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Étudier les chapitres XXII à XXXII

Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers avaient voulu être deux, la nuit, pour...

Sommaire

Je lis les chapitres XXII à XXXIIThérèse Raquin - Chapitre XXIIThérèse Raquin - Chapitre XXIIIThérèse Raquin - Chapitre XXIVThérèse Raquin - Chapitre XXVThérèse Raquin - Chapitre XXVIThérèse Raquin - Chapitre XXVIIThérèse Raquin - Chapitre XXVIIIThérèse Raquin - Chapitre XXIXThérèse Raquin - Chapitre XXXThérèse Raquin - Chapitre XXXIThérèse Raquin - Chapitre XXXII
Je travaille sur les chapitres XXII à XXXII
Des scènes de crime dans les médias
Un mariage d'amour - Nouvelle de Zola
Je compare le roman à la nouvelle de Zola
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Je lis les chapitres XXII à XXXII

Thérèse Raquin - Chapitre XXII

Les nuits suivantes furent encore plus cruelles. Les meurtriers avaient voulu être deux, la nuit, pour se défendre contre le noyé, et, par un étrange effet, depuis qu’ils se trouvaient ensemble, ils frissonnaient davantage. Ils s’exaspéraient, ils irritaient leurs nerfs, ils subissaient des crises atroces de souffrance et de terreur, en échangeant une simple parole, un simple regard. À la moindre conversation qui s’établissait entre eux, au moindre tête-à-tête qu’ils avaient, ils voyaient rouge, ils déliraient.
La nature sèche et nerveuse de Thérèse avait agi d’une façon bizarre sur la nature épaisse et sanguine de Laurent. Jadis, aux jours de passion, leur différence de tempérament avait fait de cet homme et de cette femme un couple puissamment lié, en établissant entre eux une sorte d’équilibre, en complétant pour ainsi dire leur organisme. L’amant donnait de son sang, l’amante de ses nerfs, et ils vivaient l’un dans l’autre, ayant besoin de leurs baisers pour régulariser le mécanisme de leur être. Mais un détraquement venait de se produire ; les nerfs surexcités de Thérèse avaient dominé. Laurent s’était trouvé tout d’un coup jeté en plein éréthisme nerveux ; sous l’influence ardente de la jeune femme, son tempérament était devenu peu à peu celui d’une fille secouée par une névrose aiguë. Il serait curieux d’étudier les changements qui se produisent parfois dans certains organismes, à la suite de circonstances déterminées. Ces changements, qui partent de la chair, ne tardent pas à se communiquer au cerveau, à tout l’individu.
Avant de connaître Thérèse, Laurent avait la lourdeur, le calme prudent, la vie sanguine d’un fils de paysan. Il dormait, mangeait, buvait en brute. À toute heure, dans tous les faits de l’existence journalière, il respirait d’un souffle large et épais, content de lui, un peu abêti par sa graisse. À peine, au fond de sa chair alourdie, sentait-il parfois des chatouillements. C’étaient ces chatouillements que Thérèse avait développés en horribles secousses. Elle avait fait pousser dans ce grand corps, gras et mou, un système nerveux d’une sensibilité étonnante. Laurent qui, auparavant, jouissait de la vie plus par le sang que par les nerfs eut des sens moins grossiers. Une existence nerveuse, poignante et nouvelle pour lui, lui fut brusquement révélée, aux premiers baisers de sa maîtresse. Cette existence décupla ses voluptés, donna un caractère si aigu à ses joies, qu’il en fut d’abord comme affolé ; il s’abandonna éperdument à ses crises d’ivresse que jamais son sang ne lui avait procurées. Alors eut lieu en lui un étrange travail ; les nerfs se développèrent, l’emportèrent sur l’élément sanguin, et ce fait seul modifia sa nature. Il perdit son calme, sa lourdeur, il ne vécut plus une vie endormie. Un moment arriva où les nerfs et le sang se tinrent en équilibre ; ce fut là un moment de jouissance profonde, d’existence parfaite. Puis les nerfs dominèrent et il tomba dans les angoisses qui secouent les corps et les esprits détraqués.
C’est ainsi que Laurent s’était mis à trembler devant un coin d’ombre, comme un enfant poltron. L’être frissonnant et hagard, le nouvel individu qui venait de se dégager en lui du paysan épais et abruti, éprouvait les peurs, les anxiétés des tempéraments nerveux. Toutes les circonstances, les caresses fauves de Thérèse, la fièvre du meurtre, l’attente épouvantée de la volupté, l’avaient rendu comme fou, en exaltant ses sens, en frappant à coups brusques et répétés sur ses nerfs. Enfin l’insomnie était venue fatalement, apportant avec elle l’hallucination. Dès lors, Laurent avait roulé dans la vie intolérable, dans l’effroi éternel où il se débattait.
Ses remords étaient purement physiques. Son corps, ses nerfs irrités et sa chair tremblante avaient seuls peur du noyé. Sa conscience n’entrait pour rien dans ses terreurs, il n’avait pas le moindre regret d’avoir tué Camille ; lorsqu’il était calme, lorsque le spectre ne se trouvait pas là, il aurait commis de nouveau le meurtre, s’il avait pensé que son intérêt l’exigeât. Pendant le jour, il se raillait de ses effrois, il se promettait d’être fort, il gourmandait Thérèse, qu’il accusait de le troubler ; selon lui, c’était Thérèse qui frissonnait, c’était Thérèse seule qui amenait des scènes épouvantables, le soir, dans la chambre. Et, dès que la nuit tombait, dès qu’il était enfermé avec sa femme, des sueurs glacées montaient à sa peau, des effrois d’enfant le secouaient. Il subissait ainsi des crises périodiques, des crises de nerfs qui revenaient tous les soirs, qui détraquaient ses sens, en lui montrant la face verte et ignoble de sa victime. On eût dit les accès d’une effrayante maladie, d’une sorte d’hystérie du meurtre. Le nom de maladie, d’affection nerveuse était réellement le seul qui convînt aux épouvantes de Laurent. Sa face se convulsionnait, ses membres se roidissaient ; on voyait que les nerfs se nouaient en lui. Le corps souffrait horriblement, l’âme restait absente. Le misérable n’éprouvait pas un repentir ; la passion de Thérèse lui avait communiqué un mal effroyable, et c’était tout.
Thérèse se trouvait, elle aussi, en proie à des secousses profondes. Mais, chez elle, la nature première n’avait fait que s’exalter outre mesure. Depuis l’âge de dix ans, cette femme était troublée par des désordres nerveux, dus en partie à la façon dont elle grandissait dans l’air tiède et nauséabond de la chambre où râlait le petit Camille. Il s’amassait en elle des orages, des fluides puissants qui devaient éclater plus tard en véritables tempêtes. Laurent avait été pour elle ce qu’elle avait été pour Laurent, une sorte de choc brutal. Dès la première étreinte d’amour, son tempérament sec et voluptueux s’était développé avec une énergie sauvage ; elle n’avait plus vécu que pour la passion. S’abandonnant de plus en plus aux fièvres qui la brûlaient, elle en était arrivée à une sorte de stupeur maladive. Les faits l’écrasaient, tout la poussait à la folie. Dans ses effrois, elle se montrait plus femme que son nouveau mari ; elle avait de vagues remords, des regrets inavoués ; il lui prenait des envies de se jeter à genoux et d’implorer le spectre de Camille, de lui demander grâce en lui jurant de l’apaiser par son repentir. Peut-être Laurent s’apercevait-il de ces lâchetés de Thérèse. Lorsqu’une épouvante commune les agitait, il s’en prenait à elle, il la traitait avec brutalité.
Les premières nuits, ils ne purent se coucher. Ils attendirent le jour, assis devant le feu, se promenant de long en large, comme le jour des noces. La pensée de s’étendre côte à côte sur le lit leur causait une sorte de répugnance effrayée. D’un accord tacite, ils évitèrent de s’embrasser, ils ne regardèrent même pas la couche que Thérèse défaisait le matin. Quand la fatigue les accablait, ils s’endormaient pendant une ou deux heures dans des fauteuils, pour s’éveiller en sursaut, sous le coup du dénoûment sinistre de quelque cauchemar. Au réveil, les membres roidis et brisés, le visage marbré de taches livides, tout grelottants de malaise et de froid, ils se contemplaient avec stupeur, étonnés de se voir là, ayant vis-à-vis l’un de l’autre des pudeurs étranges, des hontes de montrer leur écœurement et leur terreur.
Ils luttaient d’ailleurs contre le sommeil autant qu’ils pouvaient. Ils s’asseyaient aux deux coins de la cheminée et causaient de mille riens, ayant grand soin de ne pas laisser tomber la conversation. Il y avait un large espace entre eux, en face du foyer. Quand ils tournaient la tête, ils s’imaginaient que Camille avait approché un siège et qu’il occupait cet espace, se chauffant les pieds d’une façon lugubrement goguenarde. Cette vision qu’ils avaient eue le soir des noces, revenait chaque nuit. Ce cadavre qui assistait, muet et railleur, à leurs entretiens, ce corps horriblement défiguré qui se tenait toujours là, les accablait d’une continuelle anxiété. Ils n’osaient bouger, ils s’aveuglaient à regarder les flammes ardentes, et, lorsque invinciblement ils jetaient un coup d’œil craintif à côté d’eux, leurs yeux, irrités par les charbons ardents, créaient la vision et lui donnaient des reflets rougeâtres.
Laurent finit par ne plus vouloir s’asseoir, sans avouer à Thérèse la cause de ce caprice. Thérèse comprit que Laurent devait voir Camille, comme elle le voyait ; elle déclara à son tour que la chaleur lui faisait mal, qu’elle serait mieux à quelques pas de la cheminée. Elle poussa son fauteuil au pied du lit et y resta affaissée, tandis que son mari reprenait ses promenades dans la chambre. Par moments, il ouvrait la fenêtre, il laissait les nuits froides de janvier emplir la pièce de leur souffle glacial. Cela calmait sa fièvre.
Pendant une semaine, les nouveaux époux passèrent ainsi les nuits entières. Ils s’assoupissaient, ils se reposaient un peu dans la journée, Thérèse derrière le comptoir de la boutique, Laurent à son bureau. La nuit, ils appartenaient à la douleur et à la crainte. Et le fait le plus étrange était encore l’attitude qu’ils gardaient vis-à-vis l’un de l’autre. Ils ne prononçaient pas un mot d’amour, ils feignaient d’avoir oublié le passé ; ils semblaient s’accepter, se tolérer, comme des malades éprouvant une pitié secrète pour leurs souffrances communes. Tous les deux avaient l’espérance de cacher leurs dégoûts et leurs peurs, et aucun des deux ne paraissait songer à l’étrangeté des nuits qu’ils passaient, et qui devaient les éclairer mutuellement sur l’état véritable de leur être. Lorsqu’ils restaient debout jusqu’au matin, se parlant à peine, pâlissant au moindre bruit, ils avaient l’air de croire que tous les nouveaux époux se conduisent ainsi, les premiers jours de leur mariage. C’était l’hypocrisie maladroite de deux fous.
La lassitude les écrasa bientôt à tel point qu’ils se décidèrent, un soir, à se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas, ils se jetèrent tout vêtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne vînt à se toucher. Il leur semblait qu’ils recevraient une secousse douloureuse au moindre contact. Puis, lorsqu’ils eurent sommeillé ainsi, pendant deux nuits, d’un sommeil inquiet, ils se hasardèrent à quitter leurs vêtements et à se couler entre les draps. Mais ils restèrent écartés l’un de l’autre, ils prirent des précautions pour ne point se heurter. Thérèse montait la première et allait se mettre au fond, contre le mur. Laurent attendait qu’elle se fût bien étendue ; alors il se risquait à s’étendre lui-même sur le devant du lit, tout au bord. Il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre de Camille.
Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et qu’ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps de leur victime, couché au milieu du lit, qui leur glaçait la chair. C’était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux ; ils touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau verdâtre et dissous, ils respiraient l’odeur infecte de ce tas de pourriture humaine ; tous leurs sens s’hallucinaient, donnant une acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus d’angoisse. Laurent songeait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras ; mais il n’osait bouger, il se disait qu’il ne pouvait allonger la main sans saisir une poignée de la chair molle de Camille. Il pensait alors que le noyé venait se coucher entre eux, pour les empêcher de s’étreindre. Il finit par comprendre que le noyé était jaloux.
Parfois, cependant, ils cherchaient à échanger un baiser timide pour voir ce qui arriverait. Le jeune homme raillait sa femme en lui ordonnant de l’embrasser. Mais leurs lèvres étaient si froides, que la mort semblait s’être placée entre leurs bouches. Des nausées leur venaient, Thérèse avait un frisson d’horreur, et Laurent, qui entendait ses dents claquer, s’emportait contre elle.
— Pourquoi trembles-tu ? lui criait-il. Aurais-tu peur de Camille ?… Va, le pauvre homme ne sent plus ses os, à cette heure.
Ils évitaient tous deux de se confier la cause de leurs frissons. Quand une hallucination dressait devant l’un d’eux le masque blafard du noyé, il fermait les yeux, il se renfermait dans sa terreur, n’osant parler à l’autre de sa vision, par crainte de déterminer une crise encore plus terrible. Lorsque Laurent, poussé à bout, dans une rage de désespoir, accusait Thérèse d’avoir peur de Camille, ce nom, prononcé tout haut, amenait un redoublement d’angoisse. Le meurtrier délirait.
— Oui, oui, balbutiait-il en s’adressant à la jeune femme, tu as peur de Camille… Je le vois bien, parbleu !… Tu es une sotte, tu n’as pas pour deux sous de courage. Eh ! dors tranquillement. Crois-tu que ton premier mari va venir te tirer par les pieds, parce que je suis couché avec toi…
Cette pensée, cette supposition que le noyé pouvait venir leur tirer les pieds, faisait dresser les cheveux de Laurent. Il continuait, avec plus de violence, en se déchirant lui-même :
— Il faudra que je te mène une nuit au cimetière… Nous ouvrirons la bière de Camille, et tu verras quel tas de pourriture ! Alors tu n’auras plus peur, peut-être… Va, il ne sait pas que nous l’avons jeté à l’eau.
Thérèse, la tête dans les draps, poussait des plaintes étouffées.
— Nous l’avons jeté à l’eau parce qu’il nous gênait, reprenait son mari… Nous l’y jetterions encore, n’est-ce pas ?… Ne fais donc pas l’enfant comme ça. Sois forte. C’est bête de troubler notre bonheur… Vois-tu, ma bonne, quand nous serons morts, nous ne nous trouverons ni plus ni moins heureux dans la terre, parce que nous avons lancé un imbécile à la Seine, et nous aurons joui librement de notre amour, ce qui est un avantage… Voyons, embrasse-moi.
La jeune femme l’embrassait, glacée, folle, et il était tout aussi frémissant qu’elle.
Laurent, pendant plus de quinze jours, se demanda comment il pourrait bien faire pour tuer de nouveau Camille. Il l’avait jeté à l’eau, et voilà qu’il n’était pas assez mort, qu’il revenait toutes les nuits se coucher dans le lit de Thérèse. Lorsque les meurtriers croyaient avoir achevé l’assassinat et pouvoir se livrer en paix aux douceurs de leurs tendresses, leur victime ressuscitait pour glacer leur couche. Thérèse n’était pas veuve, Laurent se trouvait être l’époux d’une femme qui avait déjà pour mari un noyé.

Thérèse Raquin - Chapitre XXIII

Peu à peu, Laurent en vint à la folie furieuse. Il résolut de chasser Camille de son lit. Il s’était d’abord couché tout habillé, puis il avait évité de toucher la peau de Thérèse. Par rage, par désespoir, il voulut enfin prendre sa femme sur sa poitrine, et l’écraser plutôt que de la laisser au spectre de sa victime. Ce fut une révolte superbe de brutalité.
En somme, l’espérance que les baisers de Thérèse le guériraient de ses insomnies l’avait seule amené dans la chambre de la jeune femme. Lorsqu’il s’était trouvé dans cette chambre, en maître, sa chair, déchirée par des crises plus atroces, n’avait même plus songé à tenter la guérison. Et il était resté comme écrasé pendant trois semaines, ne se rappelant pas qu’il avait tout fait pour posséder Thérèse, et ne pouvant la toucher sans accroître ses souffrances, maintenant qu’il la possédait.
L’excès de ses angoisses le fit sortir de cet abrutissement. Dans le premier moment de stupeur, dans l’étrange accablement de la nuit de noces, il avait pu oublier les raisons qui venaient de le pousser au mariage. Mais sous les coups répétés de ses mauvais rêves, une irritation sourde l’envahit, qui triompha de ses lâchetés et lui rendit la mémoire. Il se souvint qu’il s’était marié pour chasser ses cauchemars, en serrant sa femme étroitement. Alors il prit brusquement Thérèse entre ses bras, une nuit, au risque de passer sur le corps du noyé, et la tira à lui avec violence.
La jeune femme était poussée à bout, elle aussi ; elle se serait jetée dans la flamme, si elle eût pensé que la flamme purifiât sa chair et la délivrât de ses maux. Elle rendit à Laurent son étreinte, décidée à être brûlée par les caresses de cet homme ou à trouver en elles un soulagement.
Et ils se serrèrent dans un embrassement horrible. La douleur et l’épouvante leur tinrent lieu de désirs. Quand leurs membres se touchèrent, ils crurent qu’ils étaient tombés sur un brasier. Ils poussèrent un cri et se pressèrent davantage, afin de ne pas laisser entre leur chair de place pour le noyé. Et ils sentaient toujours des lambeaux de Camille, qui s’écrasait ignoblement entre eux, glaçant leur peau par endroits, tandis que le reste de leur corps brûlait.
Leurs baisers furent affreusement cruels. Thérèse chercha des lèvres la morsure de Camille sur le cou gonflé et roidi de Laurent, et elle y colla sa bouche avec emportement. Là était la plaie vive ; cette blessure guérie, les meurtriers dormiraient en paix. La jeune femme comprenait cela, elle tentait de cautériser le mal sous le feu de ses caresses. Mais elle se brûla les lèvres, et Laurent la repoussa violemment, en jetant une plainte sourde ; il lui semblait qu’on lui appliquait un fer rouge sur le cou. Thérèse, affolée, revint, voulut baiser encore la cicatrice ; elle éprouvait une volupté âcre à poser sa bouche sur cette peau où s’étaient enfoncées les dents de Camille. Un instant, elle eut la pensée de mordre son mari à cet endroit, d’arracher un large morceau de chair, de faire une nouvelle blessure, plus profonde, qui emporterait les marques de l’ancienne. Et elle se disait qu’elle ne pâlirait plus alors en voyant l’empreinte de ses propres dents. Mais Laurent défendait son cou contre ses baisers ; il éprouvait des cuissons trop dévorantes, il la repoussait chaque fois qu’elle allongeait les lèvres. Ils luttèrent ainsi, râlant, se débattant dans l’horreur de leurs caresses.
Ils sentaient bien qu’ils ne faisaient qu’augmenter leurs souffrances. Ils avaient beau se briser dans des étreintes terribles, ils criaient de douleur, ils se brûlaient et se meurtrissaient, mais ils ne pouvaient apaiser leurs nerfs épouvantés. Chaque embrassement ne donnait que plus d’acuité à leurs dégoûts. Tandis qu’ils échangeaient ces baisers affreux, ils étaient en proie à d’effrayantes hallucinations ; ils s’imaginaient que le noyé les tirait par les pieds et imprimait au lit de violentes secousses.
Ils se lâchèrent un moment. Ils avaient des répugnances, des révoltes nerveuses invincibles. Puis ils ne voulurent pas être vaincus ; ils se reprirent dans une nouvelle étreinte et furent encore obligés de se lâcher, comme si des pointes rougies étaient entrées dans leurs membres. À plusieurs fois, ils tentèrent ainsi de triompher de leurs dégoûts, de tout oublier en lassant, en brisant leurs nerfs. Et, chaque fois, leurs nerfs s’irritèrent et se tendirent en leur causant des exaspérations telles qu’ils seraient peut-être morts d’énervement s’ils étaient restés dans les bras l’un de l’autre. Ce combat contre leur propre corps les avait exaltés jusqu’à la rage ; ils s’entêtaient, ils voulaient l’emporter. Enfin une crise plus aiguë les brisa ; ils reçurent un choc d’une violence inouïe et crurent qu’ils allaient tomber du haut mal.
Rejetés aux deux bords de la couche, brûlés et meurtris, ils se mirent à sangloter.
Et, dans leurs sanglots, il leur sembla entendre les rires de triomphe du noyé, qui se glissait de nouveau sous le drap avec des ricanements. Ils n’avaient pu le chasser du lit ; ils étaient vaincus. Camille s’étendit doucement entre eux, tandis que Laurent pleurait son impuissance et que Thérèse tremblait qu’il ne prît au cadavre la fantaisie de profiter de sa victoire pour la serrer à son tour entre ses bras pourris, en maître légitime. Ils avaient tenté un moyen suprême ; devant leur défaite, ils comprenaient que, désormais, ils n’oseraient plus échanger le moindre baiser. La crise de l’amour fou qu’ils avaient essayé de déterminer pour tuer leurs terreurs, venait de les plonger plus profondément dans l’épouvante. En sentant le froid du cadavre, qui, maintenant, devait les séparer à jamais, ils versaient des larmes de sang, ils se demandaient avec angoisse ce qu’ils allaient devenir.

