Phèdre de Racine, acte II, scène 6 - Extrait
ISMÈNE.
Je sais de ses froideurs tout ce que l’on récite ;
Mais j’ai vu près de vous ce superbe Hippolyte ;
Et même, en le voyant, le bruit de sa fierté
A redoublé pour lui ma curiosité.
Sa présence à ce bruit n’a point paru répondre :
Dès vos premiers regards je l’ai vu se confondre ;
Ses yeux, qui vainement voulaient vous éviter,
Déjà pleins de langueur, ne pouvaient vous quitter.
Le nom d’amant peut-être offense son courage ;
Mais il en a les yeux, s’il n’en a le langage.
ARICIE.
Que mon cœur, chère Ismène, écoute avidement
Un discours qui peut-être a peu de fondement !
Ô toi qui me connais, te semblait-il croyable
Que le triste jouet d’un sort impitoyable,
Un cœur toujours nourri d’amertume et de pleurs,
Dût connaître l’amour et ses folles douleurs ?
Reste du sang d’un roi noble fils de la Terre,
Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre :
J’ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison,
Six frères… Quel espoir d’une illustre maison !
Le fer moissonna tout ; et la terre humectée
But à regret le sang des neveux d’Érechtée.
Tu sais, depuis leur mort, quelle sévère loi
Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi :
On craint que de la sœur les flammes téméraires
Ne raniment un jour la cendre de ses frères.
Mais tu sais bien aussi de quel œil dédaigneux
Je regardais ce soin d’un vainqueur soupçonneux :
Tu sais que, de tout temps à l’amour opposée,
Je rendais souvent grâce à l’injuste Thésée,
Dont l’heureuse rigueur secondait mes mépris.
Mes yeux alors, mes yeux n’avaient pas vu son fils.
Non que par les yeux seuls lâchement enchantée,
J’aime en lui sa beauté, sa grâce tant vantée ;
Présents dont la nature a voulu l’honorer,
Qu’il méprise lui-même, et qu’il semble ignorer :
J’aime, je prise en lui de plus nobles richesses,
Les vertus de son père, et non point les faiblesses ;
J’aime, je l’avouerai, cet orgueil généreux
Qui jamais n’a fléchi sous le joug amoureux.
Phèdre en vain s’honorait des soupirs de Thésée :
Pour moi, je suis plus fière, et fuis la gloire aisée
D’arracher un hommage à mille autres offert,
Et d’entrer dans un cœur de toutes parts ouvert.
Mais de faire fléchir un courage inflexible,
De porter la douleur dans une âme insensible,
D’enchaîner un captif de ses fers étonné,
Contre un joug qui lui plaît vainement mutiné ;
C’est là ce que je veux, c’est là ce qui m’irrite.
Hercule à désarmer coûtait moins qu’Hippolyte ;
Et vaincu plus souvent, et plus tôt surmonté,
Préparait moins de gloire aux yeux qui l’ont dompté.
Mais, chère Ismène, hélas ! quelle est mon imprudence !
On ne m’opposera que trop de résistance :
Tu m’entendras peut-être, humble dans mon ennui,
Gémir du même orgueil que j’admire aujourd’hui.
Hippolyte aimerait ! Par quel bonheur extrême
Aurais-je pu fléchir…
ISMÈNE.
Vous l’entendrez lui-même :
Il vient à vous.
Phèdre de Racine, acte V, scène 1 - Extrait
HIPPOLYTE, ARICIE, ISMÈNE.
ARICIE.
Quoi ! vous pouvez vous taire en ce péril extrême ?
Vous laissez dans l’erreur un père qui vous aime ?
Cruel, si de mes pleurs méprisant le pouvoir,
Vous consentez sans peine à ne me plus revoir,
Partez ; séparez-vous de la triste Aricie ;
Mais du moins en partant assurez votre vie.
Défendez votre honneur d’un reproche honteux,
Et forcez votre père à révoquer ses vœux :
Il en est temps encor. Pourquoi, par quel caprice,
Laissez-vous le champ libre à votre accusatrice ?
Éclaircissez Thésée.
HIPPOLYTE.
Eh ! que n’ai-je point dit ?
Ai-je dû mettre au jour l’opprobre de son lit ?
Devais-je, en lui faisant un récit trop sincère,
D’une indigne rougeur couvrir le front d’un père ?
Vous seule avez percé ce mystère odieux.
Mon cœur pour s’épancher n’a que vous et les dieux.
Je n’ai pu vous cacher, jugez si je vous aime,
Tout ce que je voulais me cacher à moi-même.
