Jean Molinet, « À l'Empereur », 2e moitié du XVe siècle - Texte
Jean Molinet (1435-1507) est un poète et chroniqueur au service de l'empereur Maximilen premier.NB :Plusieurs graphies anciennes ont été conservées dans ce poème.
Aigleimpérant1sur mondaine2macyne,
Roitriomphant, de prouesse racyne,
Duc, d'archiduc père, et chef du toison3,
Autrice usant de fer à grand foison4,
Phénixsans pair, né sur bonne planette,
Coulon bénin qui la penséea nette,
Coqbien chantant, si le Turc t'escarmouche5,
Mets-leaux abois, comme un chien quis'émouche6,
Oie7ta voix, ton ost8, cheval etpie9!
Pou veillonssur celui qui nous épie,
Pélicanvif, qui sur nous sang épands ;
Griffonhideux, ennemis agrippant.
À louerest ton sens, point n'esbutor10,
Grue, corbeaux, ni Midas11quibut or ;
Faisantdictiers12, te donne ce quej'ai,
Divers oiseauxen lieu de papegai13.
1.Impérant : régnant.
2.Mondaine : qui appartient au monde.
3.Toison : désigne ici un ordre de chevalerie.
4.Foison : quantité.
5.Escarmouche : attaque.
6.S'émouche : se débarrasser de mouches.
7.Oie : écoute.
8.Ost : armée.
9.Pie : infanterie.
10.Butor : personne stupide.
11.Midas : roi biblique qui avait le pouvoir de transformer en or tout ce qu'il touchait.
12.Dictiers : pièces en vers.
13.Papegai : perroquet.
Jean Molinet, « La Ressource du petit peuple », 1481 - Texte
VÉRITÉ
Princes puissants qui trésors affinez1
Et ne finez2de forger grands discors3,
Qui dominez, qui le peuple aminez4,
Qui ruminez, qui gens persécutez,
Et tourmentez les âmes et les corps,
Tous vos recors5sont de piteux ahors6;
Vous êtes hors d'excellence boutez7:
Pauvres gens sont à tous lieux reboutez8.
Que faites-vous, qui perturbez le monde
Par guerre immonde et criminels assauts,
Qui tempêtez et terre et mer profonde
Par feu, par fronde et glaive furibonde,
Si qu'il9n'abonde aux champs que vieilles saulx10?
Vous faites sauts et mangez bonhomeaulx11,
Villes, hameaux et n'y sauriez forger
La moindre fleur qui soit en leur verger.
Êtes-vous dieux, êtes-vous demi-dieux,
Argus12plein d'yeux, ou anges incarnez ?
Vous êtes faits, et nobles et gentieux13,
D'humains outils14, en ces terrestres lieux,
Non pas des cieux, mais tous de mère nés ;
Battez, tonnez, combattez, bastonnez
Et hutinez15, jusques aux têtes fendre
Contre la mort nul ne se peut défendre.
Tranchez, coupez, détranchez, découpez,
Frappez, happez bannières et barons,
Lanchiez16, hurtez17, balanciez, behourdez18,
Quérez19, trouvez, conquérez, controuvez20,
Cornez21, sonnez trompettes et clairons,
Fendez talons, pourfendez orteillons,
Tirez canons, faites grands espourris22:
Dedans cent ans vous serez tous pourris.
On trouve aux champs pastoureaux23sans brebis,
Clercs sans habits, prêtres sans bréviaire
Châteaux sans tours, granges sans fouragiz24,
Bourgs sans logis, étables sans seulis25,
Chambres sans lits, autels sans luminaire,
Murs sans parfaire26, églises sans refaire,
Villes sans maire et cloîtres sans nonnettes
Guerre commet plusieurs faits deshonnêtes.
Chartreux27, chartriers, charetons28, charpentiers
Moutons, moustiers29, manouvriers, marissaux30,
Villes, vilains, villages, vivandiers,
Hameaux, hotiers31, hôpitaux, hôteliers,
Bouveaux32, bouviers33, bosquillons34, bonhommeaulx,
Fourniers, fournaulx, fèves, fains, fleurs et fruits
Par vos gens sont indigents ou détruits.
[...]
1.Affinez : épuisez.
2.Finez : finissez.
3.Discors : discordes.
4.Aminez : dirigez.
5.Recors : souvenirs, au sens de « les souvenirs que vous laissez ».
6.Ahors : cris de douleur.
7.Boutez : poussés.
8.Reboutez : chassés.
9.Si qu'il : si bien qu'il.
10.Saulx : saules.
11.Bonhomeaulx : hommes, vassaux.
12.Argus : géant mythologique doté de cent yeux.
13.Gentieux : de bonne race.
14.Outils : éléments, objets (au sens d'organes).
15.Hutinez : se quereller.
16.Lanchiez : combattre à la lance.
17.Hurtez : heurter, frapper.
18.Behourdez : combattez à la lance.
19.Quérez : cherchez.
20.Controuvez : mentez.
21. Cornez : jouer du cor.
22. Espourris : bruits.
23. Pastoureaux : bergers.
24. Fouragiz : fourrage.
25. Seulis : selles.
26. Parfaire : achèvement.
27. Chartreux : membre d'un ordre religieux.
28. Charetons : charretier.
29. Moustiers : monastères.
30. Marissaux : maréchal-ferrant.
31. Hotiers : logis.
32. Bouveaux : cavernes, caves.
33. Bouviers : gardien de bœufs.
34. Bosquillons : petits bois.
Texte écho à « La Ressource du petit peuple » - Texte Extrait du Discours de la servitude volontaire d'Étienne de la Boétie, 1574
Dans ce texte argumentatif en forme de réquisitoire, Étienne de la Boétie, un ami de Montaigne, dénonce la tyrannie de l'absolutisme monarchique et la passivité du peuple acceptant de s'y soumettre.
« Pauvres gens misérables, peuples insensés, nations opiniâtres à votre mal et aveugles à votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et dépouiller vos maisons des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, de celui pour qui vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-mêmes à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.
Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. »