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Les malentendus de l'opinion : fonction apparente et fonction réelle

En l'absence d'explication rationnelle, l'homme ne peut pas se contenter de l'absence de discours, qui...

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La crainte du vide ?Un mythe dit-il vrai ? Hésiode - Dossier et extraitUne figure mythique obsédante : Ulysse et l’invention de la nostalgie, Jean-Louis Poirier - Extrait vidéoLe Mythe de Pandore, J.-P. Vernant - Extrait vidéoLiens utiles
La quête rationnelleRéflexionLe Nous d'Anaxagore. Phédon, Platon - Extrait
Persuader ou convaincre ?Distinguer persuader et convaincre - ExerciceLiens utilesLa puissance de la persuasion - Platon - Extrait et questions
La puissance de la réfutation - Platon - Extraits et questions
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Le philosophe n'use-t-il donc jamais de persuasion ? Platon, Extrait et questions
Document : Schopenhauer, Extrait et questions
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La crainte du vide ?

En l'absence d'explication rationnelle, l'homme ne peut pas se contenter de l'absence de discours, qui l'effraie. Le discours de l'opinion vient alors occuper l'espace laissé vide par cette absence de discours rationnel. Pourtant, la science parvient-elle, du seul fait qu'elle se développe, à effacer toute forme d'opinion ? Et par-delà son opposition à la science, l'opinion ne comporte-t-elle pas sa part de vérité ?