Thérèse Raquin - Chapitre XXIV

Ainsi que l’espérait le vieux Michaud en travaillant au mariage de Thérèse et de Laurent, les soirées du jeudi reprirent leur ancienne gaieté, dès le lendemain de la noce. Ces soirées avaient couru un grand péril, lors de la mort de Camille. Les invités ne s’étaient plus présentés que craintivement dans cette maison en deuil ; chaque semaine, ils tremblaient de recevoir un congé définitif. La pensée que la porte de la boutique finirait sans doute par se fermer devant eux épouvantait Michaud et Grivet, qui tenaient à leurs habitudes avec l’instinct et l’entêtement des brutes. Ils se disaient que la vieille mère et la jeune veuve s’en iraient un beau matin pleurer leur défunt à Vernon ou ailleurs, et qu’ils se trouveraient ainsi sur le pavé, le jeudi soir, ne sachant que faire ; ils se voyaient dans le passage, errant d’une façon lamentable, rêvant à des parties de dominos gigantesques. En attendant ces mauvais jours, ils jouissaient timidement de leurs derniers bonheurs, ils venaient d’un air inquiet et doucereux à la boutique, en se répétant chaque fois qu’ils n’y reviendraient peut-être plus. Pendant plus d’un an, ils eurent ces craintes, ils n’osèrent s’étaler et rire en face des larmes de madame Raquin et des silences de Thérèse. Ils ne se sentaient plus chez eux, comme au temps de Camille ; ils semblaient, pour ainsi dire, voler chaque soirée qu’ils passaient autour de la table de la salle à manger. C’est dans ces circonstances désespérées que l’égoïsme du vieux Michaud le poussa à faire un coup de maître en mariant la veuve du noyé.
Le jeudi qui suivit le mariage, Grivet et Michaud firent une entrée triomphale. Ils avaient vaincu. La salle à manger leur appartenait de nouveau, ils ne craignaient plus qu’on les en congédiât. Ils entrèrent en gens heureux, ils s’étalèrent, ils dirent à la file leurs anciennes plaisanteries. À leur attitude béate et confiante, on voyait que, pour eux, une révolution venait de s’accomplir. Le souvenir de Camille n’était plus là ; le mari mort, ce spectre qui les glaçait, avait été chassé par le mari vivant. Le passé ressuscitait avec ses joies. Laurent remplaçait Camille, toute raison de s’attrister disparaissait, les invités pouvaient rire sans chagriner personne, et même ils devaient rire pour égayer l’excellente famille qui voulait bien les recevoir. Dès lors, Grivet et Michaud, qui depuis près de dix-huit mois venaient sous prétexte de consoler madame Raquin, purent mettre leur petite hypocrisie de côté et venir franchement pour s’endormir l’un en face de l’autre, au bruit sec des dominos.
Et chaque semaine ramena un jeudi soir, chaque semaine réunit une fois autour de la table ces têtes mortes et grotesques qui exaspéraient Thérèse jadis. La jeune femme parla de mettre ces gens à la porte ; ils l’irritaient avec leurs éclats de rire bêtes, avec leurs réflexions sottes. Mais Laurent lui fit comprendre qu’un pareil congé serait une faute ; il fallait autant que possible que le présent ressemblât au passé ; il fallait surtout conserver l’amitié de la police, de ces imbéciles qui les protégeaient contre tout soupçon. Thérèse plia ; les invités, bien reçus, virent avec béatitude s’étendre une longue suite de soirées tièdes devant eux.
Ce fut vers cette époque que la vie des époux se dédoubla en quelque sorte.
Le matin, lorsque le jour chassait les effrois de la nuit, Laurent s’habillait en toute hâte. Il n’était à son aise, il ne reprenait son calme égoïste que dans la salle à manger, attablé devant un énorme bol de café au lait, que lui préparait Thérèse. Madame Raquin, impotente, pouvant à peine descendre à la boutique, le regardait manger avec des sourires maternels. Il avalait du pain grillé, il s’emplissait l’estomac, il se rassurait peu à peu. Après le café, il buvait un petit verre de cognac. Cela le remettait complètement. Il disait : « À ce soir » à madame Raquin et à Thérèse, sans jamais les embrasser, puis il se rendait à son bureau en flânant. Le printemps venait ; les arbres des quais se couvraient de feuilles, d’une légère dentelle d’un vert pâle. En bas, la rivière coulait avec des bruits caressants ; en haut, les rayons des premiers soleils avaient des tiédeurs douces. Laurent se sentait renaître dans l’air frais ; il respirait largement ces souffles de vie jeune qui descendent des cieux d’avril et de mai ; il cherchait le soleil, s’arrêtait pour regarder les reflets d’argent qui moiraient la Seine, écoutait les bruits des quais, se laissait pénétrer par les senteurs âcres du matin, jouissait par tous ses sens de la matinée claire et heureuse. Certes, il ne songeait guère à Camille ; quelquefois il lui arrivait de contempler machinalement la Morgue, de l’autre côté de l’eau ; il pensait alors au noyé en homme courageux qui penserait à une peur bête qu’il aurait eue. L’estomac plein, le visage rafraîchi, il retrouvait sa tranquillité épaisse, il arrivait à son bureau et y passait la journée entière à bâiller, à attendre l’heure de la sortie. Il n’était plus qu’un employé comme les autres, abruti et ennuyé, ayant la tête vide. La seule idée qu’il eût alors était l’idée de donner sa démission et de louer un atelier ; il rêvait vaguement une nouvelle existence de paresse, et cela suffisait pour l’occuper jusqu’au soir. Jamais le souvenir de la boutique du passage ne venait le troubler. Le soir, après avoir désiré l’heure de la sortie depuis le matin, il sortait avec regret, il reprenait les quais, sourdement troublé et inquiet. Il avait beau marcher lentement, il lui fallait enfin rentrer à la boutique. Là, l’épouvante l’attendait.
Thérèse éprouvait les mêmes sensations. Tant que Laurent n’était pas auprès d’elle, elle se trouvait à l’aise. Elle avait congédié la femme de ménage, disant que tout traînait, que tout était sale dans la boutique et dans l’appartement. Des idées d’ordre lui venaient. La vérité était qu’elle avait besoin de marcher, d’agir, de briser ses membres roidis. Elle tournait toute la matinée, balayant, époussetant, nettoyant les chambres, lavant la vaisselle, faisant des besognes qui l’auraient écœurée autrefois. Jusqu’à midi, ces soins de ménage la tenaient sur les jambes, active et muette, sans lui laisser le temps de songer à autre chose qu’aux toiles d’araignée qui pendaient du plafond et qu’à la graisse qui salissait les assiettes. Alors elle se mettait en cuisine, elle préparait le déjeuner. À table, madame Raquin se désolait de la voir toujours se lever pour aller prendre les plats ; elle était émue et fâchée de l’activité que déployait sa nièce ; elle la grondait, et Thérèse répondait qu’il fallait faire des économies. Après le repas, la jeune femme s’habillait et se décidait enfin à rejoindre sa tante derrière le comptoir. Là, des somnolences la prenaient ; brisée par les veilles, elle sommeillait, elle cédait à l’engourdissement voluptueux qui s’emparait d’elle, dès qu’elle était assise. Ce n’étaient que de légers assoupissements, pleins d’un charme vague, qui calmaient ses nerfs. La pensée de Camille s’en allait ; elle goûtait ce repos profond des malades que leurs douleurs quittent tout d’un coup. Elle se sentait la chair assouplie, l’esprit libre, elle s’enfonçait dans une sorte de néant tiède et réparateur. Sans ces quelques moments de calme, son organisme aurait éclaté sous la tension de son système nerveux ; elle y puisait les forces nécessaires pour souffrir encore et s’épouvanter la nuit suivante. D’ailleurs, elle ne s’endormait point, elle baissait à peine les paupières, perdue au fond d’un rêve de paix ; lorsqu’une cliente entrait, elle ouvrait les yeux, elle servait les quelques sous de marchandise demandés, puis retombait dans sa rêverie flottante. Elle passait ainsi trois ou quatre heures, parfaitement heureuse, répondant par monosyllabes à sa tante, se laissant aller avec une véritable jouissance aux évanouissements qui lui ôtaient la pensée et qui l’affaissaient sur elle-même. Elle jetait à peine, de loin en loin, un coup d’œil dans le passage, se trouvant surtout à l’aise par les temps gris, lorsqu’il faisait noir et qu’elle cachait sa lassitude au fond de l’ombre. Le passage humide, ignoble, traversé par un peuple de pauvres diables mouillés, dont les parapluies s’égouttaient sur les dalles, lui semblait l’allée d’un mauvais lieu, une sorte de corridor sale et sinistre où personne ne viendrait la chercher et la troubler. Par moments, en voyant les lueurs terreuses qui traînaient autour d’elle, en sentant l’odeur âcre de l’humidité, elle s’imaginait qu’elle venait d’être enterrée vive ; elle croyait se trouver dans la terre, au fond d’une fosse commune où grouillaient des morts. Et cette pensée la consolait, l’apaisait ; elle se disait qu’elle était en sûreté maintenant, qu’elle allait mourir, qu’elle ne souffrirait plus. D’autres fois, il lui fallait tenir les yeux ouverts ; Suzanne lui rendait visite et restait à broder auprès du comptoir toute l’après-midi. La femme d’Olivier, avec son visage mou, avec ses gestes lents, plaisait maintenant à Thérèse, qui éprouvait un étrange soulagement à regarder cette pauvre créature toute dissoute ; elle en avait fait son amie, elle aimait à la voir à son côté, souriant d’un sourire pâle, vivant à demi, mettant dans la boutique une fade senteur de cimetière. Quand les yeux bleus de Suzanne, d’une transparence vitreuse, se fixaient sur les siens, elle éprouvait au fond de ses os un froid bienfaisant. Thérèse attendait ainsi quatre heures. À ce moment, elle se remettait en cuisine, elle cherchait de nouveau la fatigue, elle préparait le dîner de Laurent avec une hâte fébrile. Et quand son mari paraissait sur le seuil de la porte, sa gorge se serrait, l’angoisse tordait de nouveau tout son être.
Chaque jour, les sensations des époux étaient à peu près les mêmes. Pendant la journée, lorsqu’ils ne se trouvaient pas face à face, ils goûtaient des heures délicieuses de repos ; le soir, dès qu’ils étaient réunis, un malaise poignant les envahissait.
C’étaient d’ailleurs de calmes soirées. Thérèse et Laurent, qui frissonnaient à la pensée de rentrer dans leur chambre, faisaient durer la veillée le plus longtemps possible. Madame Raquin, à demi couchée au fond d’un large fauteuil, était placée entre eux et causait de sa voix placide. Elle parlait de Vernon, pensant toujours à son fils, mais évitant de le nommer, par une sorte de pudeur ; elle souriait à ses chers enfants, elle faisait pour eux des projets d’avenir. La lampe jetait sur sa face blanche des lueurs pâles ; ses paroles prenaient une douceur extraordinaire dans l’air mort et silencieux. Et, à ses côtés, les deux meurtriers, muets, immobiles, semblaient l’écouter avec recueillement ; à la vérité, ils ne cherchaient pas à suivre le sens des bavardages de la bonne vieille, ils étaient simplement heureux de ce bruit de paroles douces qui les empêchait d’entendre l’éclat de leurs pensées. Ils n’osaient se regarder, ils regardaient madame Raquin pour avoir une contenance. Jamais ils ne parlaient de se coucher ; ils seraient restés là jusqu’au matin dans le radotage caressant de l’ancienne mercière, dans l’apaisement qu’elle mettait autour d’elle, si elle n’avait pas témoigné elle-même le désir de gagner son lit. Alors seulement ils quittaient la salle à manger et rentraient chez eux avec désespoir, comme on se jette au fond d’un gouffre.
À ces soirées intimes, ils préférèrent bientôt de beaucoup les soirées du jeudi. Quand ils étaient seuls avec madame Raquin, ils ne pouvaient s’étourdir ; le mince filet de voix de leur tante, sa gaieté attendrie n’étouffaient pas les cris qui les déchiraient. Ils sentaient venir l’heure du coucher, ils frémissaient lorsque, par hasard, ils rencontraient du regard la porte de leur chambre ; l’attente de l’instant où ils seraient seuls devenait de plus en plus cruelle, à mesure que la soirée avançait. Le jeudi, au contraire, ils se grisaient de sottise, ils oubliaient mutuellement leur présence, ils souffraient moins. Thérèse elle-même finit par souhaiter ardemment les jours de réception. Si Michaud et Grivet n’étaient pas venus, elle serait allée les chercher. Lorsqu’il y avait des étrangers dans la salle à manger, entre elle et Laurent, elle se sentait plus calme ; elle aurait voulu qu’il y eût toujours là des invités, du bruit, quelque chose qui l’étourdît et l’isolât. Devant le monde, elle montrait une sorte de gaieté nerveuse. Laurent retrouvait, lui aussi, ses grosses plaisanteries de paysan, ses rires gras, ses farces d’ancien rapin. Jamais les réceptions n’avaient été si gaies ni si bruyantes.
C’est ainsi qu’une fois par semaine, Laurent et Thérèse pouvaient rester face à face sans frissonner.
Bientôt une crainte les prit. La paralysie gagnait peu à peu madame Raquin, et ils prévirent le jour où elle serait clouée dans son fauteuil, impotente et hébétée. La pauvre vieille commençait à balbutier des lambeaux de phrase qui se cousaient mal les uns aux autres ; sa voix faiblissait, ses membres se mouraient un à un. Elle devenait une chose. Thérèse et Laurent voyaient avec effroi s’en aller cet être qui les séparait encore et dont la voix les tirait de leurs mauvais rêves. Quand l’intelligence aurait abandonné l’ancienne mercière et qu’elle resterait muette et roidie au fond de son fauteuil, ils se trouveraient seuls ; le soir, ils ne pourraient plus échapper à un tête-à-tête redoutable. Alors leur épouvante commencerait à six heures, au lieu de commencer à minuit ; ils en deviendraient fous.
Tous leurs efforts tendirent à conserver à madame Raquin une santé qui leur était si précieuse. Ils firent venir des médecins, ils furent aux petits soins auprès d’elle, ils trouvèrent même dans ce métier de garde-malade un oubli, un apaisement qui les engagea à redoubler de zèle. Ils ne voulaient pas perdre un tiers qui leur rendait ses soirées supportables ; ils ne voulaient pas que la salle à manger, que la maison tout entière devînt un lieu cruel et sinistre comme leur chambre. Madame Raquin fut singulièrement touchée des soins empressés qu’ils lui prodiguaient ; elle s’applaudissait, avec des larmes, de les avoir unis et de leur avoir abandonné ses quarante et quelques mille francs. Jamais, après la mort de son fils, elle n’avait compté sur une pareille affection à ses dernières heures ; sa vieillesse était tout attiédie par la tendresse de ses chers enfants. Elle ne sentait pas la paralysie implacable qui, malgré tout, la roidissait davantage chaque jour.
Cependant Thérèse et Laurent menaient leur double existence. Il y avait en chacun d’eux comme deux êtres bien distincts : un être nerveux et épouvanté qui frissonnait dès que tombait le crépuscule, et un être engourdi et oublieux, qui respirait à l’aise dès que se levait le soleil. Ils vivaient deux vies, ils criaient d’angoisse, seul à seule, et ils souriaient paisiblement lorsqu’il y avait du monde. Jamais leur visage, en public, ne laissait deviner les souffrances qui venaient de les déchirer dans l’intimité ; ils paraissaient calmes et heureux, ils cachaient instinctivement leurs maux.
Personne n’aurait soupçonné, à les voir si tranquilles pendant le jour, que des hallucinations les torturaient chaque nuit. On les eût pris pour un ménage béni du ciel, vivant en pleine félicité. Grivet les appelait galamment « les tourtereaux. » Lorsque leurs yeux étaient cernés par des veilles prolongées, il les plaisantait, il demandait à quand le baptême. Et toute la société riait. Laurent et Thérèse pâlissaient à peine, parvenaient à sourire ; ils s’habituaient aux plaisanteries risquées du vieil employé. Tant qu’ils se trouvaient dans la salle à manger, ils étaient maîtres de leurs terreurs. L’esprit ne pouvait deviner l’effroyable changement qui se produisait en eux, lorsqu’ils s’enfermaient dans la chambre à coucher. Le jeudi soir surtout, ce changement était d’une brutalité si violente qu’il semblait s’accomplir dans un monde surnaturel. Le drame de leurs nuits, par son étrangeté, par ses emportements sauvages, dépassait toute croyance et restait profondément caché au fond de leur être endolori. Ils auraient parlé qu’on les eût crus fous.
— Sont-ils heureux, ces amoureux-là ! disait souvent le vieux Michaud. Ils ne causent guère, mais ils n’en pensent pas moins. Je parie qu’ils se dévorent de caresses, quand nous ne sommes plus là.
Telle était l’opinion de toute la société. Il arriva que Thérèse et Laurent furent donnés comme un ménage modèle. Le passage du Pont-Neuf entier célébrait l’affection, le bonheur tranquille, la lune de miel éternelle des deux époux. Eux seuls savaient que le cadavre de Camille couchait entre eux ; eux seuls sentaient, sous la chair calme de leur visage, les contractions nerveuses qui, la nuit, tiraient horriblement leurs traits et changeaient l’expression placide de leur physionomie en un masque ignoble et douloureux.

