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Étudier des passages précis

Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant.

Sommaire

Le meurtre de Camille - ExtraitLe meurtre de Camille - QuestionsArgenteuil, effet d'automne, Claude Monet, 1873
La scène de la morgue - ExtraitLa scène de la morgue - Questions
Tentative de dénonciation des amants - ExtraitTentative de dénonciation des amants - Questions

Le meurtre de Camille - Extrait

Laurent cessa de ramer et laissa descendre le canot au fil du courant.
En face, se dressait le grand massif rougeâtre des îles. Les deux rives, d’un brun sombre taché de gris, étaient comme deux larges bandes qui allaient se rejoindre à l’horizon. L’eau et le ciel semblaient coupés dans la même étoffe blanchâtre. Rien n’est plus douloureusement calme qu’un crépuscule d’automne. Les rayons pâlissent dans l’air frissonnant, les arbres vieillis jettent leurs feuilles. La campagne, brûlée par les rayons ardents de l’été, sent la mort venir avec les premiers vents froids. Et il y a, dans les cieux, des souffles plaintifs de désespérance. La nuit descend de haut, apportant des linceuls dans son ombre.
Les promeneurs se taisaient. Assis au fond de la barque qui coulait avec l’eau, ils regardaient les dernières lueurs quitter les hautes branches. Ils approchaient des îles. Les grandes masses rougeâtres devenaient sombres ; tout le paysage se simplifiait dans le crépuscule ; la Seine, le ciel, les îles, les coteaux n’étaient plus que des taches brunes et grises qui s’effaçaient au milieu d’un brouillard laiteux.
Camille, qui avait fini par se coucher à plat ventre, la tête au-dessus de l’eau, trempa ses mains dans la rivière.
— Fichtre ! que c’est froid ! s’écria-t-il. Il ne ferait pas bon de piquer une tête dans ce bouillon-là.
Laurent ne répondit pas. Depuis un instant il regardait les deux rives avec inquiétude ; il avançait ses grosses mains sur ses genoux, en serrant les lèvres. Thérèse, roide, immobile, la tête un peu renversée, attendait.
La barque allait s’engager dans un petit bras, sombre et étroit, s’enfonçant entre deux îles. On entendait, derrière l’une des îles, les chants adoucis d’une équipe de canotiers qui devaient remonter la Seine. Au loin, en amont, la rivière était libre.
Alors Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps.
Le commis éclata de rire.
— Ah ! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteries-là… Voyons, finis : tu vas me faire tomber.
Laurent serra plus fort, donna une secousse. Camille se tourna et vit la figure effrayante de son ami, toute convulsionnée. Il ne comprit pas ; une épouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une main rude qui le serrait à la gorge. Avec l’instinct d’une bête qui se défend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes.
— Thérèse ! Thérèse ! appela-t-il d’une voix étouffée et sifflante.
La jeune femme regardait, se tenant des deux mains à un banc du canot qui craquait et dansait sur la rivière. Elle ne pouvait fermer les yeux ; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur le spectacle horrible de la lutte. Elle était rigide, muette.
— Thérèse ! Thérèse ! appela de nouveau le malheureux qui râlait.
À ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs se détendaient. La crise qu’elle redoutait la jeta toute frémissante au fond de la barque. Elle y resta pliée, pâmée, morte.
Laurent secouait toujours Camille, en le serrant d’une main à la gorge. Il finit par l’arracher de la barque à l’aide de son autre main. Il le tenait en l’air, ainsi qu’un enfant, au bout de ses bras vigoureux. Comme il penchait la tête, découvrant le cou, sa victime, folle de rage et d’épouvante, se tordit, avança les dents et les enfonça dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de souffrance, lança brusquement le commis à la rivière, les dents de celui-ci lui emportèrent un morceau de chair.
Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux ou trois fois sur l’eau, jetant des cris de plus en plus sourds.

Le meurtre de Camille - Questions

Au préalable, à l'oral ou en quelques phrases à l'écrit, vous aurez soin de resituer le passage au sein du roman. Vous rappellerez notamment quelles sont les dynamiques à l'œuvre entre les trois personnages présents dans cet extrait. 
1. Beaucoup de lecteurs et de critiques de l'époque ont dit que cette scène de crime était particulièrement choquante. Essayez de vous replonger dans vos impressions de lecture lors de votre première découverte du roman et de dire ce qui a pu selon vous provoquer cette réaction.
2. Ce passage relate un meurtre, mais quels sont les éléments constitutifs de cet assassinat ? Relevez-en notamment les circonstances : mobile, victime, complice, assassin, lieu et heure, les différentes armes du crime et son déroulé précis. 
3. Intéressons-nous maintenant à chacun des trois protagonistes de ce meurtre : la victime, l'assassin et sa complice. Essayez de trouver pour chacun d'entre eux deux adjectifs susceptibles de les caractériser. Vous vous appuierez sur le texte pour justifier vos choix.
4. Quels rapports cet extrait entretient-il avec la peinture, notamment impressionniste ? Vous pourrez vous appuyer par exemple sur le tableau de Monet : « Argenteuil, effet d'automne », 1873.
Vous pourrez utiliser la valise lexicale suivante pour vous aider : lumineux, ombragé, clair-obscur, contre-jour, reflet, atmosphère, nuance, dégradé, camaïeux, contraste, couleurs chaudes, couleurs froides, couleurs ternes, couleurs vives, épais, lisse, translucide, opaque, perspective, premier plan, second plan.
5. Ce passage, parce qu'il est le pivot du roman, semble le refléter tout entier. En quoi cet extrait fait-il écho aux principales thématiques du roman ? En quoi est-il également annonciateur de la suite du roman ? 