Un mythe dit-il vrai ? Hésiode - Dossier et extrait

Introduction : À propos d’Ulysse et des mythes
Voir :
- Jean-Louis POIRIER, Une figure mythique obsédante : Ulysse  
- Jean-Pierre VERNANT, Le mythe de Pandore 
Le mythe d’Eros
Texte 
"Ô mon cher ami, c’est à la vérité qu’il est impossible de résister ; car pour Socrate, c’est bien facile. Mais je quitte Agathon, et je vais vous rapporter le discours que j’ai entendu tenir à une femme de Mantinée, à Diotime. Elle était savante en amour et sur beaucoup d’autres choses. Ce fut elle qui prescrivit aux Athéniens les sacrifices qui suspendirent dix ans une peste dont ils étaient menacés. Je tiens d’elle tout ce que je sais sur l’amour. Je vais essayer de vous rapporter comme je pourrai les instructions qu’elle m’a données d’après les principes dont nous venons de convenir, Agathon et moi ; et, pour ne point m’écarter de ta méthode, Agathon, j’expliquerai d’abord ce que c’est que l’amour, et ensuite quels sont ses effets. Je trouve plus commode de vous rendre fidèlement la conversation entre l’étrangère et moi, comme elle eut lieu. J’avais dit à Diotime presque les mêmes choses qu’Agathon vient de dire : que l’Amour était un dieu grand et beau ; et elle se servait des mêmes raisons que je viens d’employer contre Agathon, pour me prouver que l’Amour n’était ni beau ni bon. Je lui répliquai : Qu’entends-tu, Diotime ? quoi, l’Amour serait-il laid et mauvais ! -- Parle mieux, me répondit-elle. Crois-tu que tout ce qui n’est pas beau soit nécessairement laid ? -- Je le crois. -- Et crois-tu qu’on ne puisse manquer de science sans être absolument ignorant, ou ne penses-tu pas qu’il y a un milieu entre la science et l’ignorance ? -- Quel milieu ? -- Avoir une opinion vraie sans pouvoir en rendre raison, ne sais-tu pas que cela n’est ni science, puisque la science doit être fondée sur des raisons, ni ignorance, puisque ce qui participe du vrai ne peut s’appeler ignorance. L’opinion vraie tient donc le milieu entre la science et l’ignorance."
1. Qu’est-ce que l’opinion vraie ?
"J’avouai à Diotime qu’elle disait vrai. -- Ne conclus donc pas, reprit-elle, que tout ce qui n’est pas beau est laid, et que tout ce qui n’est pas bon est mauvais ; et conviens que pour avoir reconnu que l’amour n’est ni beau ni bon, tu n’es pas dans la nécessité de le croire laid et mauvais. -- Mais pourtant, lui répliquai-je, tout le monde est d’accord que l’amour est un grand dieu. -- Par tout le monde, entends-tu, Socrate, les savants ou les ignorants ? -- J’entends tout le monde, lui dis-je, sans exception. -- Comment, reprit-elle en souriant, pourrait-il passer pour un grand dieu parmi ceux qui ne le reconnaissent pas même pour un dieu ? -- Qui peuvent être ceux-là ? dis-je. -- Toi et moi, répondit-elle. -- Comment, repris-je, peux-tu assurer que je t’aie rien dit d’approchant ? -- Je te le montrerai aisément. Réponds-moi, je te prie. Ne dis-tu pas que tous les dieux sont beaux et heureux ? ou oserais-tu dire qu’il y a un dieu qui ne soit ni heureux ni beau ? -- Non, par Jupiter. -- N’appelles-tu pas heureux ceux qui possèdent les belles et bonnes choses ? -- Ceux-là seulement. -- Mais précédemment tu es convenu que l’amour désire les belles et les bonnes choses, et que le désir est une marque de privation. -- J’en suis convenu en effet. -- Comment donc, reprit Diotime, se peut-il que l’amour soit dieu, étant privé de ce qui est bon et beau ? -- Il faut que j’avoue que cela ne se peut -- Ne vois-tu donc pas bien que tu penses que l’amour n’est pas un dieu ? -- Quoi, lui répondis-je, est-ce que l’amour est mortel ? -- Je ne dis pas cela. -- Mais enfin, Diotime, dis moi qu’est-il donc ? -- C’est comme je te le disais tout à l’heure, quelque chose d’intermédiaire entre le mortel et l’immortel. -- Mais quoi enfin ? -- C’est un grand démon, Socrate, et tout démon tient le milieu entre les dieux et les hommes. -- Quelle est, lui