Thérèse Raquin - Chapitre XXV

Au bout de quatre mois, Laurent songea à retirer les bénéfices qu’il s’était promis de son mariage. Il aurait abandonné sa femme et se serait enfui devant le spectre de Camille, trois jours après la noce, si son intérêt ne l’eût pas cloué dans la boutique du passage. Il acceptait ses nuits de terreur, il restait au milieu des angoisses qui l’étouffaient, pour ne pas perdre les profits de son crime. En quittant Thérèse, il retombait dans la misère, il était forcé de conserver son emploi ; en demeurant auprès d’elle, il pouvait au contraire contenter ses appétits de paresse, vivre grassement, sans rien faire, sur les rentes que madame Raquin avait mises au nom de sa femme. Il est à croire qu’il se serait sauvé avec les quarante mille francs, s’il avait pu les réaliser ; mais la vieille mercière, conseillée par Michaud, avait eu la prudence de sauvegarder dans le contrat les intérêts de sa nièce. Laurent se trouvait ainsi attaché à Thérèse par un lien puissant. En dédommagement de ses nuits atroces, il voulut au moins se faire entretenir dans une oisiveté heureuse, bien nourri, chaudement vêtu, ayant en poche l’argent nécessaire pour contenter ses caprices. À ce prix seul, il consentait à coucher avec le cadavre du noyé.
Un soir, il annonça à madame Raquin et à sa femme qu’il avait donné sa démission et qu’il quitterait son bureau à la fin de la quinzaine. Thérèse eut un geste d’inquiétude. Il se hâta d’ajouter qu’il allait louer un petit atelier où il se remettrait à faire de la peinture. Il s’étendit longuement sur les ennuis de son emploi, sur les larges horizons que l’art lui ouvrait ; maintenant qu’il avait quelques sous et qu’il pouvait tenter le succès, il voulait voir s’il n’était pas capable de grandes choses. La tirade qu’il déclama à ce propos cachait simplement une féroce envie de reprendre son ancienne vie d’atelier. Thérèse, les lèvres pincées, ne répondit pas ; elle n’entendait point que Laurent lui dépensât la petite fortune qui assurait sa liberté. Lorsque son mari la pressa de questions, pour obtenir son consentement, elle fit quelques réponses sèches ; elle lui donna à comprendre que, s’il quittait son bureau, il ne gagnerait plus rien et serait complètement à sa charge. Tandis qu’elle parlait, Laurent la regardait d’une façon aiguë qui la troubla et arrêta dans sa gorge le refus qu’elle allait formuler ; elle crut lire dans les yeux de son complice cette pensée menaçante : « Je dis tout, si tu ne consens pas. » Elle se mit à balbutier. Madame Raquin s’écria alors que le désir de son cher fils était trop juste, et qu’il fallait lui donner les moyens de devenir un homme de talent. La bonne dame gâtait Laurent comme elle avait gâté Camille ; elle était tout amollie par les caresses que lui prodiguait le jeune homme, elle lui appartenait et se rangeait toujours à son avis.
Il fut donc décidé que l’artiste louerait un atelier et qu’il toucherait cent francs par mois pour les divers frais qu’il aurait à faire. Le budget de la famille fut ainsi réglé : les bénéfices réalisés dans le commerce de mercerie payeraient le loyer de la boutique et de l’appartement, et suffiraient presque aux dépenses journalières du ménage ; Laurent prendrait le loyer de son atelier et ses cent francs par mois sur les deux mille et quelques cents francs de rente ; le reste de ces rentes serait appliqué aux besoins communs. De cette façon, on n’entamerait pas le capital. Thérèse se tranquillisa un peu. Elle fit jurer à son mari de ne jamais dépasser la somme qui lui était allouée. D’ailleurs, elle se disait que Laurent ne pouvait s’emparer des quarante mille francs sans avoir sa signature, et elle se promettait bien de ne signer aucun papier.
Dès le lendemain, Laurent loua, vers le bas de la rue Mazarine, un petit atelier qu’il convoitait depuis un mois. Il ne voulait pas quitter son emploi sans avoir un refuge pour passer tranquillement ses journées, loin de Thérèse. Au bout de la quinzaine, il fit ses adieux à ses collègues. Grivet fut stupéfait de son départ. Un jeune homme, disait-il, qui avait devant lui un si bel avenir, un jeune homme qui en était arrivé, en quatre années, au chiffre d’appointements que lui, Grivet, avait mis vingt ans à atteindre ! Laurent le stupéfia encore davantage en lui disant qu’il allait se remettre tout entier à la peinture.
Enfin l’artiste s’installa dans son atelier. Cet atelier était une sorte de grenier carré, long et large d’environ cinq ou six mètres ; le plafond s’inclinait brusquement, en pente raide, percé d’une large fenêtre qui laissait tomber une lumière blanche et crue sur le plancher et sur les murs noirâtres. Les bruits de la rue ne montaient pas jusqu’à ces hauteurs. La pièce, silencieuse, blafarde, s’ouvrant en haut sur le ciel, ressemblait à un trou, à un caveau creusé dans une argile grise. Laurent meubla ce caveau tant bien que mal ; il y apporta deux chaises dépaillées, une table qu’il appuya contre un mur pour qu’elle ne se laissât pas glisser à terre, un vieux buffet de cuisine, sa boîte à couleurs et son ancien chevalet ; tout le luxe du lieu consista en un vaste divan qu’il acheta trente francs chez un brocanteur.
Il resta quinze jours sans songer seulement à toucher à ses pinceaux. Il arrivait entre huit et neuf heures, fumait, se couchait sur le divan, attendait midi, heureux d’être au matin et d’avoir encore devant lui de longues heures de jour. À midi, il allait déjeuner, puis il se hâtait de revenir, pour être seul, pour ne plus voir le visage pâle de Thérèse. Alors il digérait, il dormait, il se vautrait jusqu’au soir. Son atelier était un lieu de paix où il ne tremblait pas. Un jour sa femme lui demanda à visiter son cher refuge. Il refusa, et comme, malgré son refus, elle vint frapper à sa porte, il n’ouvrit pas ; il lui dit le soir qu’il avait passé la journée au musée du Louvre. Il craignait que Thérèse n’introduisît avec elle le spectre de Camille.
L’oisiveté finit par lui peser. Il acheta une toile et des couleurs, il se mit à l’œuvre. N’ayant pas assez d’argent pour payer des modèles, il résolut de peindre au gré de sa fantaisie, sans se soucier de la nature. Il entreprit une tête d’homme.
D’ailleurs, il ne se cloîtra plus autant ; il travailla pendant deux ou trois heures chaque matin et employa ses après-midi à flâner ici et là, dans Paris et dans la banlieue. Ce fut en rentrant d’une de ces longues promenades qu’il rencontra, devant l’Institut, son ancien ami de collège, qui avait obtenu un joli succès de camaraderie au dernier Salon.
— Comment, c’est toi ! s’écria le peintre. Ah ! mon pauvre Laurent, je ne t’aurais jamais reconnu. Tu as maigri.
— Je me suis marié, répondit Laurent d’un ton embarrassé.
— Marié, toi ! Ça ne m’étonne plus de te voir tout drôle… Et que fais-tu maintenant ?
— J’ai loué un petit atelier ; je peins un peu, le matin.
Laurent conta son mariage en quelques mots ; puis il exposa ses projets d’avenir d’une voix fiévreuse. Son ami le regardait d’un air étonné qui le troublait et l’inquiétait. La vérité était que le peintre ne retrouvait pas dans le mari de Thérèse le garçon épais et commun qu’il avait connu autrefois. Il lui semblait que Laurent prenait des allures distinguées ; le visage s’était aminci et avait des pâleurs de bon goût, le corps entier se tenait plus digne et plus souple.
— Mais tu deviens joli garçon, ne put s’empêcher de s’écrier l’artiste, tu as une tenue d’ambassadeur. C’est du dernier chic. À quelle école es-tu donc ?
L’examen qu’il subissait pesait beaucoup à Laurent. Il n’osait s’éloigner d’une façon brusque.
— Veux-tu monter un instant à mon atelier, demanda-t-il enfin à son ami, qui ne le quittait pas.
— Volontiers, répondit celui-ci.
Le peintre, ne se rendant pas compte des changements qu’il observait, était désireux de visiter l’atelier de son ancien camarade. Certes, il ne montait pas cinq étages pour voir les nouvelles œuvres de Laurent, qui allaient sûrement lui donner des nausées ; il avait la seule envie de contenter sa curiosité.
Quand il fut monté et qu’il eut jeté un coup d’œil sur les toiles accrochées aux murs, son étonnement redoubla. Il y avait là cinq études, deux têtes de femme et trois têtes d’homme, peintes avec une véritable énergie ; l’allure en était grasse et solide, chaque morceau s’enlevait par taches magnifiques sur les fonds d’un gris clair. L’artiste s’approcha vivement, et, stupéfait, ne cherchant même pas à cacher sa surprise :
— C’est toi qui as fait cela ? demanda-t-il à Laurent.
— Oui, répondit celui-ci. Ce sont des esquisses qui me serviront pour un grand tableau que je prépare.
— Voyons, pas de blague, tu es vraiment l’auteur de ces machines-là ?
— Eh ! oui. Pourquoi n’en serais-je pas l’auteur ?
Le peintre n’osa répondre : « Parce que ces toiles sont d’un artiste, et que tu n’as jamais été qu’un ignoble maçon. » Il resta longtemps en silence devant les études. Certes, ces études étaient gauches, mais elles avaient une étrangeté, un caractère si puissant qu’elles annonçaient un sens artistique des plus développés. On eût dit de la peinture vécue. Jamais l’ami de Laurent n’avait vu des ébauches si pleines de hautes promesses. Quand il eut bien examiné les toiles, il se tourna vers l’auteur :
— Là, franchement, lui dit-il, je ne t’aurais pas cru capable de peindre ainsi. Où diable as-tu appris à avoir du talent ? Ça ne s’apprend pas d’ordinaire.
Et il considérait Laurent, dont la voix lui semblait plus douce, dont chaque geste avait une sorte d’élégance. Il ne pouvait deviner l’effroyable secousse qui avait changé cet homme, en développant en lui des nerfs de femme, des sensations aiguës et délicates. Sans doute un phénomène étrange s’était accompli dans l’organisme du meurtrier de Camille. Il est difficile à l’analyse de pénétrer à de telles profondeurs. Laurent était peut-être devenu artiste comme il était devenu peureux, à la suite du grand détraquement qui avait bouleversé sa chair et son esprit. Auparavant, il étouffait sous le poids lourd de son sang, il restait aveuglé par l’épaisse vapeur de santé qui l’entourait ; maintenant, maigri, frissonnant, il avait la verve inquiète, les sensations vives et poignantes des tempéraments nerveux. Dans la vie de terreur qu’il menait, sa pensée délirait et montait jusqu’à l’extase du génie ; la maladie en quelque sorte morale, la névrose dont tout son être était secoué, développait en lui un sens artistique d’une lucidité étrange ; depuis qu’il avait tué, sa chair s’était comme allégée, son cerveau éperdu lui semblait immense, et, dans ce brusque agrandissement de sa pensée, il voyait passer des créations exquises, des rêveries de poète. Et c’est ainsi que ses gestes avaient pris une distinction subite, c’est ainsi que ses œuvres étaient belles, rendues tout d’un coup personnelles et vivantes.
Son ami n’essaya pas davantage de s’expliquer la naissance de cet artiste. Il s’en alla avec son étonnement. Avant de partir, il regarda encore les toiles et dit à Laurent :
— Je n’ai qu’un reproche à te faire, c’est que toutes tes études ont un air de famille. Ces cinq têtes se ressemblent. Les femmes elles-mêmes prennent je ne sais quelle allure violente qui leur donne l’air d’hommes déguisés… Tu comprends, si tu veux faire un tableau avec ces ébauches-là, il faudra changer quelques-unes des physionomies ; tes personnages ne peuvent pas être tous frères, cela ferait rire.
Il sortit de l’atelier, et ajouta sur le carré, en riant :
— Vrai, mon vieux, ça me fait plaisir de t’avoir vu. Maintenant je vais croire aux miracles… Bon Dieu ! es-tu comme il faut !
Il descendit. Laurent rentra dans l’atelier, vivement troublé. Lorsque son ami lui avait fait l’observation que toutes ses têtes d’étude avaient un air de famille, il s’était brusquement tourné pour cacher sa pâleur. C’est que déjà cette ressemblance fatale l’avait frappé. Il revint lentement se placer devant les toiles ; à mesure qu’il les contemplait, qu’il passait de l’une à l’autre, une sueur glacée lui mouillait le dos.
— Il a raison, murmura-t-il, ils se ressemblent tous… Ils ressemblent à Camille.
Il se recula, il s’assit sur le divan, sans pouvoir détacher les yeux des têtes d’étude. La première était une face de vieillard, avec une longue barbe blanche ; sous cette barbe blanche, l’artiste devinait le menton maigre de Camille. La seconde représentait une jeune fille blonde, et cette jeune fille le regardait avec les yeux bleus de sa victime. Les trois autres figures avaient chacune quelque trait du noyé. On eût dit Camille grimé en vieillard, en jeune fille, prenant le déguisement qu’il plaisait au peintre de lui donner, mais gardant toujours le caractère général de sa physionomie. Il existait une autre ressemblance terrible entre ces têtes : elles paraissaient souffrantes et terrifiées, elles étaient comme écrasées sous le même sentiment d’horreur. Chacune avait un léger pli à gauche de la bouche, qui tirait les lèvres et les faisait grimacer. Ce pli, que Laurent se rappela avoir vu sur la face convulsionnée du noyé, les frappait d’un signe d’ignoble parenté.
Laurent comprit qu’il avait trop regardé Camille à la Morgue. L’image du cadavre s’était gravée profondément en lui. Maintenant, sa main, sans qu’il en eût conscience, traçait toujours les lignes de ce visage atroce dont le souvenir le suivait partout.
Peu à peu, le peintre, qui se renversait sur le divan, crut voir les figures s’animer. Et il eut cinq Camille devant lui, cinq Camille que ses propres doigts avaient puissamment créés, et qui, par une étrangeté effrayante, prenaient tous les âges et tous les sexes. Il se leva, il lacéra les toiles et les jeta dehors. Il se disait qu’il mourrait d’effroi dans son atelier, s’il le peuplait lui-même des portraits de sa victime.
Une crainte venait de le prendre : il redoutait de ne pouvoir plus dessiner une tête, sans dessiner celle du noyé. Il voulut savoir tout de suite s’il était maître de sa main. Il posa une toile blanche sur son chevalet ; puis, avec un bout de fusain, il indiqua une figure en quelques traits. La figure ressemblait à Camille. Laurent effaça brusquement cette esquisse et en tenta une autre. Pendant une heure, il se débattit contre la fatalité qui poussait ses doigts. À chaque nouvel essai, il revenait à la tête du noyé. Il avait beau tendre sa volonté, éviter les lignes qu’il connaissait si bien ; malgré lui, il traçait ces lignes, il obéissait à ses muscles, à ses nerfs révoltés. Il avait d’abord jeté les croquis rapidement ; il s’appliqua ensuite à conduire le fusain avec lenteur. Le résultat fut le même : Camille, grimaçant et douloureux, apparaissait sans cesse sur la toile. L’artiste esquissa successivement les têtes les plus diverses, des têtes d’anges, de vierges avec des auréoles, de guerriers romains coiffés de leur casque, d’enfants blonds et roses, de vieux bandits couturés de cicatrices ; toujours, toujours le noyé renaissait, il était tour à tour ange, vierge, guerrier, enfant et bandit. Alors Laurent se jeta dans la caricature, il exagéra les traits, il fit des profils monstrueux, il inventa des têtes grotesques, et il ne réussit qu’à rendre plus horribles les portraits frappants de sa victime. Il finit par dessiner des animaux, des chiens et des chats ; les chiens et les chats ressemblaient vaguement à Camille.
Une rage sourde s’était emparée de Laurent. Il creva la toile d’un coup de poing, en songeant avec désespoir à son grand tableau. Maintenant il n’y fallait plus penser ; il sentait bien que, désormais, il ne dessinerait plus que la tête de Camille, et, comme le lui avait dit son ami, des figures qui se ressembleraient toutes feraient rire. Il s’imaginait ce qu’aurait été son œuvre ; il voyait sur les épaules de ses personnages, des hommes et des femmes, la face blafarde et épouvantée du noyé ; l’étrange spectacle qu’il évoquait ainsi lui parut d’un ridicule atroce et l’exaspéra.
Ainsi il n’oserait plus travailler, il redouterait toujours de ressusciter sa victime au moindre coup de pinceau. S’il voulait vivre paisible dans son atelier, il devrait ne jamais y peindre. Cette pensée que ses doigts avaient la faculté fatale et inconsciente de reproduire sans cesse le portrait de Camille lui fit regarder sa main avec terreur. Il lui semblait que cette main ne lui appartenait plus.

Thérèse Raquin - Chapitre XXVI

La crise dont madame Raquin était menacée se déclara. Brusquement, la paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres, toujours près de l’étreindre, la prit à la gorge et lui lia le corps. Un soir, comme elle s’entretenait paisiblement avec Thérèse et Laurent, elle resta, au milieu d’une phrase, la bouche béante : il lui semblait qu’on l’étranglait. Quand elle voulut crier, appeler au secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue était devenue de pierre. Ses mains et ses pieds s’étaient roidis. Elle se trouvait frappée de mutisme et d’immobilité.
Thérèse et Laurent se levèrent, effrayés devant ce coup de foudre, qui tordit la vieille mercière en moins de cinq secondes. Quand elle fut roide et qu’elle fixa sur eux des regards suppliants, ils la pressèrent de questions pour connaître la cause de sa souffrance. Elle ne put répondre, elle continua à les regarder avec une angoisse profonde. Ils comprirent alors qu’ils n’avaient plus qu’un cadavre devant eux, un cadavre vivant à moitié qui les voyait et les entendait, mais qui ne pouvait leur parler. Cette crise les désespéra : au fond, ils se souciaient peu des douleurs de la paralytique, ils pleuraient sur eux, qui vivraient désormais dans un éternel tête-à-tête.
Dès ce jour, la vie des époux devint intolérable. Ils passèrent des soirées cruelles, en face de la vieille impotente qui n’endormait plus leur effroi de ses doux radotages. Elle gisait dans un fauteuil, comme un paquet, comme une chose, et ils restaient seuls, aux deux bouts de la table, embarrassés et inquiets. Ce cadavre ne les séparait plus ; par moments, ils l’oubliaient, ils le confondaient avec les meubles. Alors leurs épouvantes de la nuit les prenaient, la salle à manger devenait, comme la chambre, un lieu terrible où se dressait le spectre de Camille. Ils souffrirent ainsi quatre ou cinq heures de plus par jour. Dès le crépuscule, ils frissonnaient, baissant l’abat-jour de la lampe pour ne pas se voir, tâchant de croire que madame Raquin allait parler et leur rappeler ainsi sa présence. S’ils la gardaient, s’ils ne se débarrassaient pas d’elle, c’est que ses yeux vivaient encore, et qu’ils éprouvaient parfois quelque soulagement à les regarder se mouvoir et briller.
Ils plaçaient toujours la vieille impotente sous la clarté crue de la lampe, afin de bien éclairer son visage et de l’avoir sans cesse devant eux. Ce visage mou et blafard, eût été un spectacle insoutenable pour d’autres, mais ils éprouvaient un tel besoin de compagnie, qu’ils y reposaient leurs regards avec une véritable joie. On eût dit le masque dissous d’une morte, au milieu duquel on aurait mis deux yeux vivants ; ces yeux seuls bougeaient, roulant rapidement dans leur orbite ; les joues, la bouche étaient comme pétrifiées, elles gardaient une immobilité qui épouvantait. Lorsque madame Raquin se laissait aller au sommeil et baissait les paupières, sa face, alors toute blanche et toute muette, était vraiment celle d’un cadavre ; Thérèse et Laurent, qui ne sentaient plus personne avec eux, faisaient du bruit jusqu’à ce que la paralytique eût relevé les paupières et les eût regardés. Ils l’obligeaient ainsi à rester éveillée.
Ils la considéraient comme une distraction qui les tirait de leurs mauvais rêves. Depuis qu’elle était infirme, il fallait la soigner ainsi qu’un enfant. Les soins qu’ils lui prodiguaient les forçaient à secouer leurs pensées. Le matin, Laurent la levait, la portait dans son fauteuil, et, le soir, il la remettait sur son lit ; elle était lourde encore, il devait user de toute sa force pour la prendre délicatement entre ses bras et la transporter. C’était également lui qui roulait son fauteuil. Les autres soins regardaient Thérèse : elle habillait l’impotente, elle la faisait manger, elle cherchait à comprendre ses moindres désirs. Madame Raquin conserva pendant quelques jours l’usage de ses mains, elle put écrire sur une ardoise et demander ainsi ce dont elle avait besoin ; puis ces mains moururent, il lui devint impossible de les soulever et de tenir un crayon ; dès lors, elle n’eut plus que le langage du regard, il fallut que sa nièce devinât ce qu’elle désirait. La jeune femme se voua au rude métier de garde-malade ; cela lui créa une occupation de corps et d’esprit qui lui fit grand bien.
Les époux, pour ne point rester face à face, roulaient dès le matin, dans la salle à manger, le fauteuil de la pauvre vieille. Ils l’apportaient entre eux, comme si elle eût été nécessaire à leur existence ; ils la faisaient assister à leur repas, à toutes leurs entrevues. Ils feignaient de ne pas comprendre, lorsqu’elle témoignait le désir de passer dans sa chambre. Elle n’était bonne qu’à rompre leur tête-à-tête, elle n’avait pas le droit de vivre à part. À huit heures, Laurent allait à son atelier, Thérèse descendait à la boutique, la paralytique demeurait seule dans la salle à manger jusqu’à midi ; puis, après le déjeuner, elle se trouvait seule à nouveau jusqu’à six heures. Souvent, pendant la journée, sa nièce montait et tournait autour d’elle, s’assurant si elle ne manquait de rien. Les amis de la famille ne savaient quels éloges inventer pour exalter les vertus de Thérèse et de Laurent.
Les réceptions du jeudi continuèrent, et l’impotente y assista, comme par le passé. On approchait son fauteuil de la table ; de huit heures à onze heures, elle tenait les yeux ouverts, regardant tour à tour les invités avec des lueurs pénétrantes. Les premiers jours, le vieux Michaud et Grivet demeurèrent un peu embarrassés en face du cadavre de leur vieille amie ; ils ne savaient quelle contenance tenir, ils n’éprouvaient qu’un chagrin médiocre, et ils se demandaient dans quelle juste mesure il était convenable de s’attrister. Fallait-il parler à cette face morte, fallait-il ne pas s’en occuper du tout ? Peu à peu, ils prirent le parti de traiter madame Raquin comme si rien ne lui était arrivé. Ils finirent par feindre d’ignorer complètement son état. Ils causaient avec elle, faisant les demandes et les réponses, riant pour elle et pour eux, ne se laissant jamais démonter par l’expression rigide de son visage. Ce fut un étrange spectacle ; ces hommes avaient l’air de parler raisonnablement à une statue, comme les petites filles parlent à leur poupée. La paralytique se tenait roide et muette devant eux, et ils bavardaient, et ils multipliaient les gestes, ayant avec elle des conversations très-animées. Michaud et Grivet s’applaudirent de leur excellente tenue. En agissant ainsi, ils croyaient faire preuve de politesse ; ils s’évitaient, en outre, l’ennui des condoléances d’usage. Madame Raquin devait être flattée de se voir traitée en personne bien portante, et, dès lors, il leur était permis de s’égayer en sa présence sans le moindre scrupule.
Grivet eut une manie. Il affirma qu’il s’entendait parfaitement avec madame Raquin, qu’elle ne pouvait le regarder sans qu’il comprît sur-le-champ ce qu’elle désirait. C’était encore là une attention délicate. Seulement, à chaque fois, Grivet se trompait. Souvent, il interrompait la partie de dominos, il examinait la paralytique dont les yeux suivaient paisiblement le jeu, et il déclarait qu’elle demandait telle ou telle chose. Vérification faite, madame Raquin ne demandait rien du tout ou demandait une chose toute différente. Cela ne décourageait pas Grivet, qui lançait un victorieux : « Quand je vous le disais ! » et qui recommençait quelques minutes plus tard. C’était une bien autre affaire lorsque l’impotente témoignait ouvertement un désir ; Thérèse, Laurent, les invités nommaient l’un après l’autre les objets qu’elle pouvait souhaiter. Grivet se faisait alors remarquer par la maladresse de ses offres. Il nommait tout ce qui lui passait par la tête, au hasard, offrant toujours le contraire de ce que madame Raquin désirait. Ce qui ne l'empêchait pas de répéter :
— Moi, je lis dans ses yeux comme dans un livre. Tenez, elle me dit que j’ai raison… N’est-ce pas, chère dame… Oui, oui.
D’ailleurs, ce n’était pas une chose facile que de saisir les souhaits de la pauvre vieille. Thérèse seule avait cette science. Elle communiquait assez aisément avec cette intelligence murée, vivante encore et enterrée au fond d’une chair morte. Que se passait-il dans cette misérable créature qui vivait juste assez pour assister à la vie sans y prendre part ? Elle voyait, elle entendait, elle raisonnait sans doute d’une façon nette et claire, et elle n’avait plus le geste, elle n’avait plus la voix pour exprimer au dehors les pensées qui naissaient en elle. Ses idées l’étouffaient peut-être. Elle n’aurait pu lever la main, ouvrir la bouche, quand même un de ses mouvements, une de ses paroles eût décidé des destinées du monde. Son esprit était comme un de ces vivants qu’on ensevelit par mégarde et qui se réveillent dans la nuit de la terre, à deux ou trois mètres au-dessous du sol ; ils crient, ils se débattent, et l’on passe sur eux sans entendre leurs atroces lamentations. Souvent, Laurent regardait madame Raquin, les lèvres serrées, les mains allongées sur les genoux, mettant toute sa vie dans ses yeux vifs et rapides, et il se disait :
— Qui sait à quoi elle peut penser toute seule… Il doit se passer quelque drame cruel au fond de cette morte.
Laurent se trompait, madame Raquin était heureuse, heureuse des soins et de l’affection de ses chers enfants. Elle avait toujours rêvé de finir comme cela, lentement, au milieu de dévouements et de caresses. Certes, elle aurait voulu conserver la parole pour remercier ses amis qui l’aidaient à mourir en paix. Mais elle acceptait son état sans révolte ; la vie paisible et retirée qu’elle avait toujours menée, les douceurs de son tempérament l'empêchaient de sentir trop rudement les souffrances du mutisme et de l’immobilité. Elle était redevenue enfant, elle passait des journées sans ennui, à regarder devant elle, à songer au passé. Elle finit même par goûter des charmes à rester bien sage dans son fauteuil, comme une petite fille.
Ses yeux prenaient chaque jour une douceur, une clarté plus pénétrantes. Elle en était arrivée à se servir de ses yeux comme d’une main, comme d’une bouche, pour demander et remercier. Elle suppléait ainsi, d’une façon étrange et charmante, aux organes qui lui faisaient défaut. Ses regards étaient beaux d’une beauté céleste, au milieu de sa face dont les chairs pendaient molles et grimaçantes. Depuis que ses lèvres tordues et inertes ne pouvaient plus sourire, elle souriait du regard, avec des tendresses adorables ; des lueurs humides passaient, et des rayons d’aurore sortaient des orbites. Rien n’était plus singulier que ces yeux qui riaient comme des lèvres dans ce visage mort ; le bas du visage restait morne et blafard, le haut s’éclairait divinement. C’était surtout pour ses chers enfants qu’elle mettait ainsi toutes ses reconnaissances, toutes les affections de son âme dans un simple coup d’œil. Lorsque, le soir et le matin, Laurent la prenait entre ses bras pour la transporter, elle le remerciait avec amour par des regards pleins d’une tendre effusion.
Elle vécut ainsi pendant plusieurs semaines, attendant la mort, se croyant à l’abri de tout nouveau malheur. Elle pensait avoir payé sa part de souffrance. Elle se trompait. Un soir, un effroyable coup l’écrasa.
Thérèse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine lumière, elle ne vivait plus assez pour les séparer et les défendre contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu’elle était là, qu’elle les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient Camille et cherchaient à le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils laissaient échapper malgré eux des aveux, des phrases qui finirent par tout révéler à madame Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant laquelle il parla comme un halluciné. Brusquement, la paralytique comprit.
Une effrayante contraction passa sur son visage, et elle éprouva une telle secousse, que Thérèse crut qu’elle allait bondir et crier. Puis elle retomba dans une rigidité de fer. Cette espèce de choc fut d’autant plus épouvantable qu’il sembla galvaniser un cadavre. La sensibilité, un instant rappelée, disparut ; l’impotente demeura plus écrasée, plus blafarde. Ses yeux, si doux d’ordinaire, étaient devenus noirs et durs, pareils à des morceaux de métal.
Jamais désespoir n’était tombé plus rudement dans un être. La sinistre vérité, comme un éclair, brûla les yeux de la paralytique et entra en elle avec le heurt suprême d’un coup de foudre. Si elle avait pu se lever, jeter le cri d’horreur qui montait à sa gorge, maudire les assassins de son fils, elle eût moins souffert. Mais, après avoir tout entendu, tout compris, il lui fallut rester immobile et muette, gardant en elle l’éclat de sa douleur. Il lui sembla que Thérèse et Laurent l’avaient liée, clouée sur son fauteuil pour l’empêcher de s’élancer, et qu’ils prenaient un atroce plaisir à lui répéter : « Nous avons tué Camille, » après avoir posé sur ses lèvres un bâillon qui étouffait ses sanglots. L’épouvante, l’angoisse couraient furieusement dans son corps sans trouver une issue. Elle faisait des efforts surhumains pour soulever le poids qui l’écrasait, pour dégager sa gorge et donner ainsi passage au flot de son désespoir. Et vainement elle tendait ses dernières énergies ; elle sentait sa langue froide contre son palais, elle ne pouvait s’arracher de la mort. Une impuissance de cadavre la tenait rigide. Ses sensations ressemblaient à celles d’un homme tombé en léthargie qu’on enterrerait et qui, bâillonné par les liens de sa chair, entendrait sur sa tête le bruit sourd des pelletées de sable.
Le ravage qui se fit dans son cœur fut plus terrible encore. Elle sentit en elle un écroulement qui la brisa. Sa vie entière était désolée, toutes ses tendresses, toutes ses bontés, tous ses dévouements venaient d’être brutalement renversés et foulés aux pieds. Elle avait mené une vie d’affection et de douceur, et, à ses heures dernières, lorsqu’elle allait emporter dans la tombe la croyance aux bonheurs calmes de l’existence, une voix lui criait que tout est mensonge et que tout est crime. Le voile qui se déchirait lui montrait, au-delà des amours et des amitiés qu’elle avait cru voir, un spectacle effroyable de sang et de honte. Elle eût injurié Dieu, si elle avait pu crier un blasphème. Dieu l’avait trompée pendant plus de soixante ans, en la traitant en petite fille douce et bonne, en amusant ses yeux par des tableaux mensongers de joie tranquille. Et elle était demeurée enfant, croyant sottement à mille choses niaises, ne voyant pas la vie réelle se traîner dans la boue sanglante des passions. Dieu était mauvais ; il aurait dû lui dire la vérité plus tôt, ou la laisser s’en aller avec ses innocences et son aveuglement. Maintenant, il ne lui restait qu’à mourir en niant l’amour, en niant l’amitié, en niant le dévouement. Rien n’existait que le meurtre et la luxure.
Hé quoi ! Camille était mort sous les coups de Thérèse et de Laurent, et ceux-ci avaient conçu le crime au milieu des hontes de l’adultère ! Il y avait pour madame Raquin un tel abîme dans cette pensée, qu’elle ne pouvait la raisonner ni la saisir d’une façon nette et détaillée. Elle n’éprouvait qu’une sensation, celle d’une chute horrible ; il lui semblait qu’elle tombait dans un trou noir et froid. Et elle se disait : « Je vais aller me briser au fond. »
Après la première secousse, la monstruosité du crime lui parut invraisemblable. Puis elle eut peur de devenir folle, lorsque la conviction de l’adultère et du meurtre s’établit en elle, au souvenir de petites circonstances qu’elle ne s’était pas expliquées jadis. Thérèse et Laurent étaient bien les meurtriers de Camille, Thérèse qu’elle avait élevée, Laurent qu’elle avait aimé en mère dévouée et tendre. Cela tournait dans sa tête comme une roue immense, avec un bruit assourdissant. Elle devinait des détails si ignobles, elle descendait dans une hypocrisie si grande, elle assistait en pensée à un double spectacle d’une ironie si atroce, qu’elle eût voulu mourir pour ne plus penser. Une seule idée, machinale et implacable, broyait son cerveau avec une pesanteur et un entêtement de meule. Elle se répétait : « Ce sont mes enfants qui ont tué mon enfant, » et elle ne trouvait rien autre chose pour exprimer son désespoir.
Dans le brusque changement de son cœur, elle se cherchait avec égarement et ne se reconnaissait plus ; elle restait écrasée sous l’envahissement brutal des pensées de vengeance qui chassaient toute la bonté de sa vie. Quand elle eut été transformée, il fit noir en elle ; elle sentit naître dans sa chair mourante un nouvel être, impitoyable et cruel, qui aurait voulu mordre les assassins de son fils.
Lorsqu’elle eut succombé sous l’étreinte accablante de la paralysie, lorsqu’elle eut compris qu’elle ne pouvait sauter à la gorge de Thérèse et de Laurent, qu’elle rêvait d’étrangler, elle se résigna au silence et à l’immobilité, et de grosses larmes tombèrent lentement de ses yeux. Rien ne fut plus navrant que ce désespoir muet et immobile. Ces larmes qui coulaient une à une sur ce visage mort dont pas une ride ne bougeait, cette face inerte et blafarde qui ne pouvait pleurer par tous ses traits et où les yeux seuls sanglotaient, offraient un spectacle poignant.
Thérèse fut prise d’une pitié épouvantée.
— Il faut la coucher, dit-elle à Laurent en lui montrant sa tante.
Laurent se hâta de rouler la paralytique dans sa chambre. Puis il se baissa pour la prendre entre ses bras. À ce moment, madame Raquin espéra qu’un ressort puissant allait la mettre sur ses pieds ; elle tenta un effort suprême. Dieu ne pouvait permettre que Laurent la serrât contre sa poitrine ; elle comptait que la foudre allait l’écraser s’il avait cette impudence monstrueuse. Mais aucun ressort ne la poussa, et le ciel réserva son tonnerre. Elle resta affaissée, passive, comme un paquet de linge. Elle fut saisie, soulevée, transportée par l’assassin ; elle éprouva l’angoisse de se sentir, molle et abandonnée, entre les bras du meurtrier de Camille. Sa tête roula sur l’épaule de Laurent, qu’elle regarda avec des yeux agrandis par l’horreur.
— Va, va, regarde-moi bien, murmura-t-il, tes yeux ne me mangeront pas…
Et il la jeta brutalement sur le lit. L’impotente y tomba évanouie. Sa dernière pensée avait été une pensée de terreur et de dégoût. Désormais, il lui faudrait, matin et soir, subir l’étreinte immonde des bras de Laurent.

