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La politesse, ou l'art de la conversation

Au XVIIe, l'art de la conversation est l'une des dispositions de l'honnête homme. Les moralistes en définissent...

Sommaire

L'art d'être agréable aux autres dans la conversation, La Rochefoucauld et Molière -Extraits et questionsL'importance des normes partagées. Réussite et échec de la situation de communication : Erving GoffmanLa politesse amène les citoyens à mieux s'aimer les uns les autres, Bergson - Extrait et questions

L'art d'être agréable aux autres dans la conversation, La Rochefoucauld et Molière -Extraits et questions

Textes
Au XVIIe, l'art de la conversation est l'une des dispositions de l'honnête homme. Les moralistes en définissent les caractéristiques, ou nous dressent le portrait des hommes ridicules et insupportables qui, cherchant à plaire par leur conversation, nous assomme. Pouvons-nous restituer les éléments de cet art de plaire par notre conversation ? 
Texte 1 : La Rochefoucauld, Maximes et réflexions diverses, « De la conversation , 1679
"Ce qui fait que si peu de personnes sont agréables dans la conversation, c'est que chacun songe plus à ce qu'il veut dire qu'à ce que les autres disent. Il faut écouter ceux qui parlent, si on en veut être écouté; il faut leur laisser la liberté de  se faire entendre, et même de dire des choses inutiles. Au lieu de les contredire ou de les interrompre, comme on fait souvent, on doit, au contraire, entrer dans leur esprit et dans leur goût, montrer qu'on les entend, leur parler de ce qui les touche, louer ce qu'ils disent autant qu'il mérite d'être loué, et faire voir que c'est plus par choix qu'on le loue que par complaisance. Il faut éviter de contester sur des choses indifférentes, faire rarement des questions inutiles, ne laisser jamais croire qu'on prétend avoir plus de raison que les autres, et céder aisément l'avantage de décider.  
On doit dire des choses naturelles, faciles et plus ou moins sérieuses, selon l'humeur et l'inclination des personnes que l'on entretient, ne les presser pas d'approuver ce qu'on dit,  ni même d'y répondre. Quand on a satisfait de cette sorte aux devoirs de la politesse, on peut dire ses sentiments, sans prévention et sans opiniâtreté, en faisant paraître qu'on cherche à les appuyer de l'avis de ceux qui écoutent. 
Il faut éviter de parler longtemps de soi-même, et de se donner souvent pour exemple. On ne saurait avoir trop d'application à connaître la pente et la portée de ceux à qui on parle, pour se joindre à l'esprit de celui qui en a le plus, et pour ajouter ses pensées aux siennes, en lui faisant croire, autant qu'il est possible, que c'est de lui qu'on les prend. Il y a de l'habileté à n'épuiser pas les sujets qu'on traite, et à laisser toujours aux autres quelque chose à penser et à dire. 
On ne doit jamais parler avec des airs d'autorité, ni se servir de paroles et de termes plus grands que les choses. On peut conserver ses opinions, si elles sont raisonnables ; mais en les conservant, il ne faut jamais blesser les sentiments des autres, ni paraître choqué de ce qu'ils ont dit. Il est dangereux de vouloir être toujours le maître de la conversation, et de parler trop souvent d'une même chose ; on doit entrer indifféremment sur tous les sujets agréables qui se présentent, et ne faire jamais voir qu'on veut entraîner la conversation sur ce qu'on a envie de dire. 
Il est nécessaire d'observer que toute sorte de conversation, quelque honnête et quelque spirituelle qu'elle soit, n'est pas également propre à toute sorte d'honnêtes gens : il faut choisir ce qui convient à chacun, et choisir même le temps de le dire ; mais s'il y a beaucoup d'art à parler, il n'y en a pas moins à se taire. Il y a un silence éloquent : il sert quelquefois à approuver et à condamner ; il y a un silence moqueur ; il y a un silence respectueux ; il y a des airs, des tours et des manières qui font souvent ce qu'il y a d'agréable ou de désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation. Le secret de s'en bien servir est donné à peu de personnes ; ceux mêmes qui en font des règles s'y méprennent quelquefois ; la plus sûre, à mon avis, c'est de n'en point avoir qu'on ne puisse changer, de laisser plutôt voir des négligences dans ce qu'on dit que de l'affectation, d'écouter, de ne parler guère, et de ne se forcer jamais à parler."
Texte 2. Molière,Le Misanthrope, II, 4, 1666 
Le dialogue qui suit est une conversation piquante qui porte sur les beaux parleurs assommants. 
"ACASTE
Parbleu, s’il faut parler des gens extravagants,
Je viens d’en essuyer un des plus fatigants ;
Damon, le raisonneur, qui m’a, ne vous déplaise,
Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.
CÉLIMÈNE
 C’est un parleur étrange, et qui trouve, toujours,
L’art de ne vous rien dire, avec de grands discours.
Dans les propos qu’il tient, on ne voit jamais goutte,
Et ce n’est que du bruit, que tout ce qu’on écoute.
ÉLIANTE à Philinte.
 Ce début n’est pas mal ; et, contre le prochain,
La conversation prend un assez bon train.
CLITANDRE
Timante, encor, Madame, est un bon caractère !
CÉLIMÈNE
 C’est, de la tête aux pieds, un homme tout mystère,
Qui vous jette, en passant, un coup d’œil égaré,
Et, sans aucune affaire, est toujours affairé.
Tout ce qu’il vous débite, en grimaces, abonde ;
À force de façons, il assomme le monde ;
Sans cesse il a, tout bas, pour rompre l’entretien,
Un secret à vous dire, et ce secret n’est rien ;
De la moindre vétille, il fait une merveille,
Et, jusques au bonjour, il dit tout à l’oreille."
Questions
1. Quelles sont les qualités qui nous rendent agréables en conversation ?
2. En quoi peut-on parler d'un "art" de la conversation ? Peut-il s'apprendre ? Selon toi, s'agit-il d'apprendre des règles théoriques ou s'agit-il d'un savoir qu'on acquiert par l'expérience ?
3. Quels sont les défauts stigmatisés par Molière qui rendent les personnages évoqués ennuyeux ou assommants ? Selon toi, les personnages en question en ont-ils conscience, ou pensent-ils maîtriser l'art de la conversation ? 
4. Peux-tu analyser les causes de ce comportement dans les conversations ?
5. À la manière de Molière, dresse le portrait d'un personnage qui assomme lorsqu'il croit nous charmer. 

