Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte I, scène 4, 1897 - Texte
L'action de la pièce se situe au XVIIesiècle. Durant une représentation théâtrale, un acteur, Montfleury, est interrompu durant sa tirade par Cyrano, qui a un contentieux avec le comédien. Montfleury, humilié, quitte la scène. Un vicomte présent dans la salle décide de confronter Cyrano...
LE VICOMTE
Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits1!…
(Il s’avance vers Cyrano qui l’observe, et se campant devant lui d’un air fat2.)
LE VICOMTE
Vous… vous avez un nez… heu… un nez… très grand.
CYRANO, gravement.
Très.
LE VICOMTE, riant.
Ha !
CYRANO, imperturbable.
C’est tout ?…
LE VICOMTE
Mais…
CYRANO
Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
En variant le ton, — par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse !
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap3! »
Descriptif : « C’est un roc !… c’est un pic !… c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule ! »
Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
Truculent4: « Çà, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant5: « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle Hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
Cavalier6: « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très commode ! »
Emphatique7: « Aucun vent ne peut, nez magistral,
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
Dramatique : « C’est la Mer Rouge quand il saigne ! »
Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? »
Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
Militaire : « Pointez contre cavalerie ! »
Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ? [...]
– Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit :
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve8,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.
Edmond Rostand,Cyrano de Bergerac, Acte I, scène 4, 1897
1.Trait : pique verbale, mot d'esprit.
2.Fat : niais, sot.
3.Hanap : récipient pour boire en forme de vase.
4.Truculent : cru, haut en couleur.
5.Pédant : arrogant, imbu de soi-même.
6.Cavalier : qui manque de politesse et de savoir-vivre.
7.Emphatique : excessif, grandiloquent.
8.Verve : facilité de paroles, éloquence.
Yasmina Reza, Art, Scène 1, 1994 - Texte
Serge et Marc sont de vieux amis. Le premier, amateur d'art, a fait l’acquisition d’un tableau qu’il souhaite montrer à Marc. L'extrait qui suit est le début de la pièce.
Lisez l'extrait de l'ouvrage de Yasmina Reza, Art, Scène 1, 1994, aux éditions Albin Michel.
Début du passage :«Marc, seul.
MARC
Mon ami Serge a acheté un tableau. »
Fin du passage :« C’est une merde. Excuse-moi. »
Alain Damasio, La Horde du Contrevent, 2004 - Texte
Dans ce roman de fantasy paru en 2004 et devenu depuis l'objet d'un véritable culte, nous suivons les aventures d'un groupe de vingt-trois personnages formant la Horde du Contrevent. La narration est assumée par différents membres de la Horde, chacun symbolisé par un signe typographique spécifique. Le monde dans lequel se déroule l'histoire est constamment balayé par toutes sortes de vents, rendant la survie particulièrement difficile. La Horde a pour mission de remonter à la source du vent primordial, et cette mission prendra des années et s'avérera particulièrement dangereuse. Dans le passage qui suit, la Horde est arrivée dans une cité qui voit d'un mauvais oeil leur mission. Pour avoir le droit de poursuivre leur objectif, les membres de la Horde doivent surmonter différentes épreuves. L'une d'entre elle consiste en une joute oratoire qui oppose Caracole, le troubadour de la Horde, à Sélème, le scribe de la cité.
Lisez l'extrait de l'ouvrage d'Alain Damasio,La Horde du Contrevent, 2004, par les éditions La Volte.
Début du passage :« L’arbitre s’adresse au public :
— Un palindrome est une phrase qui, si l’on ne tient compte ni des espaces, ni des apostrophes, ni des signes de ponctuation, peut être lue indifféremment de droite à gauche ou de gauche à droite, en gardant la même signification ! »
Fin du passage :« ]Sélème: « Ici ? Non. Tu l’as, ressac, avalé ? Crac ! Car cela va casser… Salut ! » »