Thérèse Raquin - Chapitre XXVII

Une crise d’épouvante avait seule pu amener les époux à parler, à faire des aveux en présence de madame Raquin. Ils n’étaient cruels ni l’un ni l’autre ; ils auraient évité une semblable révélation par humanité, si leur sûreté ne leur eût pas déjà fait une loi de garder le silence.
Le jeudi suivant, ils furent singulièrement inquiets. Le matin, Thérèse demanda à Laurent s’il croyait prudent de laisser la paralytique dans la salle à manger pendant la soirée. Elle savait tout, elle pourrait donner l’éveil.
— Bah ! répondit Laurent, il lui est impossible de remuer le petit doigt. Comment veux-tu qu’elle bavarde ?
— Elle trouvera peut-être un moyen, répondit Thérèse. Depuis l’autre soir, je lis dans ses yeux une pensée implacable.
— Non, vois-tu, le médecin m’a dit que tout était bien fini pour elle. Si elle parle encore une fois, elle parlera dans le dernier hoquet de l’agonie… Elle n’en a pas pour longtemps, va. Ce serait bête de charger encore notre conscience en l’empêchant d’assister à cette soirée…
Thérèse frissonna.
— Tu ne m’as pas comprise, cria-t-elle. Oh ! tu as raison, il y a assez de sang… Je voulais te dire que nous pourrions enfermer ma tante dans sa chambre et prétendre qu’elle est plus souffrante, qu’elle dort.
— C’est cela, reprit Laurent, et cet imbécile de Michaud entrerait carrément dans la chambre pour voir quand même sa vieille amie… Ce serait une excellente façon pour nous perdre.
Il hésitait, il voulait paraître tranquille, et l’anxiété le faisait balbutier.
— Il vaut mieux laisser aller les événements, continua-t-il. Ces gens-là sont bêtes comme des oies ; ils n’entendront certainement rien aux désespoirs muets de la vieille. Jamais ils ne se douteront de la chose, car ils sont trop loin de la vérité. Une fois l’épreuve faite, nous serons tranquilles sur les suites de notre imprudence… Tu verras, tout ira bien.
Le soir, quand les invités arrivèrent, madame Raquin occupait sa place ordinaire, entre le poêle et la table. Laurent et Thérèse jouaient la belle humeur, cachant leurs frissons, attendant avec angoisse l’incident qui ne pouvait manquer de se produire. Ils avaient baissé très-bas l’abat-jour de la lampe ; la toile cirée seule était éclairée.
Les invités eurent ce bout de causerie banale et bruyante qui précédait toujours la première partie de dominos. Grivet et Michaud ne manquèrent pas d’adresser à la paralytique les questions d’usage sur sa santé, questions auxquelles ils firent eux-mêmes des réponses excellentes, comme ils en avaient l’habitude. Après quoi, sans plus s’occuper de la pauvre vieille, la compagnie se plongea dans le jeu avec délices.
Madame Raquin, depuis qu’elle connaissait l’horrible secret, attendait fiévreusement cette soirée. Elle avait réuni ses dernières forces pour dénoncer les coupables. Jusqu’au dernier moment, elle craignit de ne pas assister à la réunion ; elle pensait que Laurent la ferait disparaître, la tuerait peut-être, ou tout au moins l’enfermerait dans sa chambre. Quand elle vit qu’on la laissait là, quand elle fut en présence des invités, elle goûta une joie chaude en songeant qu’elle allait tenter de venger son fils. Comprenant que sa langue était bien morte, elle essaya un nouveau langage. Par une puissance de volonté étonnante, elle parvint à galvaniser en quelque sorte sa main droite, à la soulever légèrement de son genou où elle était toujours étendue, inerte ; elle la fit ensuite ramper peu à peu le long d’un des pieds de la table, qui se trouvait devant elle, et parvint à la poser sur la toile cirée. Là, elle agita faiblement les doigts comme pour attirer l’attention.
Quand les joueurs aperçurent au milieu d’eux cette main de morte, blanche et molle, ils furent très-surpris. Grivet s’arrêta, le bras en l’air, au moment où il allait poser victorieusement le double-six. Depuis son attaque, l’impotente n’avait plus remué les mains.
— Hé ! voyez donc, Thérèse, cria Michaud, voilà madame Raquin qui agite les doigts… Elle désire sans doute quelque chose.
Thérèse ne put répondre ; elle avait suivi, ainsi que Laurent, le labeur de la paralytique, elle regardait la main de sa tante, blafarde sous la lumière crue de la lampe, comme une main vengeresse qui allait parler. Les deux meurtriers attendaient, haletants.
— Pardieu ! oui, dit Grivet, elle désire quelque chose… Oh ! nous nous comprenons bien tous les deux… Elle veut jouer aux dominos… Hein ! n’est-ce pas, chère dame ?
Madame Raquin fit un signe violent de dénégation. Elle allongea un doigt, replia les autres, avec des peines infinies, et se mit à tracer péniblement des lettres sur la table. Elle n’avait pas indiqué quelques traits, que Grivet s’écria de nouveau avec triomphe :
— Je comprends : elle dit que je fais bien de poser le double-six.
L’impotente jeta sur le vieil employé un regard terrible et reprit le mot qu’elle voulait écrire. Mais, à chaque instant, Grivet l’interrompait en déclarant que c’était inutile, qu’il avait compris, et il avançait une sottise. Michaud finit par le faire taire.
— Que diable ! laissez parler madame Raquin, dit-il. Parlez, ma vieille amie.
Et il regarda sur la toile cirée, comme il aurait prêté l’oreille. Mais les doigts de la paralytique se lassaient, ils avaient recommencé un mot à plus de dix reprises, et ils ne traçaient plus ce mot qu’en s’égarant à droite et à gauche. Michaud et Olivier se penchaient, ne pouvant lire, forçant l’impotente à toujours reprendre les premières lettres.
— Ah ! bien, s’écria tout à coup Olivier, j’ai lu, cette fois… Elle vient d’écrire votre nom, Thérèse… Voyons « Thérèse et… » Achevez, chère dame.
Thérèse faillit crier d’angoisse. Elle regardait les doigts de sa tante glisser sur la toile cirée, et il lui semblait que ces doigts traçaient son nom et l’aveu de son crime en caractères de feu. Laurent s’était levé violemment, se demandant s’il n’allait pas se précipiter sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout était perdu, il sentit sur son être la pesanteur et le froid du châtiment, en voyant cette main revivre pour révéler l’assassinat de Camille.
Madame Raquin écrivait toujours, d’une façon de plus en plus hésitante.
— C’est parfait, je lis très-bien, reprit Olivier au bout d’un instant, en regardant les époux. Votre tante écrit vos deux noms : « Thérèse et Laurent… »
La vieille dame fit coup sur coup des signes d’affirmation, en jetant sur les meurtriers des regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut achever. Mais ses doigts s’étaient roidis, la volonté suprême qui les galvanisait, lui échappait ; elle sentait la paralysie remonter lentement le long de son bras, et de nouveau s’emparer de son poignet. Elle se hâta, elle traça encore un mot.
Le vieux Michaud lut à haute voix :
— « Thérèse et Laurent ont… »
Et Olivier demanda :
— Qu’est-ce qu’ils ont, vos chers enfants ?
Les meurtriers, pris d’une terreur folle, furent sur le point d’achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d’un coup, cette main fut prise d’une convulsion et s’aplatit sur la table ; elle glissa et retomba le long du genou de l’impotente, comme une masse de chair inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le châtiment. Michaud et Olivier se rassirent, désappointés, tandis que Thérèse et Laurent goûtaient une joie si âcre, qu’ils se sentaient défaillir sous le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine.
Grivet était vexé de ne pas avoir été cru sur parole. Il pensa que le moment était venu de reconquérir son infaillibilité en complétant la phrase inachevée de madame Raquin. Comme on cherchait le sens de cette phrase :
— C’est très-clair, dit-il, je devine la phrase entière dans les yeux de madame. Je n’ai pas besoin qu’elle écrive sur une table, moi ; un de ses regards me suffit… Elle a voulu dire : « Thérèse et Laurent ont bien soin de moi. »
Grivet dut s’applaudir de son imagination, car toute la société fut de son avis. Les invités se mirent à faire l’éloge des époux, qui se montraient si bons pour la pauvre dame.
— Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que madame Raquin a voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses enfants. Cela honore toute la famille.
Et il ajouta en reprenant ses dominos :
— Allons, continuons. Où en étions-nous ?… Grivet allait poser le double-six, je crois.
Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone.
La paralytique regardait sa main, abîmée dans un affreux désespoir. Sa main venait de la trahir. Elle la sentait lourde comme du plomb, maintenant ; jamais plus elle ne pourrait la soulever. Le ciel ne voulait pas que Camille fût vengé, il retirait à sa mère le seul moyen de faire connaître aux hommes le meurtre dont il avait été la victime. Et la malheureuse se disait qu’elle n’était plus bonne qu’à aller rejoindre son enfant dans la terre. Elle baissa les paupières, se sentant inutile désormais, voulant se croire déjà dans la nuit du tombeau.