L'importance des normes partagées. Réussite et échec de la situation de communication : Erving Goffman

Goffman est un sociologue qui s'intéresse à la façon dont les hommes entrent en interaction les uns avec les autres. Ces interactions manifestent des compétences sociales, que nous mobilisons tous, la plupart du temps de manière inconsciente.
Nos façons de parler les uns avec les autres constituent l'un des aspects de ces interactions.
Discuter est une activité qui exige bien plus que le simple échange de messages verbaux. Discuter, c'est se tenir face à l'autre, le regarder et être regardé. C'est donc se livrer à un travail de figuration permanent où tous les gestes et tous les signes, verbaux et non verbaux, et jusqu'à nos silences, donnent lieu à une interprétation permanente.
Pour que l'échange se maintienne et aboutisse, nous nous plions à ce que Goffman appelle des "rites de politesse". Nous offrons à l'autre le spectacle qu'il attend pour se sentir bien, reconnu et respecté face à nous, et qu'il s'investisse sans tension dans l'échange.
En cas de faux-pas, nous disposons d'atouts pour réparer immédiatement la situation, comme des excuses, ou des explications. 
Si la politesse conditionne la réussite de la conversation, il ne s'agit donc en aucun cas de suivre mécaniquement des règles formelles. La réussite de l'échange requiert que nous donnions les uns et les autres la même signification aux mêmes gestes, autrement dit que nous respections les mêmes codes, à partir d'une interprétation très rapide et permanente de ce qui se joue dans la situation d'échange. En fonction des circonstances et des attentes de l'interlocuteur, nous adaptons tous notre comportement.
Par exemple, on communique différemment dans une conversation avec un professeur, nos parents ou des amis ; avec des proches ou avec des inconnus ; dans la sphère privée ou dans la sphère professionnelle ; dans une conversation téléphonique, ou dans la rue... Transposer dans un autre contexte les règles de bonne conduite de la conversation amènerait à une situation de malaise.
Or, il y a des situations où nous ne parvenons pas à comprendre la logique sociale dans laquelle la conversation s'insère. Autrement dit, il nous arrive de faire des erreurs d'interprétation concernant la situation et le comportement de l'interlocuteur. Si l'incompréhension persiste malgré les efforts pour dissiper le malentendu, il est probable que le malaise s'aggrave et que l'interaction soit rompue. 
L'incapacité à jouer le jeu des interactions sociales signe l'échec de la discussion. 