demandai-je, la fonction d’un démon ? -- [bleu]D’être l’interprète et l’entremetteur entre les dieux et les hommes apportant au ciel les vœux et les sacrifices des hommes, et rapportant aux hommes les ordres des dieux et les récompenses qu’ils leur accordent pour leurs sacrifices[/bleu]. Les démons entretiennent l’harmonie de ces deux sphères : ils sont le lien qui unit le grand tout. C’est d’eux que procède toute la science divinatoire et l’art des prêtres relativement aux sacrifices, aux initiations, aux enchantements, aux prophéties et à la magie. Dieu ne se manifeste point immédiatement à l’homme, et c’est par l’intermédiaire des démons que les dieux commercent avec les hommes et leur parlent, soit pendant la veille soit pendant le sommeil. Celui qui est savant dans toutes ces choses est un homme démoniaque ou inspiré ; et celui qui excelle dans le reste, dans les arts et métiers, est appelé manœuvre. Les démons sont en grand nombre, et de plusieurs sortes ; et l’Amour est l’un d’eux. -- De quels parents tire-t-il sa naissance ? dis-je à Diotime. -- Le récit en est un peu long, reprit-elle, mais je vais toujours te le faire."
2. En quoi consiste l’interprétation  ?
« À la naissance de Vénus, il y eut chez les dieux un festin où se trouvait, entre autres, Poros[38], fils de Métis[39]. Après le repas, comme il y avait eu grande chère, Penia[40] s’en vint demander quelque chose, et se tint auprès de la porte. En ce moment, Poros, enivré de nectar (car il n’y avait pas encore de vin), se retira dans le jardin de Jupiter, et là, ayant la tête pesante, il s’endormit. Alors Penia, s’avisant qu’elle ferait bien dans sa détresse d’avoir un enfant de Poros, s’alla coucher auprès de lui, et devint mère de l’Amour. Voilà d’abord comment, ayant été conçu le jour même de la naissance de Vénus, l’Amour devint son compagnon et son serviteur, outre que de sa nature il aime la beauté, et que Vénus est belle. Maintenant, comme fils de Poros et de Penia, voici quel fut son partage. D’un coté, il est toujours pauvre, et non pas délicat et beau comme la plupart des gens se l’imaginent, mais maigre, défait, sans chaussure, sans domicile, point d’autre lit que la terre, point de couverture, couchant à la belle étoile auprès des portes et dans les rues, enfin, en digne fils de sa mère, toujours misérable. D’un autre côté, suivant le naturel de son père, il est toujours à la piste de ce qui est beau et bon ; il est mâle, entreprenant, robuste, chasseur habile, sans cesse combinant quelque artifice, jaloux de savoir et mettant tout en œuvre pour y parvenir, passant toute sa vie à philosopher, enchanteur, magicien, sophiste. Sa nature n’est ni d’un immortel, ni d’un mortel : mais tour à tour dans la même journée il est florissant, plein de vie, tant que tout abonde chez lui ; puis il s’en va mourant, puis il revit encore, grâce à ce qu’il tient de son père. Tout ce qu’il acquiert lui échappe sans cesse : de sorte que l’Amour n’est jamais ni absolument opulent ni absolument misérable ; de même qu’entre la sagesse et l’ignorance il reste sur la limite, et voici pourquoi : aucun dieu ne philosophe et ne songe à devenir sage, attendu qu’il l’est déjà ; et en général quiconque est sage n’a pas besoin de philosopher. Autant en dirons-nous des ignorants : ils ne sauraient philosopher ni vouloir devenir sages : l’ignorance a précisément l’inconvénient de rendre contents d’eux-mêmes des gens qui ne sont cependant ni beaux, ni bons, ni sages ; car enfin nul ne désire les choses dont il ne se croit point dépourvu. -- Mais, Diotime, lui dis-je, quels sont donc les gens qui font de la philosophie, si ce ne sont ni les sages ni les ignorants ? -- Il est tout simple, même pour un enfant, répondit-elle, que ce sont ceux qui tiennent le milieu entre les uns et les autres, et l’Amour est de ce nombre. La sagesse est une des plus belles choses du monde, or l’Amour est amoureux