Revenir
Revenir

Des personnages de roman face à Phèdre

Le narrateur se trouve dans un théâtre parisien afin de voir, pour la seconde fois de sa vie,la Berma(alter...

Sommaire

CorpusLe côté de Guermantes, Marcel Proust, 1920La Curée, Émile Zola, 1871
QuestionsPersonnages de roman face à Phèdre - Activités

Corpus

Le côté de Guermantes, Marcel Proust, 1920

Le narrateur se trouve dans un théâtre parisien afin de voir, pour la seconde fois de sa vie,la Berma(alter egoromanesque de la fameuse comédienne Sarah Bernhardt) dans le rôle de Phèdre.
Celle-ci venait d’entrer en scène. Et alors, ô miracle, comme ces leçons que nous nous sommes vainement épuisés à apprendre le soir et que nous retrouvons en nous, sues par cœur, après que nous avons dormi, comme aussi ces visages des morts que les efforts passionnés de notre mémoire poursuivent sans les retrouver, et qui, quand nous ne pensons plus à eux, sont là devant nos yeux, avec la ressemblance de la vie, le talent de la Berma qui m’avait fui quand je cherchais si avidement à en saisir l’essence, maintenant, après ces années d’oubli, dans cette heure d’indifférence, s’imposait avec la force de l’évidence à mon admiration. Autrefois, pour tâcher d’isoler ce talent, je défalquais1en quelque sorte de ce que j’entendais le rôle lui-même, le rôle, partie commune à toutes les actrices qui jouaient Phèdre et que j’avais étudié d’avance pour que je fusse capable de le soustraire, de ne recueillir comme résidu que le talent de Mme Berma. Mais ce talent que je cherchais à apercevoir en dehors du rôle, il ne faisait qu’un avec lui. Tel pour un grand musicien (il paraît que c’était le cas pour Vinteuil2quand il jouait du piano), son jeu est d’un si grand pianiste qu’on ne sait même plus si cet artiste est pianiste du tout, parce que (n’interposant pas tout cet appareil d’efforts musculaires, çà et là couronnés de brillants effets, toute cette éclaboussure de notes où du moins l’auditeur qui ne sait où se prendre croit trouver le talent dans sa réalité matérielle, tangible) ce jeu est devenu si transparent, si rempli de ce qu’il interprète, que lui-même on ne le voit plus, et qu’il n’est plus qu’une fenêtre qui donne sur un chef-d’œuvre. Les intentions entourant comme une bordure majestueuse ou délicate la voix et la mimique d’Aricie, d’Ismène, d’Hippolyte, j’avais pu les distinguer ; mais Phèdre se les était intériorisées, et mon esprit n’avait pas réussi à arracher à la diction et aux attitudes, à appréhender dans l’avare simplicité de leurs surfaces unies, ces trouvailles, ces effets qui n’en dépassaient pas, tant ils s’y étaient profondément résorbés. La voix de la Berma, en laquelle ne subsistait plus un seul déchet de matière inerte et réfractaire à l’esprit, ne laissait pas discerner autour d’elle cet excédent de larmes qu’on voyait couler, parce qu’elles n’avaient pu s’y imbiber, sur la voix de marbre d’Aricie ou d’Ismène, mais avait été délicatement assouplie en ses moindres cellules comme l’instrument d’un grand violoniste chez qui on veut, quand on dit qu’il a un beau son, louer non pas une particularité physique mais une supériorité d’âme ; et comme dans le paysage antique où à la place d’une nymphe disparue il y a une source inanimée, une intention discernable et concrète s’y était changée en quelque qualité du timbre, d’une limpidité étrange, appropriée et froide. Les bras de la Berma que les vers eux-mêmes, de la même émission par laquelle ils faisaient sortir sa voix de ses lèvres, semblaient soulever sur sa poitrine, comme ces feuillages que l’eau déplace en s’échappant ; son attitude en scène qu’elle avait lentement constituée, qu’elle modifierait encore, et qui était faite de raisonnements d’une autre profondeur que ceux dont on apercevait la trace dans les gestes de ses camarades, mais de raisonnements ayant perdu leur origine volontaire, fondus dans une sorte de rayonnement où ils faisaient palpiter, autour du personnage de Phèdre, des éléments riches et complexes, mais que le spectateur fasciné prenait, non pour une réussite de l’artiste mais pour une donnée de la vie ; ces blancs voiles eux-mêmes, qui, exténués et fidèles, semblaient de la matière vivante et avoir été filés par la souffrance mi-païenne, mi-janséniste, autour de laquelle ils se contractaient comme un cocon fragile et frileux ; tout cela, voix, attitudes, gestes, voiles, n’étaient, autour de ce corps d’une idée qu’est un vers (corps qui, au contraire des corps humains, n’est pas devant l’âme comme un obstacle opaque qui empêche de l’apercevoir mais comme un vêtement purifié, vivifié où elle se diffuse et où on la retrouve), que des enveloppes supplémentaires qui, au lieu de la cacher, rendaient plus splendidement l’âme qui se les était assimilées et s’y était répandue, que des coulées de substances diverses, devenues translucides, dont la superposition ne fait que réfracter plus richement le rayon central et prisonnier qui les traverse et rendre plus étendue, plus précieuse et plus belle la matière imbibée de flamme où il est engainé. Telle l’interprétation de la Berma était, autour de l’œuvre, une seconde œuvre vivifiée aussi par le génie.
Marcel Proust,À la recherche du temps perdu, tome 3 :Le côté de Guermantes, 1920
1.Défalquais : retranchais, soustrayais.2.Vinteuil : personnage du roman de Proust, professeur de piano et compositeur renommé à Paris.