Thérèse Raquin - Chapitre XXVIII

Depuis deux mois, Thérèse et Laurent se débattaient dans les angoisses de leur union. Ils souffraient l’un par l’autre. Alors la haine monta lentement en eux, ils finirent par se jeter des regards de colère, pleins de menaces sourdes.
La haine devait forcément venir. Ils s’étaient aimés comme des brutes, avec une passion chaude, toute de sang ; puis, au milieu des énervements du crime, leur amour était devenu de la peur, et ils avaient éprouvé une sorte d’effroi physique de leurs baisers ; aujourd’hui, sous la souffrance que le mariage, que la vie en commun leur imposait, ils se révoltaient et s’emportaient.
Ce fut une haine atroce, aux éclats terribles. Ils sentaient bien qu’ils se gênaient l’un l’autre ; ils se disaient qu’ils mèneraient une existence tranquille, s’ils n’étaient pas toujours là face à face. Quand ils étaient en présence, il leur semblait qu’un poids énorme les étouffait, et ils auraient voulu écarter ce poids, l’anéantir ; leurs lèvres se pinçaient, des pensées de violence passaient dans leurs yeux clairs, il leur prenait des envies de s’entre-dévorer.
Au fond, une pensée unique les rongeait : ils s’irritaient contre leur crime, ils se désespéraient d’avoir à jamais troublé leur vie. De là venaient toute leur colère et toute leur haine. Ils sentaient que le mal était incurable, qu’ils souffriraient jusqu’à leur mort du meurtre de Camille, et cette idée de perpétuité dans la souffrance les exaspérait. Ne sachant sur qui frapper, ils s’en prenaient à eux-mêmes, ils s’exécraient.
Ils ne voulaient pas reconnaître tout haut que leur mariage était le châtiment fatal du meurtre ; ils se refusaient à entendre la voix intérieure qui leur criait la vérité, en étalant devant eux l’histoire de leur vie. Et pourtant, dans les crises d’emportement qui les secouaient, ils lisaient chacun nettement au fond de leur colère, ils devinaient les fureurs de leur être égoïste qui les avait poussés à l’assassinat pour contenter ses appétits, et qui ne trouvait dans l’assassinat qu’une existence désolée et intolérable. Ils se souvenaient du passé, ils savaient que leur espérance trompée de luxure et de bonheur paisible les amenait seule aux remords ; s’ils avaient pu s’embrasser en paix et vivre en joie, ils n’auraient point pleuré Camille, ils se seraient engraissés de leur crime. Mais leur corps s’était révolté, refusant le mariage, et ils se demandaient avec terreur où allaient les conduire l’épouvante et le dégoût. Ils n’apercevaient qu’un avenir effroyable de douleur, qu’un dénoûment sinistre et violent. Alors, comme deux ennemis qu’on aurait attachés ensemble et qui feraient de vains efforts pour se soustraire à cet embrassement forcé, ils tendaient leurs muscles et leurs nerfs, ils se roidissaient sans parvenir à se délivrer. Puis, comprenant que jamais ils n’échapperaient à leur étreinte, irrités par les cordes qui leur coupaient la chair, écœurés de leur contact, sentant à chaque heure croître leur malaise, oubliant qu’ils s’étaient eux-mêmes liés l’un à l’autre, et ne pouvant supporter leurs liens un instant de plus, ils s’adressaient des reproches sanglants, ils essayaient de souffrir moins, de panser les blessures qu’ils se faisaient, en s’injuriant, en s’étourdissant de leurs cris et de leurs accusations.
Chaque soir une querelle éclatait. On eût dit que les meurtriers cherchaient des occasions pour s’exaspérer, pour détendre leurs nerfs roidis. Ils s’épiaient, se tâtaient du regard, fouillant leurs blessures, trouvant le vif de chaque plaie, et prenant une âcre volupté à se faire crier de douleur. Ils vivaient ainsi au milieu d’une irritation continuelle, las d’eux-mêmes, ne pouvant plus supporter un mot, un geste, un regard, sans souffrir et sans délirer. Leur être entier se trouvait préparé pour la violence ; la plus légère impatience, la contrariété la plus ordinaire grandissaient d’une façon étrange dans leur organisme détraqué, et devenaient tout d’un coup grosses de brutalité. Un rien soulevait un orage qui durait jusqu’au lendemain. Un plat trop chaud, une fenêtre ouverte, un démenti, une simple observation suffisaient pour les pousser à de véritables crises de folie. Et toujours, à un moment de la dispute, ils se jetaient le noyé à la face. De parole en parole, ils en arrivaient à se reprocher la noyade de Saint-Ouen ; alors ils voyaient rouge, ils s’exaltaient jusqu’à la rage. C’étaient des scènes atroces, des étouffements, des coups, des cris ignobles, des brutalités honteuses. D’ordinaire, Thérèse et Laurent s’exaspéraient ainsi après le repas ; ils s’enfermaient dans la salle à manger pour que le bruit de leur désespoir ne fût pas entendu. Là, ils pouvaient se dévorer à l’aise, au fond de cette pièce humide, de cette sorte de caveau que la lampe éclairait de lueurs jaunâtres. Leurs voix, au milieu du silence et de la tranquillité de l’air, prenaient des sécheresses déchirantes. Et ils ne cessaient que lorsqu’ils étaient brisés de fatigue ; alors seulement ils pouvaient aller goûter quelques heures de repos. Leurs querelles devinrent comme un besoin pour eux, comme un moyen de gagner le sommeil en hébétant leurs nerfs.
Madame Raquin les écoutait. Elle était là sans cesse, dans son fauteuil, les mains pendantes sur les genoux, la tête droite, la face muette. Elle entendait tout, et sa chair morte n’avait pas un frisson. Ses yeux s’attachaient sur les meurtriers avec une fixité aiguë. Son martyre devait être atroce. Elle sut ainsi, détail par détail, les faits qui avaient précédé et suivi le meurtre de Camille, elle descendit peu à peu dans les saletés et les crimes de ceux qu’elle avait appelés ses chers enfants.
Les querelles des époux la mirent au courant des moindres circonstances, étalèrent devant son esprit terrifié, un à un, les épisodes de l’horrible aventure. Et à mesure qu’elle pénétrait plus avant dans cette boue sanglante, elle criait grâce, elle croyait toucher le fond de l’infamie, et il lui fallait descendre encore. Chaque soir elle apprenait quelque nouveau détail. Toujours l’affreuse histoire s’allongeait devant elle ; il lui semblait qu’elle était perdue dans un rêve d’horreur qui n’aurait pas de fin. Le premier aveu avait été brutal et écrasant, mais elle souffrait davantage de ces coups répétés, de ces petits faits que les époux laissaient échapper au milieu de leur emportement et qui éclairaient le crime de lueurs sinistres. Une fois par jour, cette mère entendait le récit de l’assassinat de son fils, et, chaque jour, ce récit devenait plus épouvantable, plus circonstancié, et était crié à ses oreilles avec plus de cruauté et d’éclat.
Parfois, Thérèse était prise de remords, en face de ce masque blafard sur lequel coulaient silencieusement de grosses larmes. Elle montrait sa tante à Laurent, le conjurant du regard de se taire.
— Eh ! laisse donc ! criait celui-ci avec brutalité, tu sais bien qu’elle ne peut pas nous livrer… Est-ce que je suis plus heureux qu’elle, moi ?… Nous avons son argent, je n’ai pas besoin de me gêner.
Et la querelle continuait, âpre, éclatante, tuant de nouveau Camille. Ni Thérèse ni Laurent n’osaient céder à la pensée de pitié qui leur venait parfois, d’enfermer la paralytique dans sa chambre, lorsqu’ils se disputaient, et de lui éviter ainsi le récit du crime. Ils redoutaient de s’assommer l’un l’autre, s’ils n’avaient plus entre eux ce cadavre à demi vivant. Leur pitié cédait devant leur lâcheté, ils imposaient à madame Raquin des souffrances indicibles, parce qu’ils avaient besoin de sa présence pour se protéger contre leurs hallucinations.
Toutes leurs disputes se ressemblaient et les amenaient aux mêmes accusations. Dès que le nom de Camille était prononcé, dès que l’un d’eux accusait l’autre d’avoir tué cet homme, il y avait un choc effrayant.
Un soir, à dîner, Laurent, qui cherchait un prétexte pour s’irriter, trouva que l’eau de la carafe était tiède ; il déclara que l’eau tiède lui donnait des nausées, et qu’il en voulait de la fraîche.
— Je n’ai pu me procurer de la glace, répondit sèchement Thérèse.
— C’est bien, je ne boirai pas, reprit Laurent.
— Cette eau est excellente.
— Elle est chaude et a un goût de bourbe. On dirait de l’eau de rivière.
Thérèse répéta :
— De l’eau de rivière…
Et elle éclata en sanglots. Un rapprochement d’idées venait d’avoir lieu dans son esprit.
— Pourquoi pleures-tu ? demanda Laurent, qui prévoyait la réponse et qui pâlissait.
— Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que… tu le sais bien… Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! c’est toi qui l’as tué.
— Tu mens ! cria l’assassin avec véhémence, avoue que tu mens… Si je l’ai jeté à la Seine, c’est que tu m’as poussé à ce meurtre.
— Moi ! moi !
— Oui, toi !… Ne fais pas l’ignorante, ne m’oblige pas à te faire avouer de force la vérité. J’ai besoin que tu confesses ton crime, que tu acceptes ta part dans l’assassinat. Cela me tranquillise et me soulage.
— Mais ce n’est pas moi qui ai noyé Camille.
— Si, mille fois si, c’est toi !… Oh ! tu feins l’étonnement et l’oubli. Attends, je vais rappeler tes souvenirs.
Il se leva de table, se pencha vers la jeune femme, et, le visage en feu, lui cria dans la face :
— Tu étais au bord de l’eau, tu te souviens, et je t’ai dit tout bas : « Je vais le jeter à la rivière. » Alors tu as accepté, tu es entrée dans la barque… Tu vois bien que tu l’as assassiné avec moi.
— Ce n’est pas vrai… J’étais folle, je ne sais plus ce que j’ai fait, mais je n’ai jamais voulu le tuer. Toi seul as commis le crime.
Ces dénégations torturaient Laurent. Comme il le disait, l’idée d’avoir une complice le soulageait, il aurait tenté, s’il l’avait osé, de se prouver à lui-même que toute l’horreur du meurtre retombait sur Thérèse. Il lui venait des envies de battre la jeune femme pour lui faire confesser qu’elle était la plus coupable.
Il se mit à marcher de long en large, criant, délirant, suivi par les regards fixes de madame Raquin.
— Ah ! la misérable ! la misérable ! balbutiait-il d’une voix étranglée, elle veut me rendre fou… Eh ! n’es-tu pas montée un soir dans ma chambre comme une prostituée, ne m’as-tu pas soûlé de tes caresses pour me décider à te débarrasser de ton mari ? Il te déplaisait, il sentait l’enfant malade, me disais-tu lorsque je venais te voir ici… Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi ? Est-ce que j’étais un coquin ? Je vivais tranquille, en honnête homme, ne faisant de mal à personne. Je n’aurais pas écrasé une mouche.
— C’est toi qui as tué Camille, répéta Thérèse avec une obstination désespérée qui faisait perdre la tête à Laurent.
— Non, c’est toi, je te dis que c’est toi, reprit-il avec un éclat terrible… Vois-tu, ne m’exaspère pas, cela pourrait mal finir… Comment, malheureuse, tu ne te rappelles rien ! Tu t’es livrée à moi comme une fille, là, dans la chambre de ton mari ; tu m’y as fait connaître des voluptés qui m’ont affolé. Avoue que tu avais calculé tout cela, que tu haïssais Camille, et que depuis longtemps tu voulais le tuer. Tu m’as sans doute pour amant afin de me heurter contre lui et de le briser.
— Ce n’est pas vrai… C’est monstrueux ce que tu dis là… Tu n’as pas le droit de me reprocher ma faiblesse. Je puis dire, comme toi, qu’avant de te connaître, j’étais une honnête femme qui n’avait jamais fait de mal à personne. Si je t’ai rendu fou, tu m’as rendue plus folle encore. Ne nous disputons pas, entends-tu, Laurent… J’aurais trop de choses à te reprocher.
— Qu’aurais-tu donc à me reprocher ?
— Non, rien… Tu ne m’as pas sauvée de moi-même, tu as profité de mes abandons, tu t’es plu à désoler ma vie… Je te pardonne tout cela… Mais, par grâce, ne m’accuse pas d’avoir tué Camille. Garde ton crime pour toi, ne cherche pas à m’épouvanter davantage.
Laurent leva la main pour frapper Thérèse au visage.
— Bats-moi, j’aime mieux ça, ajouta-t-elle, je souffrirai moins.
Et elle tendit la face. Il se retint, il prit une chaise et s’assit à côté de la jeune femme.
— Écoute, lui dit-il d’une voix qu’il s’efforçait de rendre calme, il y a de la lâcheté à refuser ta part du crime. Tu sais parfaitement que nous l’avons commis ensemble, tu sais que tu es aussi coupable que moi. Pourquoi veux-tu rendre ma charge plus lourde en te disant innocente ? Si tu étais innocente, tu n’aurais pas consenti à m’épouser. Souviens-toi des deux années qui ont suivi le meurtre. Désires-tu tenter une épreuve ? Je vais aller tout dire au procureur impérial, et tu verras si nous ne serons pas condamnés l’un et l’autre.
Ils frissonnèrent, et Thérèse reprit :
— Les hommes me condamneraient peut-être, mais Camille sait bien que tu as tout fait… Il ne me tourmente pas la nuit comme il te tourmente.
— Camille me laisse en repos, dit Laurent pâle et tremblant, c’est toi qui le vois passer dans tes cauchemars, je t’ai entendue crier.
— Ne dis pas cela, s’écria la jeune femme avec colère, je n’ai pas crié, je ne veux pas que le spectre vienne. Oh ! je comprends, tu cherches à le détourner de toi… je suis innocente, je suis innocente !
Ils se regardèrent terrifiés, brisés de fatigue, craignant d’avoir évoqué le cadavre du noyé. Leurs querelles finissaient toujours ainsi ; ils protestaient de leur innocence, ils cherchaient à se tromper eux-mêmes pour mettre en fuite les mauvais rêves. Leurs continuels efforts tendaient à rejeter à tour de rôle la responsabilité du crime, à se défendre comme devant un tribunal, en faisant mutuellement peser sur eux les charges les plus graves. Le plus étrange était qu’ils ne parvenaient pas à être dupes de leurs serments, qu’ils se rappelaient parfaitement tous deux les circonstances de l’assassinat. Ils lisaient des aveux dans leurs yeux, lorsque leurs lèvres se donnaient des démentis. C’étaient des mensonges puérils, des affirmations ridicules, la dispute toute de mots de deux misérables qui mentaient pour mentir, sans pouvoir se cacher qu’ils mentaient. Successivement, ils prenaient le rôle d’accusateur, et, bien que jamais le procès qu’ils se faisaient n’eût amené un résultat, ils le recommençaient chaque soir avec un acharnement cruel. Ils savaient qu’ils ne se prouveraient rien, qu’ils ne parviendraient pas à effacer le passé, et ils tentaient toujours cette besogne, ils revenaient toujours à la charge, aiguillonnés par la douleur et l’effroi, vaincus à l’avance par l’accablante réalité. Le bénéfice le plus net qu’ils tiraient de leurs disputes, était de produire une tempête de mots et de cris dont le tapage les étourdissait un moment.
Et tant que duraient leurs emportements, tant qu’ils s’accusaient, la paralytique ne les quittait pas du regard. Une joie ardente luisait dans ses yeux, lorsque Laurent levait sa large main sur la tête de Thérèse.

Thérèse Raquin - Chapitre XXIX

Une nouvelle phase se déclara. Thérèse, poussée à bout par la peur, ne sachant où trouver une pensée consolante, se mit à pleurer le noyé tout haut devant Laurent.
Il y eut un brusque affaissement en elle. Ses nerfs trop tendus se brisèrent, sa nature sèche et violente s’amollit. Déjà elle avait eu des attendrissements pendant les premiers jours du mariage. Ces attendrissements revinrent, comme une réaction nécessaire et fatale. Lorsque la jeune femme eut lutté de toute son énergie nerveuse contre le spectre de Camille, lorsqu’elle eut vécu pendant plusieurs mois sourdement irritée, révoltée contre ses souffrances, cherchant à les guérir par les seules volontés de son être, elle éprouva tout d’un coup une telle lassitude qu’elle plia et fut vaincue. Alors, redevenue femme, petite fille même, ne se sentant plus la force de se roidir, de se tenir fiévreusement debout en face de ses épouvantes, elle se jeta dans la pitié, dans les larmes et les regrets, espérant y trouver quelque soulagement. Elle essaya de tirer parti des faiblesses de chair et d’esprit qui la prenaient ; peut-être le noyé, qui n’avait pas cédé devant ses irritations, céderait-il devant ses pleurs. Elle eut ainsi des remords par calcul, se disant que c’était sans doute le meilleur moyen d’apaiser et de contenter Camille. Comme certaines dévotes, qui pensent tromper Dieu et en arracher un pardon en priant des lèvres et en prenant l’attitude humble de la pénitence, Thérèse s’humilia, frappa sa poitrine, trouva des mots de repentir, sans avoir au fond du cœur autre chose que de la crainte et de la lâcheté. D’ailleurs, elle éprouvait une sorte de plaisir physique à s’abandonner, à se sentir molle et brisée, à s’offrir à la douleur sans résistance.
Elle accabla madame Raquin de son désespoir larmoyant. La paralytique lui devint d’un usage journalier ; elle lui servait en quelque sorte de prie-Dieu, de meuble devant lequel elle pouvait sans crainte avouer ses fautes et en demander le pardon. Dès qu’elle éprouvait le besoin de pleurer, de se distraire en sanglotant, elle s’agenouillait devant l’impotente, et là, criait, étouffait, jouait à elle seule une scène de remords qui la soulageait en l’affaiblissant.
— Je suis une misérable, balbutiait-elle, je ne mérite pas de grâce. Je vous ai trompée, j’ai poussé votre fils à la mort. Jamais vous ne me pardonnerez… Et pourtant si vous lisiez en moi les remords qui me déchirent, si vous saviez combien je souffre, peut-être auriez-vous pitié… Non, pas de pitié pour moi. Je voudrais mourir ainsi à vos pieds, écrasée par la honte et la douleur.
Elle parlait de la sorte pendant des heures entières, passant du désespoir à l’espérance, se condamnant, puis se pardonnant ; elle prenait une voix de petite fille malade, tantôt brève, tantôt plaintive ; elle s’aplatissait sur le carreau et se redressait ensuite, obéissant à toutes les idées d’humilité et de fierté, de repentir et de révolte qui lui passaient par la tête. Parfois même elle oubliait qu’elle était agenouillée devant madame Raquin, elle continuait son monologue dans le rêve. Quand elle s’était bien étourdie de ses propres paroles, elle se relevait chancelante, hébétée, et elle descendait à la boutique, calmée, ne craignant plus d’éclater en sanglots nerveux devant ses clientes. Lorsqu’un nouveau besoin de remords la prenait, elle se hâtait de remonter et de s’agenouiller encore aux pieds de l’impotente. Et la scène recommençait dix fois par jour.
Thérèse ne songeait jamais que ses larmes et l’étalage de son repentir devaient imposer à sa tante des angoisses indicibles. La vérité était que, si l’on avait cherché à inventer un supplice pour torturer madame Raquin, on n’en aurait pas à coup sûr trouvé de plus effroyable que la comédie du remords jouée par sa nièce. La paralytique devinait l’égoïsme caché sous ces effusions de douleur. Elle souffrait horriblement de ces longs monologues qu’elle était forcée de subir à chaque instant, et qui toujours remettaient devant elle l’assassinat de Camille. Elle ne pouvait pardonner, elle s’enfermait dans une pensée implacable de vengeance, que son impuissance rendait plus aiguë, et, toute la journée, il lui fallait entendre des demandes de pardon, des prières humbles et lâches. Elle aurait voulu répondre ; certaines phrases de sa nièce faisaient monter à sa gorge des refus écrasants, mais elle devait rester muette, laissant Thérèse plaider sa cause, sans jamais l’interrompre. L’impossibilité où elle était de crier et de se boucher les oreilles l’emplissait d’un tourment inexprimable. Et, une à une, les paroles de la jeune femme entraient dans son esprit, lentes et plaintives, comme un chant irritant. Elle crut un instant que les meurtriers lui infligeaient ce genre de supplice par une pensée diabolique de cruauté. Son unique moyen de défense était de fermer les yeux, dès que sa nièce s’agenouillait devant elle ; si elle l’entendait, elle ne la voyait pas.
Thérèse finit par s’enhardir jusqu’à embrasser sa tante. Un jour, pendant un accès de repentir, elle feignit d’avoir surpris dans les yeux de la paralytique une pensée de miséricorde ; elle se traîna sur les genoux, elle se souleva, en criant d’une voix éperdue : « Vous me pardonnez ! vous me pardonnez ! » puis elle baisa le front et les joues de la pauvre vieille, qui ne put rejeter la tête en arrière. La chair froide sur laquelle Thérèse posa les lèvres, lui causa un violent dégoût. Elle pensa que ce dégoût serait, comme les larmes et les remords, un excellent moyen d’apaiser ses nerfs ; elle continua à embrasser chaque jour l’impotente, par pénitence et pour se soulager.
— Oh ! que vous êtes bonne ! s’écriait-elle parfois. Je vois bien que mes larmes vous ont touchée… Vos regards sont pleins de pitié… Je suis sauvée…
Et elle l’accablait de caresses, elle posait sa tête sur ses genoux, lui baisait les mains, lui souriait d’une façon heureuse, la soignait avec les marques d’une affection passionnée. Au bout de quelque temps, elle crut à la réalité de cette comédie, elle s’imagina qu’elle avait obtenu le pardon de madame Raquin, et ne l’entretint plus que du bonheur qu’elle éprouvait d’avoir sa grâce.
C’en était trop pour la paralytique. Elle faillit en mourir. Sous les baisers de sa nièce, elle ressentait cette sensation âcre de répugnance et de rage qui l’emplissait matin et soir, lorsque Laurent la prenait dans ses bras pour la lever ou la coucher. Elle était obligée de subir les caresses immondes de la misérable qui avait trahi et tué son fils ; elle ne pouvait même essuyer de la main les baisers que cette femme laissait sur ses joues. Pendant de longues heures, elle sentait ces baisers qui la brûlaient. C’est ainsi qu’elle était devenue la poupée des meurtriers de Camille, poupée qu’ils habillaient, qu’ils tournaient à droite et à gauche, dont ils se servaient selon leurs besoins et leurs caprices. Elle restait inerte entre leurs mains, comme si elle n’avait eu que du son dans les entrailles, et cependant ses entrailles vivaient, révoltées et déchirées, au moindre contact de Thérèse ou de Laurent. Ce qui l’exaspéra surtout, ce fut l’atroce moquerie de la jeune femme qui prétendait lire des pensées de miséricorde dans ses regards, lorsque ses regards auraient voulu foudroyer la criminelle. Elle fit souvent des efforts suprêmes pour jeter un cri de protestation, elle mit toute sa haine dans ses yeux. Mais Thérèse, qui trouvait son compte à se répéter vingt fois par jour qu’elle était pardonnée, redoubla de caresses, ne voulant rien deviner. Il fallut que la paralytique acceptât des remerciements et des effusions que son cœur repoussait. Elle vécut, dès lors, pleine d’une irritation amère et impuissante, en face de sa nièce assouplie qui cherchait des tendresses adorables pour la récompenser de ce qu’elle nommait sa bonté céleste.
Lorsque Laurent était là et que sa femme s’agenouillait devant madame Raquin, il la relevait avec brutalité :
— Pas de comédie, lui disait-il. Est-ce que je pleure, est-ce que je me prosterne, moi ?… Tu fais tout cela pour me troubler.
Les remords de Thérèse l’agitaient étrangement. Il souffrait davantage depuis que sa complice se traînait autour de lui, les yeux rougis par les larmes, les lèvres suppliantes. La vue de ce regret vivant redoublait ses effrois, augmentait son malaise. C’était comme un reproche éternel qui marchait dans la maison. Puis, il craignait que le repentir ne poussât un jour sa femme à tout révéler. Il aurait préféré qu’elle restât roidie et menaçante, se défendant avec âpreté contre ses accusations. Mais elle avait changé de tactique, elle reconnaissait volontiers maintenant la part qu’elle avait prise au crime, elle s’accusait elle-même, elle se faisait molle et craintive, et partait de là pour implorer la rédemption avec des humilités ardentes. Cette attitude irritait Laurent. Leurs querelles étaient, chaque soir, plus accablantes et plus sinistres.
— Écoute, disait Thérèse à son mari, nous sommes de grands coupables, il faut nous repentir, si nous voulons goûter quelque tranquillité… Vois, depuis que je pleure, je suis plus paisible. Imite-moi. Disons ensemble que nous sommes justement punis d’avoir commis un crime horrible.
— Bah ! répondait brusquement Laurent, dis ce que tu voudras. Je te sais diablement habile et hypocrite. Pleure, si cela peut te distraire. Mais, je t’en prie, ne me casse pas la tête avec tes larmes.
— Ah ! tu es mauvais, tu refuses le remords. Tu es lâche, cependant, tu as pris Camille en traître.
— Veux-tu dire que je suis seul coupable ?
— Non, je ne dis pas cela. Je suis coupable, plus coupable que toi. J’aurais dû sauver mon mari de tes mains. Oh ! je connais toute l’horreur de ma faute, mais je tâche de me la faire pardonner, et j’y réussirai, Laurent, tandis que toi tu continueras à mener une vie désolée… Tu n’as pas même le cœur d’éviter à ma pauvre tante la vue de tes ignobles colères, tu ne lui as jamais adressé un mot de regret.
Et elle embrassait madame Raquin, qui fermait les yeux. Elle tournait autour d’elle, remontant l’oreiller qui lui soutenait la tête, lui prodiguant mille amitiés. Laurent était exaspéré.
— Eh ! laisse-la, criait-il, tu ne vois pas que ta vue et tes soins lui sont odieux. Si elle pouvait lever la main, elle te souffletterait.
Les paroles lentes et plaintives de sa femme, ses attitudes résignées le faisaient peu à peu entrer dans des colères aveugles. Il voyait bien quelle était sa tactique ; elle voulait ne plus faire cause commune avec lui, se mettre à part, au fond de ses regrets, afin de se soustraire aux étreintes du noyé. Par moments, il se disait qu’elle avait peut-être pris le bon chemin, que les larmes la guériraient de ses épouvantes, et il frissonnait à la pensée d’être seul à souffrir, seul à avoir peur. Il aurait voulu se repentir, lui aussi, jouer tout au moins la comédie du remords, pour essayer ; mais il ne pouvait trouver les sanglots et les mots nécessaires, il se rejetait dans la violence, il secouait Thérèse pour l’irriter et la ramener avec lui dans la folie furieuse. La jeune femme s’étudiait à rester inerte, à répondre par des soumissions larmoyantes aux cris de sa colère, à se faire d’autant plus humble et repentante qu’il se montrait plus rude. Laurent montait ainsi jusqu’à la rage. Pour mettre le comble à son irritation, Thérèse finissait toujours par faire le panégyrique de Camille, par étaler les vertus de sa victime.
— Il était bon, disait-elle, et il a fallu que nous fussions bien cruels pour nous attaquer à cet excellent cœur qui n’avait jamais eu une mauvaise pensée.
— Il était bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire qu’il était bête, n’est-ce pas… Tu as donc oublié ? Tu prétendais que la moindre de ses paroles t’irritait, qu’il ne pouvait ouvrir la bouche sans laisser échapper une sottise.
— Ne raille pas… Il ne te manque plus que d’insulter l’homme que tu as assassiné… Tu ne connais rien au cœur des femmes, Laurent ; Camille m’aimait et je l’aimais.
— Tu l’aimais, ah ! vraiment, voilà qui est bien trouvé… C’est sans doute parce que tu aimais ton mari que tu m’as pris pour amant… Je me souviens d’un jour où tu te traînais sur ma poitrine en me disant que Camille t’écœurait lorsque tes doigts s’enfonçaient dans sa chair comme dans de l’argile… Oh ! je sais pourquoi tu m’as aimé, moi. Il te fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable.
— Je l’aimais comme une sœur. Il était le fils de ma bienfaitrice, il avait toutes les délicatesses des natures faibles, il se montrait noble et généreux, serviable et aimant… Et nous l’avons tué, mon Dieu ! mon Dieu !
Elle pleurait, elle se pâmait. Madame Raquin lui jetait des regards aigus, indignée d’entendre l’éloge de Camille dans une pareille bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce débordement de larmes, se promenait à pas fiévreux, cherchant quelque moyen suprême pour étouffer les remords de Thérèse. Tout le bien qu’il entendait dire de sa victime finissait par lui causer une anxiété poignante ; il se laissait prendre parfois aux accents déchirants de sa femme, il croyait réellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient. Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui l’amenait à des actes de violence, c’était le parallèle que la veuve du noyé ne manquait jamais d’établir entre son premier et son second mari, tout à l’avantage du premier.
— Eh bien ! oui, criait-elle, il était meilleur que toi ; je préférerais qu’il vécût encore et que tu fusses à sa place couché dans la terre.
Laurent haussait d’abord les épaules.
— Tu as beau dire, continuait-elle en s’animant, je ne l’ai peut-être pas aimé de son vivant, mais maintenant je me souviens et je l’aime… Je l’aime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un assassin…
— Te tairas-tu ! hurlait Laurent.
— Et lui, il est une victime, un honnête homme qu’un coquin a tué. Oh ! tu ne me fais pas peur… Tu sais bien que tu es un misérable, un homme brutal, sans cœur, sans âme. Comment veux-tu que je t’aime, maintenant que te voilà couvert du sang de Camille ?… Camille avait toutes les tendresses pour moi, et je te tuerais, entends-tu ? si cela pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour.
— Te tairas-tu, misérable !
— Pourquoi me tairais-je ? je dis la vérité. J’achèterais le pardon au prix de ton sang. Ah ! que je pleure et que je souffre ! C’est ma faute si ce scélérat a assassiné mon mari… Il faudra que j’aille, une nuit, baiser la terre où il repose. Ce seront là mes dernières voluptés.
Laurent, ivre, rendu furieux par les tableaux atroces que Thérèse étalait devant ses yeux, se précipitait sur elle, la renversait par terre et la serrait sous son genou, le poing haut.
— C’est cela, criait-elle, frappe-moi, tue-moi… Jamais Camille n’a levé la main sur ma tête, mais toi, tu es un monstre.
Et Laurent, fouetté par ces paroles, la secouait avec rage, la battait, meurtrissait son corps de son poing fermé. À deux reprises, il faillit l’étrangler. Thérèse mollissait sous les coups ; elle goûtait une volupté âpre à être frappée ; elle s’abandonnait, elle s’offrait, elle provoquait son mari pour qu’il l’assommât davantage. C’était encore là un remède contre les souffrances de sa vie ; elle dormait mieux la nuit, quand elle avait été bien battue le soir. Madame Raquin goûtait des délices cuisantes, lorsque Laurent traînait ainsi sa nièce sur le carreau, lui labourant le corps de coups de pied.
L’existence de l’assassin était effroyable, depuis le jour où Thérèse avait eu l’infernale invention d’avoir des remords et de pleurer tout haut Camille. À partir de ce moment, le misérable vécut éternellement avec sa victime ; à chaque heure, il dut entendre sa femme louant et regrettant son premier mari. La moindre circonstance devenait un prétexte : Camille faisait ceci, Camille faisait cela, Camille avait telle qualité, Camille aimait de telle manière. Toujours Camille, toujours des phrases attristées qui pleuraient sur la mort de Camille. Thérèse employait toute sa méchanceté à rendre plus cruelle cette torture qu’elle infligeait à Laurent pour se sauvegarder elle-même. Elle descendit dans les détails les plus intimes, elle conta les mille riens de sa jeunesse avec des soupirs de regrets, et mêla ainsi le souvenir du noyé à chacun des actes de la vie journalière. Le cadavre, qui hantait déjà la maison, y fut introduit ouvertement. Il s’assit sur les sièges, se mit devant la table, s’étendit dans le lit, se servit des meubles, des objets qui traînaient. Laurent ne pouvait toucher une fourchette, une brosse, n’importe quoi, sans que Thérèse lui fît sentir que Camille avait touché cela avant lui. Sans cesse heurté contre l’homme qu’il avait tué, le meurtrier finit par éprouver une sensation bizarre qui faillit le rendre fou ; il s’imagina, à force d’être comparé à Camille, de se servir des objets dont Camille s’était servi, qu’il était Camille, qu’il s’identifiait avec sa victime. Son cerveau éclatait, et alors il se ruait sur sa femme pour la faire taire, pour ne plus entendre les paroles qui le poussaient au délire. Toutes leurs querelles se terminaient par des coups.

