Les destins croisés de Pierre Mendès France et de Charles de Gaulle - Frise
Le discours de Bayeux
En désaccord avec le projet de constitution de la IVᵉ République, de Gaulle quitte ses fonctions de président du gouvernement provisoire en janvier 1946. À l’occasion de sa visite à Bayeux en Normandie pour commémorer les deux ans de la libération de la ville, il prononce un discours dans lequel il énonce sa conception de la République et des institutions. Ce discours dessine l’organisation des pouvoirs de la future Vᵉ République.
5 « Du Parlement, composé de deux chambres et exerçant le pouvoir législatif, il va de soi que le pouvoir exécutif ne saurait procéder, sous peine d'aboutir à cette confusion des pouvoirs dans laquelle le gouvernement ne serait bientôt plus rien qu'un assemblage de délégations¹. [...] En vérité, l'unité, la cohésion, la discipline intérieure du gouvernement de la France doivent être des choses sacrées, sous peine de voir rapidement la direction même du pays impuissante et disqualifiée.10 Or, comment cette unité, cette cohésion, cette discipline seraient-elles maintenues à la longue si le pouvoir exécutif émanait de l'autre pouvoir auquel il doit faire équilibre et si chacun des membres du gouvernement, lequel est collectivement responsable devant la représentation nationale tout entière, n'était, à son poste, que le mandataire d'un parti ?
15 C'est donc du chef de l'État, placé au-dessus des partis, élu par un collège qui englobe le Parlement, mais beaucoup plus large [...] que doit procéder le pouvoir exécutif.
Au chef de l'État la charge d'accorder l'intérêt général quant au choix des hommes avec l'orientation qui se dégage du Parlement ; à lui la mission de nommer les ministres, et d'abord, bien entendu, le Premier, qui devra diriger la politique et le travail du gouvernement ; au chef de l'État la fonction de promulguer les lois et de prendre les décrets, car c'est envers l'État tout entier que ceux-ci et celles-là engagent les citoyens ; à lui la tâche de présider les conseils du gouvernement et d'y exercer cette influence de la continuité dont une nation ne se passe pas […] »
Charles de Gaulle,retranscription du discours de Bayeux, 16 juin 1946
¹De Gaulle fait référence aux gouvernements dépendants des alliances de partis à l’Assemblée.
Mendès France et De Gaulle à l'Assemblée nationale
Pour résoudre la crise en Algérie, où l’armée s’est soulevée contre le gouvernement, le président de la République René Coty appelle Charles de Gaulle à la présidence du Conseil. Les 1eret 2 juin 1958, les députés de l’Assemblée nationale débattent de l’investiture du nouveau gouvernement et des pleins pouvoirs accordés au général de Gaulle. Pierre Mendès France est alors député radical-socialiste de l’Eure.
Intervention de Pierre Mendès France
5 « Quoi qu'il en coûte au sentiment que j'éprouve pour la personne et pour le passé du général de Gaulle, je ne voterai pas en faveur de son investiture, et il n'en sera ni surpris, ni offensé. Tout d'abord, je ne puis admettre de donner un vote contraint par l'insurrection et la menace d'un coup de force militaire. Car la décision que l’Assemblée va prendre chacun ici le sait n'est pas une décision libre, le consentement que l'on va donner est vicié. […]
10 J'évoque le chantage à la guerre civile, l'annonce du coup de force organisé contre les représentants du peuple au cas où leur décision ne saurait pas celle qu'on prétend leur dicter. […] car notre mandat nous interdit d'abdiquer devant la force, notre mandat nous fait un devoir de revenir vers la démocratie si nous nous en sommes éloignés et non de nous en éloigner plus encore. […]
15 Puisse l'histoire dire un jour que de Gaulle a éliminé le péril fasciste, qu'il a maintenu et restauré les libertés, qu'il a rétabli la discipline dans l'administration et dans l'armée, qu'il a extirpé la torture qui déshonore l'État, en un mot qu'il a consolidé et assaini la République. Alors, mais alors seulement, le général de Gaulle représentera la légitimité. […] »
Journal officiel de l'Assemblée nationale sur la session du 1erjuin 1958
Intervention de Charles deGaulle
20 « J'ai constaté, c'est la chose qui m'a le plus frappé, que personne dans cette Assemblée n'a proposé que fussent maintenues telles quelles les actuelles institutions. […]
Je crois bien qu'il y a aussi, parmi vous, l'accord complet sur le fait qu'il n'est pas possible, dans les circonstances où nous sommes et dans les assemblées telles qu'elles sont actuellement constituées, d'aboutir à une véritable réforme de ces institutions […].
25 J'ai constaté aussi que, parmi les voix qui se sont élevées pour critiquer ce que le gouvernement proposait, peut-être même pour évoquer ce que personnellement je puis faire dans cette grave affaire, certaines étaient celles d'hommes auxquelles, je l'avoue, j'étais, je demeure, à tous égards, profondément attaché pour toutes sortes de raisons qui tiennent au passé et dont j'espère qu'elles tiennent aussi à l'avenir. Car je suis convaincu que si nous aboutissons, à partir de l'Assemblée nationale, à modifier grâce au peuple les institutions de la République, nous serons bien nombreux, sinon peut-être unanimes, à nous retrouver de nouveau. […] »
Journal officiel de l'Assemblée nationale sur la session du 2 juin 1958