de ce qui est beau, d’où il suit que l’Amour est amoureux de la sagesse, c’est-à-dire philosophe, et qu’à ce titre il tient le milieu entre sage et ignorant. Tout cela, par le fait de sa naissance : car il vient d’un père sage et qui est dans l’abondance, et d’une mère qui n’est ni l’un ni l’autre. Telle est, mon cher Socrate, la nature de ce démon. Quant à l’idée que tu t’en formais, elle ne me surprend point. Tu te figurais, si j’ai bien saisi le sens de tes paroles, que l’Amour est l’objet aimé, non le sujet aimant ; et c’est, je pense, pour cela que l’Amour t’a semblé si beau ; car tout objet aimable est par cela même beau, charmant, accompli, céleste ; mais ce qui aime doit être conçu autrement, et je l’ai peint sous ses vraies couleurs."
Texte
Le mythe de la naissance d’Aphrodite selon Hésiode
« Or de tous ces rejetons, que produisirent Gaia et Ouranos, ils furent les plus terribles, et dès l’origine, en horreur à leur père. À peine ils étaient nés, qu’il les cachait au jour dans les profondeurs de la terre, semblant se plaire à ces détestables œuvres. Cependant Gaia, que remplissait leur masse, gémissait amèrement au-dedans d’elle-même. Elle médite une ruse cruelle, engendre le fer, en forge une immense faux, et, le cœur plein de tristesse, tient à ses enfants ce langage audacieux : « O mes enfants, vous que fit naître un père dénaturé, si vous voulez m’en croire, nous nous vengerons de ses outrages, car, le premier, il vous a provoqué par ses forfaits. » Elle dit, mais la crainte les saisit tous ; aucun n’élève la voix ; seul, prenant confiance, le grand, le prudent Cronos répond en ces mots à sa mère vénérable : « Ma mère, j’accepte cette entreprise et je l’accomplirai. Je me soucie peu d’un odieux père, car, le premier, il a médité contre nous de détestables actes. » Il dit, et l’immense Gaia se réjouit en son cœur. Elle le cache dans un lieu secret, arme sa main de la faux aux dents acérées, et le prépare à la ruse qu’elle a conçue. Bientôt Ouranos descend avec la Nuit ; il vient s’unir à Gaia, et s’étend de toutes parts pour l’embrasser. Alors, s’élançant de sa retraite, Cronos le saisit de la main gauche, et, de la droite, agitant sa faulx immense, longue, acérée, déchirante, il le mutile, et jette au loin derrière lui sa honteuse dépouille. Ce ne fut pas vainement qu’elle s’échappa des mains de Cronos. Les gouttes de sang qui en coulaient furent toutes reçues par Gaia, et, quand les temps furent arrivés, son sang fécond engendra les redoutables Érinnyes, les énormes Géants, couverts d’éclatantes armures, portant dans leurs mains de longues lances, les Nymphes habitantes de la terre immense, que l’on nomme Mélies. Cependant ces divins débris, que le tranchant du fer avait détachés, étaient tombés dans la vaste mer ; longtemps ils flottèrent à sa surface, et, tout autour, une blanche écume s’éleva, d’où naquit une jeune déesse. Portée d’abord près de Cythère, puis vers les rivages de Chypre, ce fut là qu’on vit sortir de l’onde cette déesse charmante ; sous ses pas croissait partout l’herbe fleurie. Les dieux et les hommes l’appellent Aphrodite, parce qu’elle naquit de l’écume ; Cythérée à la belle couronne, parce qu’elle s’approcha de Cythère ; Cypris, parce qu’elle parut pour la première fois sur les rivages de Chypre ; amie de la volupté, en souvenir de son origine. Dès sa naissance, lorsqu’elle allait prendre sa place dans l’assemblée des dieux, l’Amour (Éros) et le bel Himéros (le Désir) marchèrent à sa suite. Elle eut dès l’abord en partage, entre tous les immortels et tous les humains, les entretiens séducteurs, les ris gracieux, les doux mensonges, les charmes, les douceurs de l’amour. »
Hésiode,La Théogonie, traduction nouvelle par M. Patin, Paris, Georges Chamerot, 1872, v 159-206, pp. 9-11,
Ne pas confondre un mythe fondateur d’un groupe social (Hésiode) et un mythe fondateur d’un problème philosophique (Platon).