Thérèse Raquin - Chapitre XXX

Il vint une heure où madame Raquin, pour échapper aux souffrances qu’elle endurait, eut la pensée de se laisser mourir de faim. Son courage était à bout, elle ne pouvait supporter plus longtemps le martyre que lui imposait la continuelle présence des meurtriers, elle rêvait de chercher dans la mort un soulagement suprême. Chaque jour, ses angoisses devenaient plus vives, lorsque Thérèse l’embrassait, lorsque Laurent la prenait dans ses bras et la portait comme un enfant. Elle décida qu’elle échapperait à ces caresses et à ces étreintes qui lui causaient d’horribles dégoûts. Puisqu’elle ne vivait déjà plus assez pour venger son fils, elle préférait être tout à fait morte et ne laisser entre les mains des assassins qu’un cadavre qui ne sentirait rien et dont ils feraient ce qu’ils voudraient.
Pendant deux jours, elle refusa toute nourriture, mettant ses dernières forces à serrer les dents, rejetant ce qu’on réussissait à lui introduire dans la bouche. Thérèse était désespérée ; elle se demandait au pied de quelle borne elle irait pleurer et se repentir, quand sa tante ne serait plus là. Elle lui tint d’interminables discours pour lui prouver qu’elle devait vivre ; elle pleura, elle se fâcha même, retrouvant ses anciennes colères, ouvrant les mâchoires de la paralytique comme on ouvre celles d’un animal qui résiste. Madame Raquin tenait bon. C’était une lutte odieuse.
Laurent restait parfaitement neutre et indifférent. Il s’étonnait de la rage que Thérèse mettait à empêcher le suicide de l’impotente. Maintenant que la présence de la vieille femme leur était inutile, il souhaitait sa mort. Il ne l’aurait pas tuée, mais puisqu’elle désirait mourir, il ne voyait pas la nécessité de lui en refuser les moyens.
— Eh ! laisse-la donc, criait-il à sa femme. Ce sera un bon débarras… Nous serons peut-être plus heureux, quand elle ne sera plus là.
Cette parole, répétée à plusieurs reprises devant elle, causa à madame Raquin une étrange émotion. Elle eut peur que l’espérance de Laurent ne se réalisât, qu’après sa mort le ménage ne goûtât des heures calmes et heureuses. Elle se dit qu’elle était lâche de mourir, qu’elle n’avait pas le droit de s’en aller avant d’avoir assisté au dénoûment de la sinistre aventure. Alors seulement elle pourrait descendre dans la nuit, pour dire à Camille : « Tu es vengé. » La pensée du suicide lui devint lourde, lorsqu’elle songea tout d’un coup à l’ignorance qu’elle emporterait dans la tombe ; là, au milieu du froid et du silence de la terre, elle dormirait, éternellement tourmentée par l’incertitude où elle serait du châtiment de ses bourreaux. Pour bien dormir du sommeil de la mort, il lui fallait s’assoupir dans la joie cuisante de la vengeance, il lui fallait emporter un rêve de haine satisfaite, un rêve qu’elle ferait pendant l’éternité. Elle prit les aliments que sa nièce lui présentait, elle consentit à vivre encore.
D’ailleurs, elle voyait bien que le dénoûment ne pouvait être loin. Chaque jour, la situation entre les époux devenait plus tendue, plus insoutenable. Un éclat qui devait tout briser, était imminent. Thérèse et Laurent se dressaient plus menaçants l’un devant l’autre, à toute heure. Ce n’était plus seulement la nuit qu’ils souffraient de leur intimité ; leurs journées entières se passaient au milieu d’anxiétés, de crises déchirantes. Tout leur devenait effroi et souffrance. Ils vivaient dans un enfer, se meurtrissant, rendant amer et cruel ce qu’ils faisaient et ce qu’ils disaient, voulant se pousser l’un l’autre au fond du gouffre qu’ils sentaient sous leurs pieds, et tombant à la fois.
La pensée de la séparation leur était bien venue à tous deux. Ils avaient rêvé, chacun de son côté, de fuir, d’aller goûter quelque repos, loin de ce passage du Pont-Neuf dont l’humidité et la crasse semblaient faites pour leur vie désolée. Mais ils n’osaient, ils ne pouvaient se sauver. Ne point se déchirer mutuellement, ne point rester là pour souffrir et se faire souffrir, leur paraissait impossible. Ils avaient l’entêtement de la haine et de la cruauté. Une sorte de répulsion et d’attraction les écartait et les retenait à la fois ; ils éprouvaient cette sensation étrange de deux personnes qui, après s’être querellées, veulent se séparer, et qui cependant reviennent toujours pour se crier de nouvelles injures. Puis des obstacles matériels s’opposaient à leur fuite, ils ne savaient que faire de l’impotente, ni que dire aux invités du jeudi. S’ils fuyaient, peut-être se douterait-on de quelque chose ; alors ils s’imaginaient qu’on les poursuivait, qu’on les guillotinait. Et ils restaient par lâcheté, ils restaient et se traînaient misérablement dans l’horreur de leur existence.
Quand Laurent n’était pas là, pendant la matinée et l’après-midi, Thérèse allait de la salle à manger à la boutique, inquiète et troublée, ne sachant comment remplir le vide qui chaque jour se creusait davantage en elle. Elle était désœuvrée, lorsqu’elle ne pleurait pas aux pieds de madame Raquin ou qu’elle n’était pas battue et injuriée par son mari. Dès qu’elle se trouvait seule dans la boutique, un accablement la prenait, elle regardait d’un air hébété les gens qui traversaient la galerie sale et noire, elle devenait triste à mourir au fond de ce caveau sombre, puant le cimetière. Elle finit par prier Suzanne de venir passer les journées entières avec elle, espérant que la présence de cette pauvre créature, douce et pâle, la calmerait.
Suzanne accepta son offre avec joie ; elle l’aimait toujours d’une sorte d’amitié respectueuse ; depuis longtemps elle avait le désir de venir travailler avec elle, pendant qu’Olivier était à son bureau. Elle apporta sa broderie et prit, derrière le comptoir, la place vide de madame Raquin.
Thérèse, à partir de ce jour, délaissa un peu sa tante. Elle monta moins souvent pleurer sur ses genoux et baiser sa face morte. Elle avait une autre occupation. Elle écoutait avec des efforts d’intérêt les bavardages lents de Suzanne qui parlait de son ménage, des banalités de sa vie monotone. Cela la tirait d’elle-même. Elle se surprenait parfois à s’intéresser à des sottises, ce qui la faisait ensuite sourire amèrement.
Peu à peu, elle perdit toute la clientèle qui fréquentait la boutique. Depuis que sa tante était étendue en haut dans son fauteuil, elle laissait le magasin se pourrir, elle abandonnait les marchandises à la poussière et à l’humidité. Des odeurs de moisi traînaient, des araignées descendaient du plafond, le parquet n’était presque jamais balayé. D’ailleurs, ce qui mit en fuite les clientes fut l’étrange façon dont Thérèse les recevait parfois. Lorsqu’elle était en haut, battue par Laurent ou secouée par une crise d’effroi, et que la sonnette de la porte du magasin tintait impérieusement, il lui fallait descendre, sans presque prendre le temps de renouer ses cheveux ni d’essuyer ses larmes ; elle servait alors avec brusquerie la cliente qui l’attendait, elle s’épargnait même souvent la peine de la servir, en répondant, du haut de l’escalier de bois, qu’elle ne tenait plus ce dont on demandait. Ces façons peu engageantes n’étaient pas faites pour retenir les gens. Les petites ouvrières du quartier, habituées aux amabilités doucereuses de madame Raquin, se retirèrent devant les rudesses et les regards fous de Thérèse. Quand cette dernière eut pris Suzanne avec elle, la défection fut complète : les deux jeunes femmes, pour ne plus être dérangées au milieu de leurs bavardages, s’arrangèrent de manière à congédier les dernières acheteuses qui se présentaient encore. Dès lors, le commerce de mercerie cessa de fournir un sou aux besoins du ménage ; il fallut attaquer le capital des quarante et quelques mille francs.
Parfois, Thérèse sortait pendant des après-midi entières. Personne ne savait où elle allait. Elle avait sans doute pris Suzanne avec elle, non-seulement pour lui tenir compagnie, mais aussi pour garder la boutique, pendant ses absences. Le soir, quand elle rentrait, éreintée, les paupières noires d’épuisement, elle retrouvait la petite femme d’Olivier, derrière le comptoir, affaissée, souriant d’un sourire vague, dans la même attitude où elle l’avait laissée cinq heures auparavant.
Cinq mois environ après son mariage, Thérèse eut une épouvante. Elle acquit la certitude qu’elle était enceinte. La pensée d’avoir un enfant de Laurent lui paraissait monstrueuse, sans qu’elle s’expliquât pourquoi. Elle avait vaguement peur d’accoucher d’un noyé. Il lui semblait sentir dans ses entrailles le froid d’un cadavre dissous et amolli. À tout prix, elle voulut débarrasser son sein de cet enfant qui la glaçait et qu’elle ne pouvait porter davantage. Elle ne dit rien à son mari, et, un jour, après l’avoir cruellement provoqué, comme il levait le pied contre elle, elle présenta le ventre. Elle se laissa frapper ainsi à en mourir. Le lendemain, elle faisait une fausse couche.
De son côté, Laurent menait une existence affreuse. Les journées lui semblaient d’une longueur insupportable ; chacune d’elles ramenait les mêmes angoisses, les mêmes ennuis lourds, qui l’accablaient à heures fixes avec une monotonie et une régularité écrasantes. Il se traînait dans sa vie, épouvanté chaque soir par le souvenir de la journée et par l’attente du lendemain. Il savait que, désormais, tous ses jours se ressembleraient, que tous lui apporteraient d’égales souffrances. Et il voyait les semaines, les mois, les années qui l’attendaient, sombres et implacables, venant à la file, tombant sur lui et l’étouffant peu à peu. Lorsque l’avenir est sans espoir, le présent prend une amertume ignoble. Laurent n’avait plus de révolte, il s’avachissait, il s’abandonnait au néant qui s’emparait déjà de son être. L’oisiveté le tuait. Dès le matin, il sortait, ne sachant où aller, écœuré à la pensée de faire ce qu’il avait fait la veille, et forcé malgré lui de le faire de nouveau. Il se rendait à son atelier, par habitude, par manie. Cette pièce, aux murs gris, d’où l’on ne voyait qu’un carré désert de ciel, l’emplissait d’une tristesse morne. Il se vautrait sur son divan, les bras pendants, la pensée alourdie. D’ailleurs, il n’osait plus toucher à un pinceau. Il avait fait de nouvelles tentatives, et toujours la face de Camille s’était mise à ricaner sur la toile. Pour ne pas glisser à la folie, il finit par jeter sa boîte à couleurs dans un coin, par s’imposer la paresse la plus absolue. Cette paresse forcée lui était d’une lourdeur incroyable.
L’après-midi, il se questionnait avec angoisse pour savoir ce qu’il ferait. Il restait pendant une demi-heure, sur le trottoir de la rue Mazarine, à se consulter, à hésiter sur les distractions qu’il pourrait prendre. Il repoussait l’idée de remonter à son atelier, il se décidait toujours à descendre la rue Guénégaud, puis à marcher le long des quais. Et, jusqu’au soir, il allait devant lui, hébété, pris de frissons brusques, lorsqu’il regardait la Seine. Qu’il fût dans son atelier ou dans les rues, son accablement était le même. Le lendemain, il recommençait, il passait la matinée sur son divan, il se traînait l’après-midi le long des quais. Cela durait depuis des mois, et cela pouvait durer pendant des années.
Parfois Laurent songeait qu’il avait tué Camille pour ne rien faire ensuite, et il était tout étonné, maintenant qu’il ne faisait rien, d’endurer de telles souffrances. Il aurait voulu se forcer au bonheur. Il se prouvait qu’il avait tort de souffrir, qu’il venait d’atteindre la suprême félicité, qui consiste à se croiser les bras, et qu’il était un imbécile de ne pas goûter en paix cette félicité. Mais ses raisonnements tombaient devant les faits. Il était obligé de s’avouer au fond de lui que son oisiveté rendait ses angoisses plus cruelles en lui laissant toutes les heures de sa vie pour songer à ses désespoirs et en approfondir l’âpreté incurable. La paresse, cette existence de brute qu’il avait rêvée, était son châtiment. Par moments, il souhaitait avec ardeur une occupation qui le tirât de ses pensées. Puis il se laissait aller, il retombait sous le poids de la fatalité sourde qui lui liait les membres pour l’écraser plus sûrement.
À la vérité, il ne goûtait quelque soulagement que lorsqu’il battait Thérèse, le soir. Cela le faisait sortir de sa douleur engourdie.
Sa souffrance la plus aiguë, souffrance physique et morale, lui venait de la morsure que Camille lui avait faite au cou. À certains moments, il s’imaginait que cette cicatrice lui couvrait tout le corps. S’il venait à oublier le passé, une piqûre ardente, qu’il croyait ressentir, rappelait le meurtre à sa chair et à son esprit. Il ne pouvait se mettre devant un miroir, sans voir s’accomplir le phénomène qu’il avait si souvent remarqué et qui l’épouvantait toujours : sous l’émotion qu’il éprouvait, le sang montait à son cou, empourprait la plaie, qui se mettait à lui ronger la peau. Cette sorte de blessure vivant sur lui, se réveillant, rougissant et le mordant au moindre trouble, l’effrayait et le torturait. Il finissait par croire que les dents du noyé avaient enfoncé là une bête qui le dévorait. Le morceau de son cou où se trouvait la cicatrice ne lui semblait plus appartenir à son corps ; c’était comme de la chair étrangère qu’on aurait collée en cet endroit, comme une viande empoisonnée qui pourrissait ses propres muscles. Il portait ainsi partout avec lui le souvenir vivant et dévorant de son crime. Thérèse, quand il la battait, cherchait à l’égratigner à cette place ; elle y entrait parfois ses ongles et le faisait hurler de douleur. D’ordinaire, elle feignait de sangloter, dès qu’elle voyait la morsure, afin de la rendre plus insupportable à Laurent. Toute la vengeance qu’elle tirait de ses brutalités, était de le martyriser à l’aide de cette morsure.
Il avait bien des fois été tenté, lorsqu’il se rasait, de s’entamer le cou, pour faire disparaître les marques des dents du noyé. Devant le miroir, quand il levait le menton et qu’il apercevait la tache rouge, sous la mousse blanche du savon, il lui prenait des rages soudaines, il approchait vivement le rasoir, près de couper en pleine chair. Mais le froid du rasoir sur sa peau le rappelait toujours à lui ; il avait une défaillance, il était obligé de s’asseoir et d’attendre que sa lâcheté rassurée lui permît d’achever de se faire la barbe.
Il ne sortait, le soir, de son engourdissement que pour entrer dans des colères aveugles et puériles. Lorsqu’il était las de se quereller avec Thérèse et de la battre, il donnait, comme les enfants, des coups de pied dans les murs, il cherchait quelque chose à briser. Cela le soulageait. Il avait une haine particulière pour le chat tigré François qui, dès qu’il arrivait, allait se réfugier sur les genoux de l’impotente. Si Laurent ne l’avait pas encore tué, c’est qu’à la vérité il n’osait le saisir. Le chat le regardait avec de gros yeux ronds d’une fixité diabolique. C’étaient ces yeux, toujours ouverts sur lui, qui exaspéraient le jeune homme ; il se demandait ce que lui voulaient ces yeux qui ne le quittaient pas ; il finissait par avoir de véritables épouvantes, s’imaginant des choses absurdes. Lorsqu’à table, à n’importe quel moment, au milieu d’une querelle ou d’un long silence, il venait tout d’un coup, en tournant la tête, à apercevoir les regards de François qui l’examinait d’un air lourd et implacable, il pâlissait, il perdait la tête, il était sur le point de crier au chat : « Hé ! parle donc, dis-moi enfin ce que tu me veux. » Quand il pouvait lui écraser une patte ou la queue, il le faisait avec une joie effrayée, et alors le miaulement de la pauvre bête le remplissait d’une vague terreur, comme s’il eût entendu le cri de douleur d’une personne. Laurent, à la lettre, avait peur de François. Depuis surtout que ce dernier vivait sur les genoux de l’impotente, comme au sein d’une forteresse inexpugnable, d’où il pouvait impunément braquer ses yeux verts sur son ennemi, le meurtrier de Camille établissait une vague ressemblance entre cette bête irritée et la paralytique. Il se disait que le chat, ainsi que madame Raquin, connaissait le crime et le dénoncerait, si jamais il parlait un jour.
Un soir enfin, François regarda si fixement Laurent, que celui-ci, au comble de l’irritation, décida qu’il fallait en finir. Il ouvrit toute grande la fenêtre de la salle à manger, et vint prendre le chat par la peau du cou. Madame Raquin comprit ; deux grosses larmes coulèrent sur ses joues. Le chat se mit à jurer, à se roidir, en tâchant de se retourner pour mordre la main de Laurent. Mais celui-ci tint bon ; il lui fit faire deux ou trois tours, puis l’envoya de toute la force de son bras contre la grande muraille noire d’en face. François s’y aplatit, s’y cassa les reins, et retomba sur le vitrage du passage. Pendant toute la nuit, la misérable bête se traîna le long de la gouttière, l’échine brisée, en poussant des miaulements rauques. Cette nuit-là, madame Raquin pleura François presque autant qu’elle avait pleuré Camille ; Thérèse eut une atroce crise de nerfs. Les plaintes du chat étaient sinistres, dans l’ombre, sous les fenêtres.
Bientôt Laurent eut de nouvelles inquiétudes. Il s’effraya de certains changements qu’il remarqua dans l’attitude de sa femme.
Thérèse devint sombre, taciturne. Elle ne prodigua plus à madame Raquin des effusions de repentir, des baisers reconnaissants. Elle reprenait devant la paralytique ses airs de cruauté froide, d’indifférence égoïste. On eût dit qu’elle avait essayé du remords, et que, le remords n’ayant pas réussi à la soulager, elle s’était tournée vers un autre remède. Sa tristesse venait sans doute de son impuissance à calmer sa vie. Elle regarda l’impotente avec une sorte de dédain, comme une chose inutile qui ne pouvait même plus servir à sa consolation. Elle ne lui accorda que les soins nécessaires pour ne pas la laisser mourir de faim. À partir de ce moment, muette, accablée, elle se traîna dans la maison. Elle multiplia ses sorties, s’absenta jusqu’à quatre et cinq fois par semaine.
Ces changements surprirent et alarmèrent Laurent. Il crut que le remords, prenant une nouvelle forme chez Thérèse, se manifestait maintenant par cet ennui morne qu’il remarquait en elle. Cet ennui lui parut bien plus inquiétant que le désespoir bavard dont elle l’accablait auparavant. Elle ne disait plus rien, elle ne le querellait plus, elle semblait tout garder au fond de son être. Il aurait mieux aimé l’entendre épuiser sa souffrance que de la voir ainsi repliée sur elle-même. Il craignit qu’un jour l’angoisse ne l’étouffât et que, pour se soulager, elle n’allât tout conter à un prêtre ou à un juge d’instruction.
Les nombreuses sorties de Thérèse prirent alors une effrayante signification à ses yeux. Il pensa qu’elle cherchait un confident au dehors, qu’elle préparait sa trahison. À deux reprises il voulut la suivre et la perdit dans les rues. Il se mit à la guetter de nouveau. Une pensée fixe s’était emparée de lui : Thérèse allait faire des révélations, poussée à bout par la souffrance, et il lui fallait la bâillonner, arrêter les aveux dans sa gorge.

