Stances à la Marquise du Parc - Pierre Corneille, 1684
Ce poème est adressé à Marquise-Thérèse de Gorla, dite Marquise du Parc, une comédienne de la troupe de Molière, courtisée par Corneille.
Marquise si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.
5 Le temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront,
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.
Le même cours des planètes
10 Règle nos jours et nos nuits :
On m'a vu ce que vous êtes
Vous serez ce que je suis.
Cependant j'ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants
15 Pour n'avoir pas trop d'alarmes1
De ces ravages du temps.
Vous en avez qu'on adore ;
Mais ceux que vous méprisez
Pourraient bien durer encore
20 Quand ceux-là seront usés.
Ils pourront sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans mille ans faire croire
Ce qu'il me plaira de vous.
25 Chez cette race nouvelle,
Où j'aurai quelque crédit,2
Vous ne passerez pour belle
Qu'autant que je l'aurai dit.
Pensez-y, belle Marquise.
30 Quoiqu'un grison3 fasse effroi,
Il vaut bien qu'on le courtise,
Quand il est fait comme moi.
Pierre Corneille, "Stances à la Marquise du Parc", 1684.
1.Alarme : inquiétude, état de trouble, d'agitation, suscité par la crainte d'un ennemi, d'un danger.
2.Crédit : confiance qu'inspire quelqu'un.
3.Grison : vieux, qui a les cheveux gris.
À Mme du Châtelet - Voltaire, 1778
Si vous voulez que j’aime encore,
Rendez-moi l’âge des amours ;
Au crépuscule de mes jours
Rejoignez, s’il se peut, l’aurore.
5 Des beaux lieux où le dieu du vin
Avec l’Amour tient son empire,
Le Temps, qui me prend par la main,
M’avertit que je me retire.
De son inflexible rigueur
10 Tirons au moins quelque avantage.
Qui n’a pas l’esprit de son âge,
De son âge a tout le malheur.
Laissons à la belle jeunesse
Ses folâtres emportements.
15 Nous ne vivons que deux moments :
Qu’il en soit un pour la sagesse
Quoi ! pour toujours vous me fuyez,
Tendresse, illusion, folie,
Dons du ciel, qui me consoliez
20 Des amertumes de la vie !
On meurt deux fois, je le vois bien :
Cesser d’aimer et d’être aimable,
C’est une mort insupportable ;
Cesser de vivre, ce n’est rien
25 Ainsi je déplorais la perte
Des erreurs de mes premiers ans ;
Et mon âme, aux désirs ouverte,
Regrettait ses égarements.
Du ciel alors daignant descendre,
30 L’Amitié vint à mon secours ;
Elle était peut-être aussi tendre,
Mais moins vive que les Amours.
Touché de sa beauté nouvelle,
Et de sa lumière éclairé,
35 Je la suivis ; mais je pleurai
De ne pouvoir plus suivre qu’elle.
Voltaire, "À Mme du Châtelet",Poésies complètes, 1778.
Une charogne - Charles Baudelaire, 1857
Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
5 Les jambes en l'air, comme une femme lubrique1,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique2
Son ventre plein d'exhalaisons.3
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
10 Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
15 La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,4
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
20 Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
25 Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur5 d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.
Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
30 Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
35 Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.
- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
40 Vous, mon ange et ma passion !
Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
45 Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !
Charles Baudelaire, "Une charogne",Les Fleurs du mal, 1857.
1.Lubrique : qui a un penchant excessif pour les plaisirs de la chair.
2.Cynique : qui est sans principe, qui est provocant, insolent, aux limites de l'impudence – qui exprime des opinions contraires à la morale reçue.
3.Exhalaison : gaz ou odeur qui s'exhale d'un corps.
4.Putride : qui est en état de putréfaction ; dont les matières organiques en cours de décomposition, dégagent une mauvaise odeur.
5.Vanneur : celui qui vanne le grain, qui débarrasse les céréales des impuretés qui les accompagnent en les secouant dans un van ou dans tout ustensile en tenant lieu.
Chanson d’automne - Paul Verlaine, 1866
Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
5 D’une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
10 Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure
Et je m’en vais
Au vent mauvais
15 Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.
Paul Verlaine, "Chanson d’automne",Poèmes saturniens, 1866.
Le Pont Mirabeau - Guillaume Apollinaire, 1913
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine
5 Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
10 Des éternels regards l’onde si lasse
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
15 Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Passent les jours et passent les semaines
20 Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
Guillaume Apollinaire, "Le Pont Mirabeau",Alcools, 1913.