Argenteuil, effet d'automne, Claude Monet, 1873


La scène de la morgue - Extrait

Laurent se donna la tâche de passer chaque matin par la Morgue, en se rendant à son bureau. Il s’était juré de faire lui-même ses affaires. Malgré les répugnances qui lui soulevaient le cœur, malgré les frissons qui le secouaient parfois, il alla pendant plus de huit jours, régulièrement, examiner le visage de tous les noyés étendus sur les dalles.
Lorsqu’il entrait, une odeur fade, une odeur de chair lavée l’écœurait, et des souffles froids couraient sur sa peau ; l’humidité des murs semblait alourdir ses vêtements, qui devenaient plus pesants à ses épaules. Il allait droit au vitrage qui sépare les spectateurs des cadavres ; il collait sa face pâle contre les vitres, il regardait. Devant lui s’alignaient les rangées de dalles grises. Çà et là, sur les dalles, des corps nus faisaient des taches vertes et jaunes, blanches et rouges ; certains corps gardaient leurs chairs vierges dans la rigidité de la mort ; d’autres semblaient des tas de viandes sanglantes et pourries. Au fond, contre le mur, pendaient des loques lamentables, des jupes et des pantalons qui grimaçaient sur la nudité du plâtre. Laurent ne voyait d’abord que l’ensemble blafard des pierres et des murailles, taché de roux et de noir par les vêtements et les cadavres. Un bruit d’eau courante chantait.
Peu à peu il distinguait les corps. Alors il allait de l’un à l’autre. Les noyés seuls l’intéressaient ; quand il y avait plusieurs cadavres gonflés et bleuis par l’eau, il les regardait avidement, cherchant à reconnaître Camille. Souvent, les chairs de leur visage s’en allaient par lambeaux, les os avaient troué la peau amollie, la face était comme bouillie et désossée. Laurent hésitait ; il examinait les corps, il tâchait de retrouver les maigreurs de sa victime. Mais tous les noyés sont gras ; il voyait des ventres énormes, des cuisses bouffies, des bras ronds et forts. Il ne savait plus, il restait frissonnant en face de ces haillons verdâtres qui semblaient se moquer avec des grimaces horribles.
Un matin, il fut pris d’une véritable épouvante. Il regardait depuis quelques minutes un noyé, petit de taille, atrocement défiguré. Les chairs de ce noyé étaient tellement molles et dissoutes, que l’eau courante qui les lavait les emportait brin à brin. Le jet qui tombait sur la face, creusait un trou à gauche du nez. Et, brusquement, le nez s’aplatit, les lèvres se détachèrent, montrant des dents blanches. La tête du noyé éclata de rire.
Chaque fois qu’il croyait reconnaître Camille, Laurent ressentait une brûlure au cœur. Il désirait ardemment retrouver le corps de sa victime, et des lâchetés le prenaient, lorsqu’il s’imaginait que ce corps était devant lui. Ses visites à la Morgue l’emplissaient de cauchemars, de frissons qui le faisaient haleter. Il secouait ses peurs, il se traitait d’enfant, il voulait être fort ; mais, malgré lui, sa chair se révoltait, le dégoût et l’effroi s’emparaient de son être, dès qu’il se trouvait dans l’humidité et l’odeur fade de la salle.
Quand il n’y avait pas de noyés sur la dernière rangée de dalles, il respirait à l’aise ; ses répugnances étaient moindres. Il devenait alors un simple curieux, il prenait un plaisir étrange à regarder la mort violente en face, dans ses attitudes lugubrement bizarres et grotesques. Ce spectacle l’amusait, surtout lorsqu’il y avait des femmes étalant leur gorge nue. Ces nudités brutalement étendues, tachées de sang, trouées par endroits, l’attiraient et le retenaient. Il vit, une fois, une jeune femme de vingt ans, une fille du peuple, large et forte, qui semblait dormir sur la pierre ; son corps frais et gras blanchissait avec des douceurs de teinte d’une grande délicatesse ; elle souriait à demi, la tête un peu penchée, et tendait la poitrine d’une façon provocante ; on aurait dit une courtisane vautrée, si elle n’avait eu au cou une raie noire qui lui mettait comme un collier d’ombre ; c’était une fille qui venait de se pendre par désespoir d’amour. Laurent la regarda longtemps, promenant ses regards sur sa chair, absorbé dans une sorte de désir peureux.
Chaque matin, pendant qu’il était là, il entendait derrière lui le va-et-vient du public qui entrait et qui sortait.
La Morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se payent gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un détour pour ne pas manquer une de ces représentations de la mort. Lorsque les dalles sont nues, les gens sortent désappointés, volés, murmurant entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu’il y a un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent des émotions à bon marché, s’épouvantent, plaisantent, applaudissent ou sifflent, comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en déclarant que la Morgue est réussie, ce jour-là.