La politesse amène les citoyens à mieux s'aimer les uns les autres, Bergson - Extrait et questions

Dans ce texte, le philosophe Bergson s'adresse à ses élèves, en 1892. Il cherche à définir la "politesse vraie". 
"En un mot, cette division du travail, qui resserre l’union des hommes sur tous les points importants en les rendant solidaires les uns des autres, risquerait de compromettre les relations purement intellectuelles, qui sont pourtant le luxe et l’agrément de la vie civilisée. Il semble donc que la puissance de contracter des habitudes durables, appropriées aux circonstances où l’on se trouve et à la place qu’on prétend occuper dans le monde, appelle à sa suite une autre faculté qui en corrige ou en atténue les effets, la faculté de renoncer pour un instant, quand le besoin s’en fait sentir, aux habitudes qu’on a contractées ou même aux dispositions naturelles qu’on a su développer en soi, la faculté de se mettre à la place des autres, de s’intéresser à leurs occupations, de penser de leur pensée, de revivre leur vie, en un mot, et de s’oublier soi-même. En cela consiste la politesse de l’esprit, laquelle n’est guère autre chose, semble-t-il, qu’une espèce de souplesse intellectuelle. L’homme du monde accompli sait parler à chacun de ce qui l’intéresse ; il entre dans les vues d’autrui, sans les adopter toujours ; il comprend tout, sans pour cela tout excuser. Ce qui nous plaît en lui, c’est la facilité avec laquelle il circule parmi les sentiments et les idées ; c’est peut-être aussi l’art qu’il possède de nous laisser croire, quand il nous parle, qu’il ne serait pas le même pour tout le monde ; car le propre de cet homme très poli est de préférer chacun de ses amis aux autres, et de réussir ainsi à les aimer tous également. Aussi un juge trop sévère pourrait-il mettre en doute sa sincérité et sa franchise. Ne vous y trompez pas cependant : il y aura toujours entre cette politesse raffinée et l’hypocrisie obséquieuse (1) la même distance qu’entre le désir de servir les gens et l’art de se servir d’eux."
(1) Relatif à un excès de politesse dans le but de s'attirer les bonnes grâces d'une personne par pure hypocrisie, pour son propre intérêt.
Bergson, La Politesse.Discours prononcé à la distribution des prix du lycée Henri-IV
Questions
1. Lis la dernière phrase du texte : pourquoi peut-on critiquer la politesse en la rapprochant de l’hypocrisie ? Comment Bergson les distingue-t-il ?
2. Quelles sont selon le texte les caractéristiques de l’homme poli ? Comment se détermine la conversation de l’homme poli ?
3.  Aimerais-tu le rencontrer ? Pourquoi ? Connais-tu des personnes répondant à cette définition ?
4. Reviens au début du texte : qu’est-ce que la division du travail ? Quel en est l’intérêt, selon vous ? Quels en sont les effets dommageables pour la société, selon le texte ?
5. Pourquoi la politesse permet-elle de corriger ces effets ?
6. Selon toi, la politesse est-elle utile à la société ? Justifie ton point de vue.