La Curée, Émile Zola, 1871

Maxime Saccard emmène Renée, sa belle-mère avec qui il entretient une relation, assister à une représentation dePhèdre. 
Un soir, ils allèrent ensemble au Théâtre-Italien. Ils n’avaient seulement pas regardé l’affiche. Ils voulaient voir une grande tragédienne italienne, la Ristori qui faisait alors courir tout Paris, et à laquelle la mode leur commandait de s’intéresser. On donnait Phèdre. Il se rappelait assez son répertoire classique, elle savait assez d’italien pour suivre la pièce. Et même ce drame leur causa une émotion particulière, dans cette langue étrangère dont les sonorités leur semblaient, par moments, un simple accompagnement d’orchestre soutenant la mimique des acteurs. Hippolyte était un grand garçon pâle, très médiocre, qui pleurait son rôle.
— Quel godiche ! murmurait Maxime.
Mais la Ristori, avec ses fortes épaules secouées par les sanglots, avec sa face tragique et ses gros bras, remuait profondément Renée. Phèdre était du sang de Pasiphaé, et elle se demandait de quel sang elle pouvait être, elle, l’incestueuse des temps nouveaux. Elle ne voyait de la pièce que cette grande femme traînant sur les planches le crime antique. Au premier acte, quand Phèdre fait à Œnone la confidence de sa tendresse criminelle ; au second, lorsqu’elle se déclare, toute brûlante, à Hippolyte ; et, plus tard, au quatrième, lorsque le retour de Thésée l’accable, et qu’elle se maudit, dans une crise de fureur sombre, elle emplissait la salle d’un tel cri de passion fauve, d’un tel besoin de volupté surhumaine, que la jeune femme sentait passer sur sa chair chaque frisson de son désir et de ses remords.
— Attends, murmurait Maxime à son oreille, tu vas entendre le récit de Théramène. Il a une bonne tête, le vieux !
Et il murmura d’une voix creuse :
À peine nous sortions des portes de Trézène,
Il était sur son char…
Mais Renée, quand le vieux parla, ne regarda plus, n’écouta plus. Le lustre l’aveuglait, les chaleurs étouffantes lui venaient de toutes ces faces pâles tendues vers la scène. Le monologue continuait, interminable. Elle était dans la serre, sous les feuillages ardents, et elle rêvait que son mari entrait, la surprenait aux bras de son fils. Elle souffrait horriblement, elle perdait connaissance, quand le dernier râle de Phèdre, repentante et mourant dans les convulsions du poison, lui fit rouvrir les yeux. La toile tombait. Aurait-elle la force de s’empoisonner, un jour ? Comme son drame était mesquin et honteux à côté de l’épopée antique ! et tandis que Maxime lui nouait sous le menton sa sortie de théâtre, elle entendait encore gronder derrière elle cette rude voix de la Ristori, à laquelle répondait le murmure complaisant d’Œnone.
Dans le coupé1, le jeune homme causa tout seul, il trouvait en général la tragédie « assommante, » et préférait les pièces des Bouffes2. Cependant Phèdre était « corsée. » Il s’y était intéressé, parce que… Et il serra la main de Renée, pour compléter sa pensée. Puis une idée drôle lui passa par la tête, et il céda à l’envie de faire un mot :
— C’est moi, murmura-t-il, qui avais raison de ne pas m’approcher de la mer, à Trouville3.
Renée, perdue au fond de son rêve douloureux, se taisait. Il fallut qu’il répétât sa phrase.
— Pourquoi ? demanda-t-elle étonnée, ne comprenant pas.
— Mais le monstre…
Et il eut un petit ricanement. Cette plaisanterie glaça la jeune femme. Tout se détraqua dans sa tête. La Ristori n’était plus qu’un gros pantin qui retroussait son péplum4et montrait sa langue au public comme Blanche Müller, au troisième acte de la Belle Hélène5, Théramène dansait le cancan6, et Hippolyte mangeait des tartines de confiture en se fourrant les doigts dans le nez.
Émile Zola,La Curée,1871
1.Coupé : voiture fermée tirée par un ou deux chevaux.2.Bouffes : salle de théâtre située à Paris.3.Trouville : station balnéaire normande.4.Retroussait son péplum : remontait sa toge.5.Blanche Müller, au troisième acte de La Belle Hélène : Blanche Müller est une actrice en vogue dans le roman de Zola et La Belle Hélène un opéra comique (pièce alternant dialogues et chants) dont elle assure le rôle-titre.6.Cancan : danse de cabaret.

Questions

Personnages de roman face à Phèdre - Activités

Activité préalable
Vous évoquerez brièvement à l'écrit un spectacle auquel vous avez assisté et ce que vous avez ressenti face à celui-ci. Votre travail utilisera au moins deux subordonnées relatives. 
Questions
1. Quels sont les différents sentiments éprouvés par les personnages devant ces représentations dePhèdre? Qu'est-ce qui provoque ces sentiments ? 
2. Quelles réflexions sur l'art théâtral ces extraits offrent-ils au lecteur ? 
Prolongement
À votre tour, imaginez un récit dans lequel un ou plusieurs personnage effectuent une sortie au théâtre pour aller voirPhèdre. Il peut s'agir d'une sortie scolaire, familiale ou solitaire, ou encore d'un rendez-vous amoureux.
Vous pourrez recourir à une narration à la première ou la troisième personne. Votre travail, qui fera une page environ, contiendra des éléments de description (que voient les personnages sur scène ou dans la salle ?), réfèrera à des aspects précis de la pièce de Racine et mettra l'accent sur les sentiments éprouvés par les spectateurs.
Vous pourrez adopter un ton aussi bien comique que lyrique, selon vos envies.