Pleurez, doux alcyons1! ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis2, doux alcyons, pleurez !
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine3!
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine4:
5Là, l’hymen5, les chansons, les flûtes, lentement,
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a, pour cette journée,
Sous le cèdre6enfermé sa robe d’hyménée
Et l’or dont au festin ses bras seront parés
10Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
L’enveloppe : étonnée7, et loin des matelots,
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.
15Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine !
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d’un rocher
Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
Par ses ordres bientôt les belles Néréides
20S’élèvent au-dessus des demeures humides,
Le poussent au rivage, et dans ce monument8
L’ont, au cap du Zéphyr9, déposé mollement ;
Et de loin, à grands cris appelant leurs compagnes,
Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes,
25Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,
Répétèrent, hélas ! autour de son cercueil :
« Hélas ! chez ton amant tu n’es point ramenée,
Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée,
L’or autour de tes bras n’a point serré de nœuds,
30Et le bandeau d’hymen n’orna point tes cheveux. »
1.Alcyons : oiseaux des mers dont la légende dit qu'ils faisaient leur nid sur les flots.
2.Thétis : divinité marine, une des Néréides (les filles de Nérée).
3.Tarentine : Tarente est un port situé dans le sud-est de l'Italie. Chénier parle donc d’une jeune fille de Tarente.
4.Camarine : port de Sicile.
5.Hymen : cortège nuptial ou mariage.
6.Cèdre : coffret en bois de cèdre désigné par métonymie.
7.Étonnée : le vent l'enveloppe, ce qui la surprend. « Étonnée » a ici le sens classique de « paralysée de frayeur ».
8.Ce monument : le tombeau de Myrto.
9.Cap du Zéphir : promontoire situé en Italie méridionale, au sud de Locres, à mi-chemin entre Tarente et Camarine.
Entraînement au commentaire
Vous étudierez le poème « La Jeune Tarentine » sous la forme d'un commentaire en deux parties.
Vous pourrez organiser votre lecture de cette façon :
I. Le récit d’une mort injuste
II. Un poème empli de charme et de douceur
Entraînement au commentaire - Coup de pouce
1. Quel mot relatif à la situation de la jeune fille n’est jamais prononcé dans le poème ? Pourquoi cette absence ?
2. Quel est le temps verbal dominant ? Quelle image de la mort l’emploi de ce temps dessine-t-il ?
3. Dégagez les grandes étapes du récit. Intéressez-vous particulièrement à la rupture opérée par le vers 11, au rythme des vers 11 à 14 et aux appositions « seule sur la proue » et « invoquant les étoiles ».
4. Quelles sont les deux images de la jeune fille que fait alterner le poème ?
5. Par quel procédé grammatical tout espoir est-il annihilé dans les quatre derniers vers ?
6. Étudiez l’invocation des deux premiers vers.
7. Comment Myrto entre-t-elle dans l’univers du mythe ? Étudiez l’évocation visuelle et sonore du cortège qui accompagne Myrto.
Plan
I. Le récit d’une mort injuste
- La mort est présente mais avec pudeur (voir la réponse à la question 2).
- Le poème est le récit d’un drame en trois actes (voir la réponse à la question 3).
- Les fastes du mariage, renvoyant à la vie, sont annihilés par la répétition anaphorique des négations (voir la réponse à la question 5).
II. Un poème empli de charme et de douceur
- L’horreur de la mort est estompée (voir la réponse à la question 1).
- Le texte fait alterner deux images de la jeune fille, celle de la défunte et celle de la future mariée (voir la réponse à la question 4).
- L’association entre la mort et la mythologie contribue également à rendre le poème émouvant (voir les réponses aux questions 6 et 7).
Rédaction de l’introduction et de la conclusion du commentaire - Activité
1. Complétez cette proposition d'introduction de commentaire.
[Amorce au choix :]
- Proposition 1 : De nombreux poèmes antiques relatent la chute dans les flots d’une jeune vierge lors de la traversée vers le lieu de ses noces. C’est cette tradition que reprend le poète français André Chénier dans l’un de ses poèmes les plus célèbres.
- Proposition 2 : Si Chénier est souvent connu pour être le poète engagé et sacrifié par la Révolution, son inspiration est très diverse en fait et toute une partie de sa production est marquée par la douceur, l’harmonie, possiblement la tristesse.
[Présentation du texte :]
Le poème « La Jeune Tarentine », tiré desBucoliques, est justement le récit de ... .
[Problématique :]
Nous nous demanderons comment le poète parvient à adoucir la mort de la Jeune Tarentine.
[Annonce du plan :]
Pour répondre à cette question, nous allons montrer ..., puis nous montrerons ... .
2. Complétez cette proposition de conclusion de commentaire.
[Reprise des axes :]
« La Jeune Tarentine » est le récit d’une mort injuste par noyade mais l’écriture poétique de Chénier en adoucit la ... .
[Ouverture :]
Chénier a ainsi contribué à faire de la jeune noyée un véritable mythe que l’on retrouvera par exemple chez ... .