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Il s’avance à pas lents trouver la jeune reine.
Sur ses pieds délicats sa langue se promène.
Europe, de sa bouche, en le voyant si beau,
Vient essuyer l’écume, et baise1le taureau.
5Il mugit doucement : la flûte de Lydie2
Chante une moins suave et tendre mélodie.
Il s’incline à ses pieds ; tient sur elle les yeux,
Lui montre la beauté de son flanc spacieux ;
Soudain : « Venez, venez, ô mes chères compagnes,
10Dit-elle, de nos jeux égayons ces campagnes ;
Sur ce taureau si doux nous allons nous asseoir ;
Son large dos pourra toutes nous recevoir,
Toutes nous emporter, comme un vaste navire.
C’est un esprit humain qui sans doute l’inspire.
15Nul autre ne s’est vu qui pût lui ressembler.
Il lui manque une voix. Il voudrait nous parler. »
Elle dit et s’assied. La troupe à l’instant même
Vient ; mais se relevant sous le fardeau qu’il aime
Le Dieu fuit vers la mer. L’imprudente soudain
20Les appelle à grands cris, pleure, leur tend la main ;
Elles courent ; mais lui, qui de loin les devance,
Comme un léger dauphin dans les ondes s’élance.
En foule, sur les flancs de leurs monstres nageurs,
Les filles de Nérée3autour des voyageurs
25Sortent. Le roi des eaux, calmant la vague amère,
Fraye, agile pilote, une voie à son frère ;
D’hyménée4, auprès d’eux, les humides Tritons5
Sur leurs conques d’azur répètent les chansons.
Sur le front du taureau la belle palpitante
30S’appuie, et l’autre main tient sa robe flottante
Qu’à bonds impétueux souillerait l’eau des mers.
Autour d’elle son voile épandu dans les airs,
Comme le lin qui pousse une nef passagère,
S’enfle, et sur son amant la soutient plus légère.
35Mais, dès que nul rivage à son timide effroi,
Nul mont ne s’offrit plus, qu’elle n’eût devant soi
Rien qu’une mer immense et le ciel sur sa tête,
Promenant autour d’elle une vue inquiète :
« Dieu taureau, quel es-tu ? Parle, taureau trompeur,
40Où me vas-tu porter ? N’en as-tu point de peur
De ces flots ? Car ces flots aux poupes vagabondes
Cèdent ; mais les troupeaux craignent les mers profondes.
Où sera la pâture, et l’eau douce pour toi ?
Es-tu Dieu ? Mais des Dieux que ne suis-tu la loi ?
45La terre aux dauphins, l’onde aux taureaux est fermée.
Mais toi seul sur la terre et sur l’onde animée
Cours. Tes pieds sont la rame ouvrant le sein des mers
Et bientôt des oiseaux peut-être dans les airs
Iras-tu joindre aussi la volante famille
50Ô palais de mon père ! Ô malheureuse fille,
Qui pour tenter sur l’onde un voyage nouveau,
Seule, errante, ai suivi ce perfide taureau !
Et toi, maître des flots, favorise ma route !
Mon invisible appui se montrera sans doute ;
55Sans doute ce n’est pas sans un pouvoir divin,
Que s’aplanit sous moi cet humide chemin. »
Elle dit. A ces mots, pour la tirer de peine,
Du quadrupède amant sort une voix humaine.
« Ô vierge, ne crains point les fureurs de la mer ;
60Dans ce taureau nageur tu presses Jupiter.
Je me choisis en maître une forme, un visage.
Mon amour, ta beauté m’ont sous ce corps sauvage
Fait mesurer des flots cet empire inconstant.
La Crète, île fameuse, est le bord qui t’attend.
65Il m’a nourri moi-même. Et là, ta destinée
Te promet de grands rois, fils de notre hyménée. »
Il dit : le bord paraît. Les Heures6, en ce lieu,
Ont préparé son lit. Il se relève Dieu,
Détache la ceinture à la belle étrangère,
70Et la Vierge en ses bras devient épouse et mère.