Une figure mythique obsédante : Ulysse et l’invention de la nostalgie, Jean-Louis Poirier - Extrait vidéo

Entretien avec Jean-Louis Poirier, conduit par Jean-Pierre Langevin et les élèves de Pierre Leveau, diffusé en visioconférence le 29 septembre 2016 depuis le lycée Jean-Pierre Vernant de Sèvres dans le cadre du Programme Europe, Éducation, École.

Le Mythe de Pandore, J.-P. Vernant - Extrait vidéo

Le Mythe de Pandore, version intégrale
Conférence-débat organisée le 27 novembre 2003 par le Club Philo du Lycée de Sèvres animé par Czeslaw Michalewski, Professeur de philosophie.
Dossier pédagogique :http://www‌.coin-phil‌o.net/text‌es_livresa‌lireJPV.phpPris le : [27/11/2003]

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La quête rationnelle

Réflexion

L'avantage premier de l'opinion semble être qu'elle produit un discours simple et définitif, qui met fin à notre recherche de sens.
A l'opposé, la recherche rationnelle semble être une quête sans fin.
Comment Socrate, sous la plume de Platon, donne-t-il la perspective d'un terme à la quête rationnelle?

Le Nous d'Anaxagore. Phédon, Platon - Extrait

Anaxagore, détail de la fresque de la façade de droite de l'université nationale et capodistrienne d'Athènes (vers 1888).
Anaxadore est  à Clazomènes vers 500 avant J.-C., Anaxagore vint se fixer à Athènes, où il introduisit la notion d’« intelligence » (Noûs), ordonnatrice de la nature. Il appartenait au cercle des proches conseillers de Périclès. Condamné pour impiété parce qu’il avait soutenu l’idée d’une astronomie mécaniste ne mentionnant jamais les dieux, il se retira à Lampsaque (Asie mineure), où il mourut en 428 avant J.-C.
Texte 
"— Là-dessus, Socrate fit une longue pause, occupé à réfléchir par devers lui. Enfin il reprit : « Ce n’est pas une petite affaire que tu demandes là, Cébès ; car elle exige une investigation complète sur la cause de la génération et de la corruption. Je vais te raconter, si tu veux, mes propres expériences en ces matières ; si, parmi les choses que je vais dire, il en est qui te paraissent utiles, tu les emploieras pour nous persuader tes sentiments.
— Certainement, je le veux, dit Cébès.
— Écoute donc mon exposé. Dans ma jeunesse, Cébès, dit-il, j’avais conçu un merveilleux désir de cette science qu’on appelle la physique. Il me semblait que c’était une chose magnifique de connaître la cause de chaque chose, ce qui la fait être, ce qui la fait périr, ce qui la fait exister. Et souvent je me suis mis la cervelle à la torture pour étudier des questions comme celles-ci : Est-ce lorsque le chaud et le froid ont subi une sorte de fermentation que, comme le disaient quelques-uns, les êtres vivants se forment ? Est-ce le sang qui fait la pensée, ou l’air, ou le feu, ou aucun de ces éléments, et n’est-ce pas le cerveau qui nous donne les sensations de l’ouïe, de la vue et de l’odorat ? N’est-ce pas de ces sensations que naissent la mémoire et l’opinion, et n’est-ce pas de la mémoire et de l’opinion, une fois devenues calmes, que naît la science ? Je cherchais aussi à connaître les causes de corruption de tout cela ainsi que les phénomènes célestes et terrestres. Mais à la fin je découvris que pour ce genre de recherche j’étais aussi mal doué qu’on peut l’être. Et je vais t’en donner une preuve sensible. Il y a des choses qu’auparavant je savais clairement, il me le semblait du moins à moi-même et aux autres. Eh bien, cette étude me rendit aveugle au point que je désappris même ce que j’avais cru savoir jusque-là sur beaucoup de choses et en particulier sur la croissance de l’homme. Avant ce moment, je croyais qu’il était évident pour tout le monde qu’il croissait par le manger et le boire ; que, lorsque, par la nourriture, des chairs s’étaient ajoutées aux chairs, des os aux os, et de même aux autres parties les choses appropriées à chacune d’elles, alors la masse qui était petite devenait ensuite volumineuse et que c’était ainsi que l’homme, de petit, devenait grand. Voilà ce que je pensais alors. Cela ne te paraît-il pas raisonnable ?
— Si, répondit Cébès.
— Examine encore ceci. Je croyais qu’il était suffisant de savoir, en voyant un homme grand, debout à côté d’un homme petit, qu’il le dépassait juste de la tête, et ainsi d’un cheval auprès d’un autre cheval, et que, pour prendre des exemples encore plus clairs que les précédents, le nombre dix me paraissait être plus grand que le nombre huit, parce que le nombre deux s’ajoutait à huit, et la double coudée plus grande que la coudée, parce qu’elle la dépassait de la moitié.
— Et maintenant, demanda Cébès, qu’en penses-tu ?
