Mon rêve familier - Paul Verlaine, 1866
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.
5 Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
Est-elle brune, blonde ou rousse ? — Je l’ignore.
10 Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion1 des voix chères qui se sont tues.
Paul Verlaine, "Mon rêve familier",Poèmes saturniens, 1866.
1.Inflexion : ton.
Apparition - Stéphane Mallarmé, 1887
La lune s’attristait. Des séraphins1en pleurs,
Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes2
De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles.
5 — C’était le jour béni de ton premier baiser.
Ma songerie aimant à me martyriser
S’enivrait savamment du parfum de tristesse
Que même sans regret et sans déboire laisse
La cueillaison d’un Rêve au cœur qui l’a cueilli.
10 J’errais donc, l’œil rivé3 sur le pavé vieilli,
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m’es en riant apparue,
Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté
15 Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées.
Stéphane Mallarmé, "Apparition",Les poésies de Stéphane Mallarmé, 1887.
1. Séraphins : anges.
2. Violes : instrument de musique à cordes et à archet.
3.Rivé : fixé.
Les Pas - Paul Valéry, 1922
Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.
5 Personne pure, ombre divine,
Qu'ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !... tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !
Si, de tes lèvres avancées,
10 Tu prépares pour l'apaiser,
A l'habitant de mes pensées
La nourriture d'un baiser,
Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d'être et de n'être pas,
15 Car j'ai vécu de vous attendre,
Et mon cœur n'était que vos pas.
Paul Valéry, "Les Pas",Charmes, 1922.
J’ai tant rêvé de toi - Robert Desnos, 1930
Lisez "J’ai tant rêvé de toi",Corps et biens, 1930.