La scène de la morgue - Questions

Vous commencerez, à l'oral ou brièvement à l'écrit, par situer précisément l'extrait au sein de l'œuvre, puis vous évoquerez brièvement dans quel état d'esprit se trouve Laurent à ce moment du récit. Vous répondrez ensuite à la question suivante : 
En quoi cet extrait est-il représentatif du scandale causé parThérèse Raquin,selon vous ? 
Vous évoquerez au moins trois éléments distincts et vous appuierez sur des citations précises. Vous inclurez dans votre réponse au moins trois propositions subordonnées de nature différente. 

Tentative de dénonciation des amants - Extrait

Thérèse faillit crier d’angoisse. Elle regardait les doigts de sa tante glisser sur la toile cirée, et il lui semblait que ces doigts traçaient son nom et l’aveu de son crime en caractères de feu. Laurent s’était levé violemment, se demandant s’il n’allait pas se précipiter sur la paralytique et lui briser le bras. Il crut que tout était perdu, il sentit sur son être la pesanteur et le froid du châtiment, en voyant cette main revivre pour révéler l’assassinat de Camille.
Madame Raquin écrivait toujours, d’une façon de plus en plus hésitante.
— C’est parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout d’un instant, en regardant les époux. Votre tante écrit vos deux noms : « Thérèse et Laurent… »
La vieille dame fit coup sur coup des signes d’affirmation, en jetant sur les meurtriers des regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut achever. Mais ses doigts s’étaient roidis, la volonté suprême qui les galvanisait, lui échappait ; elle sentait la paralysie remonter lentement le long de son bras, et de nouveau s’emparer de son poignet. Elle se hâta, elle traça encore un mot.
Le vieux Michaud lut à haute voix :
— « Thérèse et Laurent ont… »
Et Olivier demanda :
— Qu’est-ce qu’ils ont, vos chers enfants ?
Les meurtriers, pris d’une terreur folle, furent sur le point d’achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d’un coup, cette main fut prise d’une convulsion et s’aplatit sur la table ; elle glissa et retomba le long du genou de l’impotente, comme une masse de chair inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le châtiment. Michaud et Olivier se rassirent, désappointés, tandis que Thérèse et Laurent goûtaient une joie si âcre, qu’ils se sentaient défaillir sous le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine.
Grivet était vexé de ne pas avoir été cru sur parole. Il pensa que le moment était venu de reconquérir son infaillibilité en complétant la phrase inachevée de madame Raquin. Comme on cherchait le sens de cette phrase :
— C’est très-clair, dit-il, je devine la phrase entière dans les yeux de madame. Je n’ai pas besoin qu’elle écrive sur une table, moi ; un de ses regards me suffit… Elle a voulu dire : « Thérèse et Laurent ont bien soin de moi. »
Grivet dut s’applaudir de son imagination, car toute la société fut de son avis. Les invités se mirent à faire l’éloge des époux, qui se montraient si bons pour la pauvre dame.
— Il est certain, dit gravement le vieux Michaud, que madame Raquin a voulu rendre hommage aux tendres attentions que lui prodiguent ses enfants. Cela honore toute la famille.
Et il ajouta en reprenant ses dominos :
— Allons, continuons. Où en étions-nous ?… Grivet allait poser le double-six, je crois.
Grivet posa le double-six. La partie continua, stupide et monotone.

Tentative de dénonciation des amants - Questions

1. Quel plaisir de lecteur pouvons-nous avoir à relire cette scène du roman ? Qu’est-ce que Zola réussit alors à créer ? Selon vous, quels procédés d’écriture y contribuent particulièrement ?
2. Comment réagissent les différents protagonistes en observant ce que madame Raquin tente de faire ?
3. Écrit d'appropriation : à partir d’un moment précis du passage que vous choisirez vous-même, racontez la suite en imaginant que la scène se déroule en définitive différemment de ce que Zola nous propose. Faites en sorte d’assurer le même effet auprès de vos lecteurs que celui que nous avons identifié plus haut.
4. À la suite de ce texte d’invention, rédigez un paragraphe complémentaire où vous expliquerez comment vous avez essayé de produire cet effet et où vous présenterez les procédés d’écriture auxquels vous avez recouru à votre tour.