— Je suis loin, par Zeus, répondit Socrate, de croire que je connais la cause de l’une quelconque de ces choses ; car je n’arrive même pas à reconnaître, quand à un on a ajouté un, si c’est l’un auquel on a ajouté qui est devenu deux, ou si c’est celui qui a été ajouté et celui auquel on l’a ajouté qui sont devenus deux par l’addition de l’un à l’autre. Car c’est pour moi un sujet d’étonnement de voir que, lorsque chacun d’eux était à part de l’autre, chacun était naturellement un et n’était pas deux alors, et que, quand ils se sont rapprochés l’un de l’autre, ils sont devenus deux pour cette raison que la réunion les a mis l’un près de l’autre. Je ne peux pas davantage me persuader que, si l’on coupe l’unité en deux, ce fait de la division ait été aussi la cause qu’elle est devenue deux ; car voilà une cause contraire à celle qui tout à l’heure nous donnait deux ; tout à l’heure, c’est parce qu’ils étaient réunis l’un près de l’autre et ajoutés l’un à l’autre, et maintenant c’est parce que l’un est ôté et séparé de l’autre. Je ne puis plus croire non plus que je sais par quoi un est engendré, ni en un mot par quoi n’importe quelle autre chose naît, périt ou existe ; c’est l’effet de ma première méthode ; mais je me hasarde à en embrasser moi-même une autre et je repousse absolument la première.
XLVI. — Mais un jour, ayant entendu quelqu’un lire dans un livre, dont l’auteur était, disait-il, Anaxagore, que c’est l’esprit qui est l’organisateur et la cause de toutes choses, l’idée de cette cause me ravit et il me sembla qu’il était en quelque sorte parfait que l’esprit fût la cause de tout. S’il en est ainsi, me dis-je, l’esprit ordonnateur dispose tout et place chaque objet de la façon la meilleure. Si donc on veut découvrir la cause qui fait que chaque chose naît, périt ou existe, il faut trouver quelle est pour elle la meilleure manière d’exister ou de supporter ou de faire quoi que ce soit. En vertu de ce raisonnement, l’homme n’a pas autre chose à examiner, dans ce qui se rapporte à lui et dans tout le reste, que ce qui est le meilleur et le plus parfait, avec quoi il connaîtra nécessairement aussi le pire, car les deux choses relèvent de la même science. En faisant ces réflexions, je me réjouissais d’avoir trouvé dans la personne d’Anaxagore un maître selon mon cœur pour m’enseigner la cause des êtres. Je pensais qu’il me dirait d’abord si la terre est plate ou ronde et après cela qu’il m’expliquerait la cause et la nécessité de cette forme, en partant du principe du mieux, et en prouvant que le mieux pour elle, c’est d’avoir cette forme, et s’il disait que la terre est au centre du monde, qu’il me ferait voir qu’il était meilleur qu’elle fût au centre. S’il me démontrait cela, j’étais prêt à ne plus demander d’autre espèce de cause. De même au sujet du soleil, de la lune et des autres astres, j’étais disposé à faire les mêmes questions, pour savoir, en ce qui concerne leurs vitesses relatives, leurs changements de direction et les autres accidents auxquels ils sont sujets, en quoi il est meilleur que chacun fasse ce qu’il fait et souffre ce qu’il souffre. Je n’aurais jamais pensé qu’après avoir affirmé que les choses ont été ordonnées par l’esprit, il pût leur attribuer une autre cause que celle-ci : c’est le mieux qu’elles soient comme elles sont. Aussi je pensais qu’en assignant leur cause à chacune de ces choses en particulier et à toutes en commun, il expliquerait en détail ce qui est le meilleur pour chacune et ce qui est le bien commun à toutes. Et je n’aurais pas donné pour beaucoup mes espérances ; mais prenant ses livres en toute hâte, je les lus aussi vite que possible, afin de savoir aussi vite que possible le meilleur et le pire.
XLVII. — Mais je ne tardai pas, camarade, à tomber du haut de cette merveilleuse espérance. Car, avançant dans ma lecture, je vois un homme qui ne fait aucun usage de l’intelligence et qui, au lieu d’assigner des causes réelles à l’ordonnance du monde, prend pour des causes l’air, l’éther, l’eau et quantité d’autres choses étranges. Il me sembla que c’était exactement comme si l’on disait que Socrate fait par intelligence tout ce qu’il fait et qu’ensuite, essayant de dire la cause de chacune de mes actions, on soutînt d’abord que, si je suis assis en cet endroit, c’est parce que mon corps est composé d’os et de muscles, que les os sont durs et ont des joints qui les séparent, et que les muscles, qui ont la propriété de se tendre et de se détendre, enveloppent les os avec les chairs et la peau qui les renferme, que, les os oscillant dans leurs