des amis de Camille. Il lui fallait écouter les radotages de Grivet et du vieux Michaud ; Michaud racontait toujours les mêmes histoires de meurtre et de vol ; Grivet parlait en même temps de ses employés, de ses chefs, de son administration. Le jeune homme se réfugiait auprès d’Olivier et de Suzanne, qui lui paraissaient d’une bêtise moins assommante. D’ailleurs, il se hâtait de réclamer le jeu de dominos.
C’était le jeudi soir que Thérèse fixait le jour et l’heure de leurs rendez-vous. Dans le trouble du départ, lorsque madame Raquin et Camille accompagnaient les invités jusqu’à la porte du passage, la jeune femme s’approchait de Laurent, lui parlait tout bas, lui serrait la main. Parfois même, quand tout le monde avait le dos tourné, elle l’embrassait, par une sorte de fanfaronnade.
Pendant huit mois, dura cette vie de secousses et d’apaisements. Les amants vivaient dans une béatitude complète ; Thérèse ne s’ennuyait plus, ne désirait plus rien ; Laurent, repu, choyé, engraissé encore, avait la seule crainte de voir cesser cette belle existence.

Je travaille sur les chapitres V à VIII

J'étudie des extraits du roman - Chapitre V

« Au fond, c'était un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs très arrêtés de jouissances faciles et durables. Ce grand corps puissant ne demandait qu'à ne rien faire, qu'à se vautrer dans une oisiveté et un assouvissement de toutes les heures. Il aurait voulu bien manger, bien dormir, contenter largement ses passions, sans remuer de place, sans courir la mauvaise chance d'une fatigue quelconque. »
1. De qui est-il question ?
2. Quelle impression se dégage de ce passage descriptif ? 
3. Relevez et nommez les deux champs lexicaux dominants de ce extrait. 

J'étudie des extraits du roman - Chapitre VI

« — C'est qu'elle est laide, après tout, pensait-il. Elle a le nez long, la bouche grande. Je ne l'aime pas du tout, d'ailleurs. Je vais peut-être m'attirer quelque mauvaise histoire. Cela demande réflexion. »
1. À qui appartiennent ces pensées ? 
2. Quel est le type de discours rapporté employé ? Discours direct ou indirect ? Justifiez votre réponse. 
3. Pourquoi cette pensée est-elle intéressante pour le lecteur ? 

J'étudie des extraits du roman - Chapitre VII

Extrait 1
« Laurent, étonné, trouva sa maîtresse belle. […] Cette face d'amante s'était comme transfigurée : elle avait un air fou et caressant ; les lèvres humides, les yeux luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tordue et ondoyante, était belle d'une beauté étrange, toute d'emportement. On eût dit que sa figure venait de s'éclairer en dedans, que des flammes s'échappaient de sa chair. »
1. Quelles figures de style pouvez-vous repérer dans cet extrait (comparaison, métaphore) ? 
2. Que révèlent-elles du personnage de Thérèse ? Comment apparaît sa beauté ? 
Extrait 2
« — Toi, je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la boutique. »
1. Qui parle ? À qui ? 
2. Relevez une répétition dans cet extrait. Qu'a-t-elle de particulier ? Cette figure de style s'appelle un polyptote.  
3. Que souligne cette figure de style ? 

J'étudie des extraits du roman - Chapitre VIII

« Thérèse, plus nerveuse, plus frémissante que lui, était obligée de jouer un rôle. Elle le jouait à la perfection, grâce à l'hypocrisie savante que lui avait donnée son éducation. »
1. Repérez une proposition subordonnée dans ce passage. Précisez sa nature et sa fonction. Quel est son antécédent ? 
2. Pourquoi cette proposition est-elle importante pour comprendre le personnage de Thérèse ? 

Je m'évalue, je rédige et je donne mon avis

J'évalue ma compréhension

Je rédige des paragraphes construits

1. Pourquoi la famille Raquin ouvre-t-elle « des yeux énormes » quand Laurent évoque la vie qu'il a menée ? 
2. Si vous deviez résumer le personnage de Laurent en trois mots, lesquels choisiriez-vous ? Pourquoi ? 
3. Expliquez l'évolution de la relation entre Thérèse et Laurent dans les chapitres V à VII. 

Je donne mon avis

1. Le corps et le désir deviennent très présents dans ces chapitres. Comprenez-vous alors qu'à sa parution, le roman ait pu choquer certains lecteurs ? 
2. Quel sentiment éprouvez-vous à l'égard de Laurent ? Vous est-il antipathique ? Essayez d'expliquer votre rapport de lecteur ou lectrice à ce personnage. 
3. Ces chapitres vous donnent-ils envie de poursuivre la lecture ? Pourquoi ?