Thérèse Raquin - Chapitre XXXI

Un matin, Laurent, au lieu de monter à son atelier, s’établit chez un marchand de vin qui occupait un des coins de la rue Guénégaud, en face du passage. De là, il se mit à examiner les personnes qui débouchaient sur le trottoir de la rue Mazarine. Il guettait Thérèse. La veille, la jeune femme avait dit qu’elle sortirait de bonne heure et qu’elle ne rentrerait sans doute que le soir.
Laurent attendit une grande demi-heure. Il savait que sa femme s’en allait toujours par la rue Mazarine ; un moment, pourtant, il craignit qu’elle ne lui eût échappé en prenant la rue de Seine. Il eut l’idée de rentrer dans la galerie, de se cacher dans l’allée même de la maison. Comme il s’impatientait, il vit Thérèse sortir vivement du passage. Elle était vêtue d’étoffes claires, et, pour la première fois, il remarqua qu’elle s’habillait comme une fille, avec une robe à longue traîne ; elle se dandinait sur le trottoir d’une façon provocante, regardant les hommes, relevant si haut le devant de sa jupe, en la prenant à poignée, qu’elle montrait tout le devant de ses jambes, ses bottines lacées et ses bas blancs. Elle remonta la rue Mazarine. Laurent la suivit.
Le temps était doux, la jeune femme marchait lentement, la tête un peu renversée, les cheveux dans le dos. Les hommes qui l’avaient regardée de face se retournaient pour la voir par derrière. Elle prit la rue de l’École-de-Médecine. Laurent fut terrifié ; il savait qu’il y avait quelque part près de là un commissariat de police ; il se dit qu’il ne pouvait plus douter, que sa femme allait sûrement le livrer. Alors il se promit de s’élancer sur elle, si elle franchissait la porte du commissariat, de la supplier, de la battre, de la forcer à se taire. Au coin d’une rue, elle regarda un sergent de ville qui passait, et il trembla de lui voir aborder ce sergent de ville ; il se cacha dans le creux d’une porte, saisi de la crainte soudaine d’être arrêté sur-le-champ, s’il se montrait. Cette course fut pour lui une véritable agonie ; tandis que sa femme s’étalait au soleil sur le trottoir, traînant ses jupes, nonchalante et impudique, il venait derrière elle, pâle et frémissant, se répétant que tout était fini, qu’il ne pourrait se sauver et qu’on le guillotinerait. Chaque pas qu’il lui voyait faire lui semblait un pas de plus vers le châtiment. La peur lui donnait une sorte de conviction aveugle, les moindres mouvements de la jeune femme ajoutaient à sa certitude. Il la suivait, il allait, où elle allait comme on va au supplice.
Brusquement, en débouchant sur l’ancienne place Saint-Michel, Thérèse se dirigea vers un café qui faisait alors le coin de la rue Monsieur-le-Prince. Elle s’assit au milieu d’un groupe de femmes et d’étudiants, à une des tables posées sur le trottoir. Elle donna familièrement des poignées de main à tout ce monde. Puis elle se fit servir une absinthe.
Elle semblait à l’aise, elle causait avec un jeune homme blond, qui l’attendait sans doute là depuis quelque temps. Deux filles vinrent se pencher sur la table qu’elle occupait, et se mirent à la tutoyer de leur voix enrouée. Autour d’elle, les femmes fumaient des cigarettes, les hommes embrassaient les femmes en pleine rue, devant les passants, qui ne tournaient seulement pas la tête. Les gros mots, les rires gras arrivaient jusqu’à Laurent, demeuré immobile de l’autre côté de la place, sous une porte cochère.
Lorsque Thérèse eut achevé son absinthe, elle se leva, prit le bras du jeune homme blond et descendit la rue de la Harpe. Laurent les suivit jusqu’à la rue Saint-André-des-Arcs. Là, il les vit entrer dans une maison meublée. Il resta au milieu de la chaussée, les yeux levés, regardant la façade de la maison. Sa femme se montra un instant à une fenêtre ouverte du second étage. Puis il crut distinguer les mains du jeune homme blond qui se glissaient autour de la taille de Thérèse. La fenêtre se ferma avec un bruit sec.
Laurent comprit. Sans attendre davantage, il s’en alla tranquillement, rassuré, heureux.
— Bah ! se disait-il en descendant vers les quais, cela vaut mieux. Comme ça, elle a une occupation, elle ne songe pas à mal… Elle est diablement plus fine que moi.
Ce qui l’étonnait, c’était de ne pas avoir eu le premier l’idée de se jeter dans le vice. Il pouvait y trouver un remède contre la terreur. Il n’y avait pas pensé, parce que sa chair était morte, et qu’il ne se sentait plus le moindre appétit de débauche. L’infidélité de sa femme le laissait parfaitement froid ; il n’éprouvait aucune révolte de sang et de nerfs à la pensée qu’elle se trouvait entre les bras d’un autre homme. Au contraire, cela lui paraissait plaisant ; il lui semblait qu’il avait suivi la femme d’un camarade, et il riait du bon tour que cette femme jouait à son mari. Thérèse lui était devenue étrangère à ce point, qu’il ne l’entendait plus vivre dans sa poitrine ; il l’aurait vendue et livrée cent fois pour acheter une heure de calme.
Il se mit à flâner, jouissant de la réaction brusque et heureuse qui venait de le faire passer de l’épouvante à la paix. Il remerciait presque sa femme d’être allée chez un amant lorsqu’il croyait qu’elle se rendait chez un commissaire de police. Cette aventure avait un dénoûment tout imprévu qui le surprenait d’une façon agréable. Ce qu’il vit de plus clair dans tout cela, c’est qu’il avait eu tort de trembler, et qu’il devait à son tour goûter du vice pour voir si le vice ne le soulagerait pas en étourdissant ses pensées.
Le soir, Laurent, en revenant à la boutique, décida qu’il demanderait quelques milliers de francs à sa femme et qu’il emploierait les grands moyens pour les obtenir. Il pensait que le vice coûte cher à un homme, il enviait vaguement le sort des filles qui peuvent se vendre. Il attendit patiemment Thérèse, qui n’était pas encore rentrée. Quand elle arriva, il joua la douceur, il ne lui parla pas de son espionnage du matin. Elle était un peu grise ; il s’échappait de ses vêtements mal rattachés cette senteur âcre de tabac et de liqueur qui traîne dans les estaminets. Éreintée, la face marbrée de plaques livides, elle chancelait, tout alourdie par la fatigue honteuse de la journée.
Le dîner fut silencieux. Thérèse ne mangea pas. Au dessert, Laurent posa les coudes sur la table et lui demanda carrément cinq mille francs.
— Non, répondit-elle avec sécheresse. Si je te laissais libre, tu nous mettrais sur la paille… Ignores-tu notre position ? Nous allons tout droit à la misère.
— C’est possible, reprit-il tranquillement, cela m’est égal, je veux de l’argent.
— Non, mille fois non !… Tu as quitté ta place, le commerce de mercerie ne marche plus du tout, et ce n’est pas avec les rentes de ma dot que nous pouvons vivre. Chaque jour j’entame le capital pour te nourrir et te donner les cent francs par mois que tu m’as arrachés. Tu n’auras pas davantage, entends-tu ? C’est inutile.
— Réfléchis, ne refuse pas comme ça. Je te dis que je veux cinq mille francs, et je les aurai, tu me les donneras quand même.
Cet entêtement tranquille irrita Thérèse et acheva de la soûler.
— Ah ! je sais, cria-t-elle, tu veux finir comme tu as commencé… Il y a quatre ans que nous t’entretenons. Tu n’es venu chez nous que pour manger et pour boire, et, depuis ce temps, tu es à notre charge. Monsieur ne fait rien, monsieur s’est arrangé de façon à vivre à mes dépens, les bras croisés… Non, tu n’auras rien, pas un sou… Veux-tu que je te le dise, eh bien ! tu es un…
Et elle dit le mot. Laurent se mit à rire en haussant les épaules. Il se contenta de répondre :
— Tu apprends de jolis mots dans le monde où tu vis maintenant.
Ce fut la seule allusion qu’il se permit de faire aux amours de Thérèse. Celle-ci redressa vivement la tête et dit d’un ton aigre :
— En tout cas, je ne vis pas avec des assassins.
Laurent devint très-pâle. Il garda un instant le silence, les yeux fixés sur sa femme ; puis, d’une voix tremblante :
— Écoute, ma fille, reprit-il, ne nous fâchons pas ; cela ne vaudrait rien, ni pour toi, ni pour moi. Je suis à bout de courage. Il serait prudent de nous entendre, si nous ne voulons pas qu’il nous arrive malheur… je t’ai demandé cinq mille francs, parce que j’en ai besoin ; je puis même te dire que je compte les employer à assurer notre tranquillité.
Il eut un étrange sourire et continua :
— Voyons, réfléchis, donne-moi ton dernier mot.
— C’est tout réfléchi, répondit la jeune femme, je te l’ai dit, tu n’auras pas un sou.
Son mari se leva avec violence. Elle eut peur d’être battue ; elle se fit toute petite, décidée à ne pas céder sous les coups. Mais Laurent ne s’approcha même pas, il se contenta de lui déclarer froidement qu’il était las de la vie et qu’il allait conter l’histoire du meurtre au commissaire de police du quartier.
— Tu me pousses à bout, dit-il, tu me rends l’existence insupportable. Je préfère en finir… Nous serons jugés et condamnés tous deux. Voilà tout.
— Crois-tu me faire peur ? lui cria sa femme. Je suis tout aussi lasse que toi. C’est moi qui vais aller chez le commissaire de police, si tu n’y vas pas. Ah ! bien, je suis prête à te suivre sur l’échafaud, je n’ai pas ta lâcheté… Allons, viens avec moi chez le commissaire.
Elle s’était levée, elle se dirigeait déjà vers l’escalier.
— C’est cela, balbutia Laurent, allons-y ensemble.
Quand ils furent descendus dans la boutique, ils se regardèrent, inquiets, effrayés. Il leur sembla qu’on venait de les clouer au sol. Les quelques secondes qu’ils avaient mises à franchir l’escalier de bois leur avaient suffi pour leur montrer, dans un éclair, les conséquences d’un aveu. Ils virent en même temps les gendarmes, la prison, la cour d’assises, la guillotine, tout cela brusquement et nettement. Et, au fond de leur être ils éprouvaient des défaillances, ils étaient tentés de se jeter aux genoux l’un de l’autre, pour se supplier de rester, de ne rien révéler. La peur, l’embarras les tinrent immobiles et muets pendant deux ou trois minutes. Ce fut Thérèse qui se décida la première à parler et à céder.
— Après tout, dit-elle, je suis bien bête de te disputer cet argent. Tu arriveras toujours à me le manger un jour ou l’autre. Autant vaut-il que je te le donne tout de suite.
Elle n’essaya pas de déguiser davantage sa défaite. Elle s’assit au comptoir et signa un bon de cinq mille francs que Laurent devait toucher chez un banquier. Il ne fut plus question du commissaire, ce soir-là.
Dès que Laurent eut de l’or dans ses poches, il se grisa, fréquenta les filles, se traîna au milieu d’une vie bruyante et affolée. Il découchait, dormait le jour, courait la nuit, recherchait les émotions fortes, tâchait d’échapper au réel. Mais il ne réussit qu’à s’affaisser davantage. Lorsqu’on criait autour de lui, il entendait le grand silence terrible qui était en lui ; lorsqu’une maîtresse l’embrassait, lorsqu’il vidait son verre, il ne trouvait au fond de l’assouvissement qu’une tristesse lourde. Il n’était plus fait pour la luxure et la gloutonnerie ; son être, refroidi, comme rigide à l’intérieur, s’énervait sous les baisers et dans les repas. Écœuré à l’avance, il ne parvenait point à se monter l’imagination, à exciter ses sens et son estomac. Il souffrait un peu plus en se forçant à la débauche, et c’était tout. Puis, quand il rentrait, quand il revoyait madame Raquin et Thérèse, sa lassitude le livrait à des crises affreuses de terreur ; il jurait alors de ne plus sortir, de rester dans sa souffrance pour s’y habituer et la vaincre.
De son côté Thérèse sortit de moins en moins. Pendant un mois, elle vécut comme Laurent, sur les trottoirs, dans les cafés. Elle rentrait un instant, le soir, faisait manger madame Raquin, la couchait, et s’absentait de nouveau jusqu’au lendemain. Elle et son mari restèrent, une fois, quatre jours sans se voir. Puis elle eut des dégoûts profonds, elle sentit que le vice ne lui réussissait pas plus que la comédie du remords. Elle s’était en vain traînée dans tous les hôtels garnis du quartier Latin, elle avait en vain mené une vie sale et tapageuse. Ses nerfs étaient brisés ; la débauche, les plaisirs physiques ne lui donnaient plus des secousses assez violentes pour lui procurer l’oubli. Elle était comme un de ces ivrognes dont le palais brûlé reste insensible, sous le feu des liqueurs les plus fortes. Elle restait inerte dans la luxure, elle n’allait plus chercher auprès de ses amants qu’ennui et lassitude. Alors elle les quitta, se disant qu’ils lui étaient inutiles. Elle fut prise d’une paresse désespérée qui la retint au logis, en jupon malpropre, dépeignée, la figure et les mains sales. Elle s’oublia dans la crasse.
Lorsque les deux meurtriers se retrouvèrent ainsi face à face, lassés, ayant épuisé tous les moyens de se sauver l’un de l’autre, ils comprirent qu’ils n’auraient plus la force de lutter. La débauche n’avait pas voulu d’eux et venait de les rejeter à leurs angoisses. Ils étaient de nouveau dans le logement sombre et humide du passage, ils y étaient comme emprisonnés désormais, car souvent ils avaient tenté le salut, et jamais ils n’avaient pu briser le lien sanglant qui les liait. Ils ne songèrent même plus à essayer une besogne impossible. Ils se sentirent tellement poussés, écrasés, attachés ensemble par les faits, qu’ils eurent conscience que toute révolte serait ridicule. Ils reprirent leur vie commune, mais leur haine devint de la rage furieuse.
Les querelles du soir recommencèrent. D’ailleurs les coups, les cris duraient tout le jour. À la haine vint se joindre la méfiance, et la méfiance acheva de les rendre fous.
Ils eurent peur l’un de l’autre. La scène qui avait suivi la demande des cinq mille francs, se reproduisit bientôt matin et soir. Leur idée fixe était qu’ils voulaient se livrer mutuellement. Ils ne sortaient pas de là. Quand l’un d’eux disait une parole, faisait un geste, l’autre s’imaginait qu’il avait le projet d’aller chez le commissaire de police. Alors, ils se battaient ou ils s’imploraient. Dans leur colère, ils criaient qu’ils couraient tout révéler, ils s’épouvantaient à en mourir ; puis ils frissonnaient, ils s’humiliaient, ils se promettaient avec des larmes amères de garder le silence. Ils souffraient horriblement, mais ils ne se sentaient pas le courage de se guérir en posant un fer rouge sur la plaie. S’ils se menaçaient de confesser le crime, c’était uniquement pour se terrifier et s’en ôter la pensée, car jamais ils n’auraient eu la force de parler et de chercher la paix dans le châtiment.
À plus de vingt reprises, ils allèrent jusqu’à la porte du commissariat de police, l’un suivant l’autre. Tantôt c’était Laurent qui voulait avouer le meurtre, tantôt c’était Thérèse qui courait se livrer. Et ils se rejoignaient toujours dans la rue, et ils se décidaient toujours à attendre encore, après avoir échangé des insultes et des prières ardentes.
Chaque nouvelle crise les laissait plus soupçonneux et plus farouches.
Du matin au soir, ils s’espionnaient. Laurent ne quittait plus le logement du passage, et Thérèse ne le laissait plus sortir seul. Leurs soupçons, leur épouvante des aveux les rapprochèrent, les unirent dans une intimité atroce. Jamais, depuis leur mariage, ils n’avaient vécu si étroitement liés l’un à l’autre, et jamais ils n’avaient tant souffert. Mais, malgré les angoisses qu’ils s’imposaient, ils ne se quittaient pas des yeux, ils aimaient mieux endurer les douleurs les plus cuisantes, que de se séparer pendant une heure. Si Thérèse descendait à la boutique, Laurent la suivait, par crainte qu’elle ne causât avec une cliente ; si Laurent se tenait sur la porte, regardant les gens qui traversaient le passage, Thérèse se plaçait à côté de lui, pour voir s’il ne parlait à personne. Le jeudi soir, quand les invités étaient là, les meurtriers s’adressaient des regards suppliants, ils s’écoutaient avec terreur, s’attendant chacun à quelque aveu de son complice, donnant aux phrases commencées des sens compromettants.
Un tel état de guerre ne pouvait durer davantage.
Thérèse et Laurent en arrivèrent, chacun de son côté, à rêver d’échapper par un nouveau crime aux conséquences de leur premier crime. Il fallait absolument que l’un d’eux disparût pour que l’autre goûtât quelque repos. Cette réflexion leur vint en même temps ; tous deux sentirent la nécessité pressante d’une séparation, tous deux voulurent une séparation éternelle. Le meurtre, qui se présenta à leur pensée, leur sembla naturel, fatal, forcément amené par le meurtre de Camille. Ils ne le discutèrent même pas, ils en acceptèrent le projet comme le seul moyen de salut. Laurent décida qu’il tuerait Thérèse, parce que Thérèse le gênait, qu’elle pouvait le perdre d’un mot et qu’elle lui causait des souffrances insupportables ; Thérèse décida qu’elle tuerait Laurent, pour les mêmes raisons.
La résolution bien arrêtée d’un assassinat les calma un peu. Ils firent leurs dispositions. D’ailleurs, ils agissaient dans la fièvre, sans trop de prudence ; ils ne pensaient que vaguement aux conséquences probables d’un meurtre commis, sans que la fuite et l’impunité fussent assurées. Ils sentaient invinciblement le besoin de se tuer, ils obéissaient à ce besoin en brutes furieuses. Ils ne se seraient pas livrés pour leur premier crime, qu’ils avaient dissimulé avec tant d’habileté, et ils risquaient la guillotine, en en commettant un second, qu’ils ne songeaient seulement pas à cacher. Il y avait là une contradiction de conduite qu’ils ne voyaient même point. Ils se disaient simplement que s’ils parvenaient à fuir, ils iraient vivre à l’étranger, après avoir pris tout l’argent. Thérèse, depuis quinze à vingt jours, avait retiré les quelques milliers de francs qui restaient de sa dot, et les tenait enfermés dans un tiroir que Laurent connaissait. Ils ne se demandèrent pas un instant ce que deviendrait madame Raquin.
Laurent avait rencontré, quelques semaines auparavant, un de ses anciens camarades de collège, alors préparateur chez un chimiste célèbre qui s’occupait beaucoup de toxicologie. Ce camarade lui avait fait visiter le laboratoire où il travaillait, lui montrant les appareils, lui nommant les drogues. Un soir, lorsqu’il se fut décidé au meurtre, Laurent, comme Thérèse buvait devant lui un verre d’eau sucrée, se souvint d’avoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de grès, contenant de l’acide prussique. En se rappelant ce que lui avait dit le jeune préparateur sur les effets terribles de ce poison qui foudroie et laisse peu de traces, il songea que c’était là le poison qu’il lui fallait. Le lendemain, il réussit à s’échapper, il rendit visite à son ami, et, pendant que celui-ci avait le dos tourné, il vola le petit flacon de grès.
Le même jour, Thérèse profita de l’absence de Laurent pour faire repasser un grand couteau de cuisine, avec lequel on cassait le sucre, et qui était tout ébréché. Elle cacha le couteau dans un coin du buffet.