jointures, les muscles, en se relâchant et se tendant, me rendent capable de plier mes membres en ce moment et que c’est la cause pour laquelle je suis assis ici les jambes pliées. C’est encore comme si, au sujet de mon entretien avec vous, il y assignait des causes comme la voix, l’air, l’ouïe et cent autres pareilles, sans songer à donner les véritables causes, à savoir que, les Athéniens ayant décidé qu’il était mieux de me condamner, j’ai moi aussi, pour cette raison, décidé qu’il était meilleur pour moi d’être assis en cet endroit et plus juste de rester ici et de subir la peine qu’ils m’ont imposée. Car, par le chien, il y a beau temps, je crois, que ces muscles et ces os seraient à Mégare ou en Béotie, emportés par l’idée du meilleur, si je ne jugeais pas plus juste et plus beau, au lieu de m’évader et de fuir comme un esclave, de payer à l’État la peine qu’il ordonne.
Mais appeler causes de pareilles choses, c’est par trop extravagant. Que l’on dise que, si je ne possédais pas des choses comme les os, les tendons et les autres que je possède, je ne serais pas capable de faire ce que j’aurais résolu, on dira la vérité ; mais dire que c’est à cause de cela que je fais ce que je fais et qu’ainsi je le fais par l’intelligence, et non par le choix du meilleur, c’est faire preuve d’une extrême négligence dans ses expressions. C’est montrer qu’on est incapable de discerner qu’autre chose est la cause véritable, autre chose ce sans quoi la cause ne saurait être cause. C’est précisément ce que je vois faire à la plupart des hommes, qui, tâtonnant comme dans les ténèbres, se servent d’un mot impropre pour désigner cela comme la cause. Voilà pourquoi l’un, enveloppant la terre d’un tourbillon, la fait maintenir en place par le ciel, et qu’un autre la conçoit comme une large huche, à laquelle il donne l’air comme support. Quant à la puissance qui fait que les choses sont actuellement disposées le mieux qu’il est possible, ils ne la cherchent pas, ils ne pensent pas qu’elle possède une sorte de force divine ; mais ils croient pouvoir découvrir un Atlas plus fort, plus immortel qu’elle, et qui maintienne mieux l’ensemble des choses, et ils ne songent jamais qu’en réalité c’est le bien et la nécessité qui lient et maintiennent les choses. Quant à moi, pour connaître une telle cause et savoir ce qu’elle est, je me ferais avec allégresse le disciple de tous les maîtres possibles. Mais comme elle se dérobait et que j’étais impuissant à la trouver moi-même et à l’apprendre d’autrui, j’ai changé de direction pour la chercher. Comment je m’y suis pris, veux-tu, Cébès, dit-il, que je t’en fasse un récit ?
— Si je le veux ! plus que tout au monde, s’écria Cébès.
XLVIII. — Quand je fus las d’étudier les choses, reprit Socrate, je crus devoir prendre garde à ne pas éprouver ce qui arrive à ceux qui regardent et observent le soleil pendant une éclipse ; car ils perdent quelquefois la vue s’ils ne regardent pas son image dans l’eau ou dans un milieu semblable. L’idée d’un tel accident me vint à l’esprit et je craignis que mon âme ne devînt complètement aveugle, si je regardais les choses avec mes yeux et si j’essayais de les saisir avec un de mes sens. Je crus alors que je devais recourir aux principes et regarder en eux la vérité des choses. Mais peut-être ma comparaison n’est-elle pas exacte de tout point ; car je n’accorde pas sans réserve qu’en examinant les choses dans leurs principes, on les examine plutôt dans des images que quand on les regarde dans leur réalité. Quoi qu’il en soit, voilà le chemin que j’ai pris. Je pose en chaque cas un principe, celui que je juge le plus solide, et tout ce qui me paraît s’y accorder, qu’il s’agisse de causes ou de toute autre chose, je l’admets comme vrai, et, comme faux, tout ce qui ne s’y accorde pas. Mais je veux te rendre ma pensée plus sensible, car je pense que tu ne m’entends pas encore.
— Non, par Zeus, dit Cébès, pas trop bien.
XLIX. — Pourtant, reprit Socrate, il n’y a dans ce que je dis rien de neuf : c’est ce que je n’ai jamais cessé de dire, et en d’autres occasions et tantôt, dans notre entretien. Je vais essayer de te montrer la nature de la cause que j’ai étudiée, en revenant à ces idées que j’ai tant rebattues. Je partirai de là, admettant qu’il y a quelque chose de beau, de bon, de grand en soi et ainsi du reste. Si tu m’accordes cela et si tu conviens que ces choses en soi existent, j’espère alors que je trouverai et te ferai voir la cause qui fait que l’âme est immortelle.
— Sois sûr que je te l’accorde, dit Cébès, et achève vite ta démonstration."