Mais songez sous quel sceau je vous l’ai révélé :
Oubliez, s’il se peut, que je vous ai parlé,
Madame ; et que jamais une bouche si pure
Ne s’ouvre pour conter cette horrible aventure.
Sur l’équité des dieux osons nous confier ;
Ils ont trop d’intérêt à me justifier :
Et Phèdre, tôt ou tard de son crime punie,
N’en saurait éviter la juste ignominie.
C’est l’unique respect que j’exige de vous.
Je permets tout le reste à mon libre courroux :
Sortez de l’esclavage où vous êtes réduite ;
Osez me suivre, osez accompagner ma fuite ;
Arrachez-vous d’un lieu funeste et profané,
Où la vertu respire un air empoisonné ;
Profitez, pour cacher votre prompte retraite,
De la confusion que ma disgrâce y jette.
Je vous puis de la fuite assurer les moyens :
Vous n’avez jusqu’ici de gardes que les miens ;
De puissants défenseurs prendront notre querelle ;
Argos nous tend les bras, et Sparte nous appelle :
À nos amis communs portons nos justes cris ;
Ne souffrons pas que Phèdre, assemblant nos débris,
Du trône paternel nous chasse l’un et l’autre,
Et promette à son fils ma dépouille et la vôtre.
L’occasion est belle, il la faut embrasser…
Quelle peur vous retient ? vous semblez balancer ?
Votre seul intérêt m’inspire cette audace :
Quand je suis tout de feu, d’où vous vient cette glace ?
Sur les pas d’un banni craignez-vous de marcher ?
ARICIE.
Hélas ! qu’un tel exil, seigneur, me serait cher !
Dans quels ravissements, à votre sort liée,
Du reste des mortels je vivrais oubliée !
Mais n’étant point unis par un lien si doux,
Me puis-je avec honneur dérober avec vous ?
Je sais que, sans blesser l’honneur le plus sévère,
Je me puis affranchir des mains de votre père :
Ce n’est point m’arracher du sein de mes parents ;
Et la fuite est permise à qui fuit ses tyrans.
Mais vous m’aimez, seigneur ; et ma gloire alarmée…
HIPPOLYTE.
Non, non, j’ai trop de soin de votre renommée.
Un plus noble dessein m’amène devant vous :
Fuyez vos ennemis, et suivez votre époux.
Phèdre de Racine, acte V, scène 3 - Extrait
THÉSÉE, ARICIE.
THÉSÉE.
Vous changez de couleur, et semblez interdite,
Madame : que faisait Hippolyte en ce lieu ?
ARICIE.
Seigneur, il me disait un éternel adieu.
THÉSÉE.
Vos yeux ont su dompter ce rebelle courage ;
Et ses premiers soupirs sont votre heureux ouvrage.
ARICIE.
Seigneur, je ne vous puis nier la vérité :
De votre injuste haine il n’a pas hérité ;
Il ne me traitait point comme une criminelle.
THÉSÉE.
J’entends : il vous jurait une amour éternelle.
Ne vous assurez point sur ce cœur inconstant ;
Car à d’autres que vous il en jurait autant.
ARICIE.
Lui, seigneur ?
THÉSÉE.
Vous deviez le rendre moins volage :
Comment souffriez-vous cet horrible partage ?
ARICIE.
Et comment souffrez-vous que d’horribles discours
D’une si belle vie osent noircir le cours ?
Avez-vous de son cœur si peu de connaissance ?
Discernez-vous si mal le crime et l’innocence ?
Faut-il qu’à vos yeux seuls un nuage odieux
Dérobe sa vertu, qui brille à tous les yeux ?
Ah ! c’est trop le livrer à des langues perfides.
Cessez : repentez-vous de vos vœux homicides ;
Craignez, seigneur, craignez que le ciel rigoureux
Ne vous haïsse assez pour exaucer vos vœux.
Souvent dans sa colère il reçoit nos victimes :
Ses présents sont souvent la peine de nos crimes.
THÉSÉE.
Non, vous voulez en vain couvrir son attentat ;
Votre amour vous aveugle en faveur de l’ingrat.
Mais j’en crois des témoins certains, irréprochables :
J’ai vu, j’ai vu couler des larmes véritables.
ARICIE.
Prenez garde, seigneur : vos invincibles mains
Ont de monstres sans nombre affranchi les humains ;
Mais tout n’est pas détruit, et vous en laissez vivre
Un… Votre fils, seigneur, me défend de poursuivre.
Instruite du respect qu’il veut vous conserver,
Je l’affligerais trop si j’osais achever.
J’imite sa pudeur, et fuis votre présence
Pour n’être pas forcée à rompre le silence.