Thérèse Raquin - Chapitre XXXII

Le jeudi qui suivit, la soirée chez les Raquin, comme les invités continuaient à appeler le ménage de leurs hôtes, fut d’une gaieté toute particulière. Elle se prolongea jusqu’à onze heures et demie. Grivet, en se retirant, déclara ne jamais avoir passé des heures plus agréables.
Suzanne, qui était enceinte, parla tout le temps à Thérèse de ses douleurs et de ses joies. Thérèse semblait l’écouter avec un grand intérêt ; les yeux fixes, les lèvres serrées, elle penchait la tête par moments ; ses paupières, qui se baissaient, couvraient d’ombre tout son visage. Laurent, de son côté, prêtait une attention soutenue aux récits du vieux Michaud et d’Olivier. Ces messieurs ne tarissaient pas, et Grivet ne parvenait qu’avec peine à placer un mot entre deux phrases du père et du fils. D’ailleurs, il avait pour eux un certain respect ; il trouvait qu’ils parlaient bien. Ce soir-là, la causerie ayant remplacé le jeu, il s’écria naïvement que la conversation de l’ancien commissaire de police l’amusait presque autant qu’une partie de dominos.
Depuis près de quatre ans que les Michaud et Grivet passaient les jeudis soir chez les Raquin, ils ne s’étaient pas fatigués une seule fois de ces soirées monotones qui revenaient avec une régularité énervante. Jamais ils n’avaient soupçonné un instant le drame qui se jouait dans cette maison, si paisible et si douce, lorsqu’ils y entraient. Olivier prétendait d’ordinaire, par une plaisanterie d’homme de police, que la salle à manger sentait l’honnête homme. Grivet, pour ne pas rester en arrière, l’avait appelée le Temple de la Paix. À deux ou trois reprises, dans les derniers temps, Thérèse expliqua les meurtrissures qui lui marbraient le visage, en disant aux invités qu’elle était tombée. Aucun d’eux, d’ailleurs, n’aurait reconnu les marques du poing de Laurent ; ils étaient convaincus que le ménage de leurs hôtes était un ménage modèle, tout de douceur et d’amour.
La paralytique n’avait plus essayé de leur révéler les infamies qui se cachaient derrière la morne tranquillité des soirées du jeudi. En face des déchirements des meurtriers, devinant la crise qui devait éclater un jour ou l’autre, amenée par la succession fatale des événements, elle finit par comprendre que les faits n’avaient pas besoin d’elle. Dès lors, elle s’effaça, elle laissa agir les conséquences de l’assassinat de Camille qui devaient tuer les assassins à leur tour. Elle pria seulement le ciel de lui donner assez de vie pour assister au dénoûment violent qu’elle prévoyait ; son dernier désir était de repaître ses regards du spectacle des souffrances suprêmes qui briseraient Thérèse et Laurent.
Ce soir-là Grivet vint se placer à côté d’elle et causa longtemps, faisant comme d’habitude les demandes et les réponses. Mais il ne put en tirer même un regard. Lorsque onze heures et demie sonnèrent, les invités se levèrent vivement.
— On est si bien chez vous, déclara Grivet, qu’on ne songe jamais à s’en aller.
— Le fait est, appuya Michaud, que je n’ai jamais sommeil ici, moi qui me couche à neuf heures d’habitude.
Olivier crut devoir placer sa plaisanterie.
— Voyez-vous, dit-il, en montrant ses dents jaunes, ça sent les honnêtes gens dans cette pièce : c’est pourquoi l’on y est si bien.
Grivet, fâché d’avoir été devancé, se mit à déclamer, en faisant un geste emphatique :
— Cette pièce est le Temple de la Paix.
Pendant ce temps, Suzanne nouait les brides de son chapeau et disait à Thérèse :
— Je viendrai demain matin à neuf heures.
— Non, se hâta de répondre la jeune femme, ne venez que l’après-midi… Je sortirai sans doute pendant la matinée.
Elle parlait d’une voix étrange, troublée. Elle accompagna les invités jusque dans le passage. Laurent descendit aussi une lampe à la main. Quand ils furent seuls, les époux poussèrent chacun un soupir de soulagement ; une impatience sourde avait dû les dévorer pendant toute la soirée. Depuis la veille, ils étaient plus sombres, plus inquiets en face l’un de l’autre. Ils évitèrent de se regarder, ils remontèrent silencieusement. Leurs mains avaient de légers tremblements convulsifs, et Laurent fut obligé de poser la lampe sur la table, pour ne pas la laisser tomber.
Avant de coucher madame Raquin, ils avaient l’habitude de mettre en ordre la salle à manger, de préparer un verre d’eau sucrée pour la nuit, d’aller et de venir ainsi autour de la paralytique, jusqu’à ce que tout fût prêt.
Lorsqu’ils furent remontés, ce soir-là, ils s’assirent un instant, les yeux vagues, les lèvres pâles. Au bout d’un silence :
— Eh bien ! nous ne nous couchons pas ? demanda Laurent qui semblait sortir en sursaut d’un rêve.
— Si, si, nous nous couchons, répondit Thérèse en frissonnant, comme si elle avait eu grand froid.
Elle se leva et prit la carafe.
— Laisse, s’écria son mari d’une voix qu’il s’efforçait de rendre naturelle, je préparerai le verre d’eau sucrée… Occupe toi de ta tante.
Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d’eau. Puis, se tournant à demi, il y vida le petit flacon de grès, en y mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thérèse s’était accroupie devant le buffet ; elle avait pris le couteau de cuisine et cherchait à le glisser dans une des grandes poches qui pendaient à sa ceinture.
À ce moment, cette sensation étrange qui prévient de l’approche d’un danger, fit tourner la tête aux époux, d’un mouvement instinctif. Ils se regardèrent. Thérèse vit le flacon dans les mains de Laurent, et Laurent aperçut l’éclair blanc du couteau qui luisait entre les plis de la jupe de Thérèse. Ils s’examinèrent ainsi pendant quelques secondes, muets et froids, le mari près de la table, la femme pliée devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun d’eux resta glacé en retrouvant sa propre pensée chez son complice. En lisant mutuellement leur secret dessein sur leur visage bouleversé, ils se firent pitié et horreur.
Madame Raquin, sentant que le dénouement était proche, les regardait avec des yeux fixes et aigus.
Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise suprême les brisa, les jeta dans les bras l’un de l’autre, faibles comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et d’attendri s’éveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent, sans parler, songeant à la vie de boue qu’ils avaient menée et qu’ils mèneraient encore, s’ils étaient assez lâches pour vivre. Alors, au souvenir du passé, ils se sentirent tellement las et écœurés d’eux-mêmes, qu’ils éprouvèrent un besoin immense de repos, de néant. Ils échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à moitié et le tendit à Laurent qui l’acheva d’un trait. Ce fut un éclair. Ils tombèrent l’un sur l’autre, foudroyés, trouvant enfin une consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter, sur le cou de son mari, la cicatrice qu’avaient laissée les dents de Camille.
Les cadavres restèrent toute la nuit sur le carreau de la salle à manger, tordus, vautrés, éclairés de lueurs jaunâtres par les clartés de la lampe que l’abat-jour jetait sur eux. Et, pendant près de douze heures, jusqu’au lendemain vers midi, madame Raquin, roide et muette, les contempla à ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les écrasant de regards lourds.

Je travaille sur les chapitres XXII à XXXII

Des scènes de crime dans les médias

1. Comment Michaud pourrait-il réagir quand il découvre la vérité de cette histoire sordide ? Imaginez son interview dans la presse avec un gros titre, qui pourrait ressembler à celui-ci : « Un commissaire mené en bateau… »
2. Imaginez que ce récit prenne place au XXIesiècle : réalisez un petit reportage vidéo, tel que pourraient le proposer les médias d'aujourd'hui, pour rendre compte de l'affaire.

Un mariage d'amour - Nouvelle de Zola

Michel avait vingt-cinq ans lorsqu'il épousa Suzanne, une jeune femme de son âge, d'une maigreur nerveuse, ni laide, ni belle, mais ayant dans son visage effilé deux grands beaux yeux qui allaient largement d'une tempe à l'autre. Ils vécurent trois années sans querelles, ne recevant guère que Jacques, un ami du mari, dont la femme devint peu à peu passionnément amoureuse. Jacques se laissa aller à la douceur cuisante de cette passion. D'ailleurs, la paix du ménage ne fut pas troublée ; les amants étaient lâches, et reculaient devant la certitude d'un scandale. Sans en avoir conscience, ils en arrivèrent lentement au projet de se débarrasser de Michel. Un meurtre devait tout arranger, en leur permettant de s'aimer en liberté et selon la loi.
Un jour, ils décidèrent le mari à faire une partie de campagne1. On alla à Corbeil2, et là, lorsque le dîner eut été commandé, Jacques proposa et fit accepter une promenade en canot sur la Seine. Il prit les rames et descendit la rivière, tandis que ses compagnons chantaient et riaient comme des enfants.
Quand la barque fut en pleine Seine, cachée derrière les hautes futaies3d'une île, Jacques sai­sit brusquement Michel et essaya de le jeter à l'eau. Suzanne cessa de chanter ; elle détourna la tête, pâle, les lèvres serrées, silencieuse et frissonnante. Les deux hommes luttèrent un instant sur le bord de la barque qui s'enfonçait en craquant. Michel, surpris, ne pouvant comprendre, se défendit, muet, avec l'instinct d'une bête qu'on attaque ; il mordit Jacques à la joue, enleva presque le morceau, et tomba dans la rivière en appelant sa femme avec rage et terreur. Il ne savait pas nager.
Alors Jacques, prenant Suzanne dans ses bras, se jeta à l'eau de façon à faire chavirer la barque. Puis il se mit à crier, à appeler au secours. Il soutenait la jeune femme, et, comme il était excellent nageur, il atteignit aisément la rive, où plusieurs personnes se trouvaient déjà rassemblées.
La terrible comédie était jouée. Suzanne, évanouie et froide, gisait sur le sable ; Jacques pleurait, se désespérait, implorant de prompts secours pour son ami. Le lendemain, les journ­aux racontèrent l'accident, et les amants ayant toujours été aussi prudents que lâches, la pen­sée qu'un crime avait pu être commis ne vint à personne. Jacques en fut quitte pour expliquer4la large morsure de Michel, en disant qu'un clou de la barque lui avait déchiré la joue.
Il fallait attendre au moins treize mois. Les amants s'étaient concertés à l'avance et avaient décidé qu'ils agiraient avec la plus grande prudence. Ils évitèrent de se voir ; ils ne se rencontrèrent que devant témoins.
Le moindre empressement aurait peut-être éveillé les soupçons.
Jacques, pendant les huit premiers jours, alla régulièrement à la Morgue5chaque matin.
Quand il eut retrouvé et reconnu sur une des dalles blanches le cadavre de Michel, il le réclama au nom de la veuve et le fit enterrer. Il avait commis froidement le crime, et il éprouva un frisson d'épouvante en face de sa victime, horriblement défigurée, toute marbrée de taches bleues et vertes. Dès lors, il eut toujours devant les yeux le visage gonflé et grimaçant du noyé.
Dix-huit mois s'écoulèrent. Les amants se virent rarement ; à chaque rencontre, ils éprouvèrent un étrange malaise. Ils attribuèrent cette sensation pénible à la peur, à l'âpre désir qu'ils avaient d'en finir avec cette funèbre histoire, en se mariant et en goûtant enfin les douceurs de leur amour. Jacques souffrait surtout de sa solitude ; les dents de Michel avaient laissé sur sa joue des traces blanches, et il semblait parfois au meurtrier que ces cicatrices brûlaient sa chair et dévoraient son visage. Il espérait que Suzanne, sous ses baisers, apaiserait la cuisson des terribles brûlures.
Quand ils crurent avoir assez attendu, ils se marièrent, et toutes leurs connaissances applau­dirent. Ils goûtèrent, pendant les préparatifs de la noce, une joie nerveuse qui les trompa eux-­mêmes. La vérité était que, depuis le crime, ils frissonnaient tous deux la nuit, secoués par d'effrayants cauchemars, et qu'ils avaient hâte de s'unir contre leur épouvante pour la vaincre.
Lorsqu'ils se trouvèrent seuls dans la cham­bre nuptiale, ils s'assirent, embarrassés et inquiets, devant un feu clair qui éclairait la pièce de larges clartés jaunes.
Jacques voulut parler d'amour, mais sa bou­che était sèche, et il ne put trouver un mot ; Suzanne, glacée et comme morte, cherchait en elle avec désespoir sa passion qui s'en était allée de sa chair et de son cœur. […]
Le cadavre de Michel se mit entre Jacques et Suzanne. Au lit, ils s'écartaient l'un de l'autre et semblaient lui faire place. Dans leurs baisers, leurs lèvres devenaient froides, comme si la mort se fût placée entre leurs bouches. Et c'étaient des terreurs continuelles, des effrois brusques qui les séparaient, des hallucinations qui leur mon­traient leur victime partout et à chaque heure.
Cet homme et cette femme ne pouvaient plus s'aimer. Ils étaient tout à leur épouvante. Ils ne vivaient ensemble que pour se protéger contre le noyé. Parfois encore ils se serraient avec force l'un contre l'autre, s'unissaient avec désespoir, mais c'était afin d'échapper à leurs sinistres visions.
Puis la haine vint. Ils s'irritèrent contre leur crime, ils se désespérèrent d'avoir troublé leur vie à jamais. Alors ils s'accusèrent mutuellement. Jacques reprocha amèrement à Suzanne de l'avoir poussé au meurtre, et Suzanne lui cria qu'il mentait et qu'il était le seul coupable. La colère accroissait leurs angoisses, et chaque jour, pour le moindre souvenir, la querelle recom­mençait, plus âpre et plus cruelle. Les deux assassins tournaient ainsi comme des bêtes fau­ves, dans la vie de souffrance qu'ils s'étaient faite, se déchirant eux-mêmes, haletants, obligés de se taire. […]
Enfin se joua le dernier acte de ce drame poi­gnant. Après la haine, vinrent la crainte et la lâcheté ; les deux assassins eurent peur l'un de l'autre.
Ils comprirent qu'ils ne pouvaient vivre plus longtemps dans la fièvre du remords ; ils voyaient avec terreur leur abattement mutuel, et ils tremblaient en pensant que l'un d'eux par­lerait à coup sûr un jour ou l'autre.
Alors ils se surveillèrent ; leurs souffrances étaient intolérables, mais ils ne voulaient pas la délivrance par le châtiment. Ils se suivirent par­tout, ils s'étudièrent dans leurs moindres actes ; à chaque nouvelle querelle, ils se menaçaient de tout dire, puis ils se suppliaient à mains jointes de garder le silence, et ils restaient soupçonneux et farouches. Vie terrible, qui les traînait dans toutes les angoisses du remords et de l'effroi.
Ils en vinrent chacun à l'idée de se débarras­ser d'un complice redoutable. Suzanne espérait vivre plus calme, lorsqu'elle ne verrait plus la joue couturée de Jacques, et Jacques pensait pou­voir tuer son premier crime en tuant Suzanne.
Un jour, ils se surprirent, versant mutuelle­ment du poison dans leurs verres. Ils éclatèrent en sanglots, leur fièvre tomba, et ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Ils pleurèrent long­temps, demandant pardon, comprenant leur infa­mie, se disant que l'heure était venue de mourir. Ce fut là une dernière crise qui les soulagea.
Ils burent chacun le poison qu'ils avaient versé, et expirèrent à la même heure, liés dans la mort comme ils avaient été liés dans le crime. On trouva sur une table leur confession, et c'est après avoir lu ce testament sinistre, que j'ai pu écrire l'histoire de ce mariage d'amour.
Émile Zola (1840-1902), « Un mariage d'amour », nouvelle publiée dansLeFigaroen décembre 1866
1.Partie de campagne : promenade à la campagne. 2.Corbeil : ville située non loin de Paris, au confluent de la Seine et de l'Essonne.3.Futaies : forêt d'arbres.4. En fut quitte pour expliquer : n'eut qu'à expliquer. 5. Morgue : institut médico-légal où l'on entrepose les cadavre à identifier.

Je compare le roman à la nouvelle de Zola

Après avoir lu Un mariage d'amour, brève nouvelle écrite par Zola et ayantservi de base à Thérèse Raquin, répondez aux questions pour évaluer votre maîtrise du roman !
1. Quels commentaires pouvez-vous faire sur le titre de la nouvelle ? Pourquoi Zola a-t-il décidé de changer ce titre pour celui de Thérèse Raquin selon vous ?
2. Relevez trois éléments communs entre la nouvelle et le roman.
3. Relevez trois éléments qu'on ne trouve que dans le roman.
4. En faisant abstraction de la question de la longueur des textes, quelle version préférez-vous ? Apportez au moins trois arguments précis et détaillez-les.

Je m'évalue, je rédige et je donne mon avis

J'évalue ma compréhension

Je rédige des paragraphes construits

1. Montrez que le narrateur explique la crise vécue par les deux époux du point de vue du naturaliste. 
2. Relisez rapidement les passages descriptifs relatifs aux deux époux : comment apparaissent-ils ? 
3. Pourquoi peut-on parler d'un coup de théâtre raté pour Madame Raquin ? 
4. Quelles sont les différentes échappatoires de Laurent et de Thérèse pour supporter le poids de leur existence ? 
5. Proposez deux pistes ou axes de lecture pour la fin du roman (à partir de « Ils se regardèrent »). Quelles sont les deux pistes de lecture qu'il serait, selon vous, intéressant d'étudier dans cet extrait ? 

Je donne mon avis

1. Qu'avez-vous pensé de la fin du roman ? 
2. Que ressentez-vous à l'égard de ce couple formé par Thérèse et Laurent ? 
3. Si vous deviez juger Thérèse pour son crime, feriez-vous plutôt preuve de clémence ou de sévérité ? Votre réponse pourra être nuancée. 
4. Qu'aimeriez-vous dire à Thérèse, après avoir lu son histoire ?