Persuader ou convaincre ?

Distinguer persuader et convaincre - Exercice

Diversité et pluralité des opinions. Qu'est-ce qui en fonde la légitimité ? On définit la liberté d'expression comme la capacité à dire tout ce que l'on veut.  Ce serait une preuve de la vitalité de la démocratie. Cependant, au nom de la démocratie, a-t-on le droit de tout dire ? Où sont les limites, et qui les pose ? S'interroger sur la valeur de propos tenus, c'est tenir les conséquences des affirmations comme plus importantes que la vérité des mêmes affirmations. Le critère de vérité est purement subjectif. En tant qu'il est l'œuvre d'un sujet, le jugement n'est pas neutre à l'égard, par exemple, des affects. Les sophistes qui éduquent les jeunes gens s'inquiètent bien plus de leur capacité à s'exprimer que sur le contenu de leurs pensées. Ainsi, pour persuader de la véracité de son opinion, on fait usage de la séduction.
https://www.cnrtl.fr/definition/persuader
https://www.cnrtl.fr/definition/convaincre
https://www.cnrtl.fr/definition/rhétorique
Exercice
1. Rédige le discours de défaite électorale d'un de tes amis.
2. Comment organises-tu ton discours, quels sont tes arguments ?
Apollon et Artémis, de Brygos (potier, signé), peintre de Briséis : tondo d'une tasse attique à figures rouges, vers 470 av. J.-C., musée du Louvre.

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https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Apollo_Artemis_Brygos_Louvre_G151.jpg

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La puissance de la persuasion - Platon - Extrait et questions

"GORGIAS
XI. — Que dirais‑tu, si tu savais tout, si tu savais qu’elle embrasse pour ainsi dire en elle-même toutes les puis­sances. Je vais t’en donner une preuve frappante. J’ai456b-457csouvent accompagné mon frère et d’autres médecins chez quelqu’un de leurs malades qui refusait de boire une potion ou de se laisser amputer ou cautériser par le médecin. Or tandis que celui-ci n’arrivait pas à les persuader, je l’ai fait, moi, sans autre art que la rhétorique. Qu’un orateur et un médecin se rendent dans la ville que tu voudras, s’il faut discuter dans l’assemblée du peuple ou dans quelque autre réunion pour décider lequel des deux doit être élu comme médecin, j’affirme que le médecin ne comptera pour rien et que l’orateur sera préféré, s’il le veut. Et quel que soit l’artisan avec lequel il sera en concurrence, l’orateur se fera choisir préféra­blement à tout autre ; car il n’est pas de sujet sur lequel l’homme habile à parler ne parle devant la foule d’une manière plus persuasive que n’importe quel artisan. Telle est la puissance et la nature de la rhétorique. Toutefois, Socrate, il faut user de la rhétorique comme de tous les autres arts de combat. Ceux-ci en effet ne doivent pas s’employer contre tout le monde indifférem­ment, et parce qu’on a appris le pugilat, le pancrace, l’escrime avec des armes véritables, de manière à s’as­surer la supériorité sur ses amis et ses ennemis, ce n’est pas une raison pour battre ses amis, les transpercer et les tuer. Ce n’est pas une raison non plus, par Zeus, parce qu’un homme qui a fréquenté la palestre et qui est devenu robuste et habile à boxer aura ensuite frappé son père et sa mère ou tout autre parent ou ami, ce n’est pas, dis‑je, une raison pour prendre en aversion et chasser de la cité les pédotribes et ceux qui montrent à combattre avec des armes : car si ces maîtres ont transmis leur art à leurs élèves, c’est pour en user avec justice contre les ennemis et les malfaiteurs, c’est pour se défendre, et non pour attaquer. Mais il arrive que les élèves, prenant le contrepied, se servent de leur force et de leur art contre la justice. Ce ne sont donc pas les maîtres qui sont méchants et ce n’est point l’art non plus qui est responsable de ces écarts et qui est méchant, c’est, à mon avis, ceux qui en abusent. On doit porter le même jugement de la rhétorique. Sans doute l’orateur est capable de parler contre tous et sur toute chose de manière à persuader la foule mieux que personne, sur presque tous les sujets qu’il veut ; mais il n’est pas plus autorisé pour cela à dépouiller de leur répu­tation les médecins ni les autres artisans, sous prétexte qu’il pourrait le faire ; au contraire, on doit user de la rhétorique avec justice comme de tout autre genre de combat. Mais si quelqu’un qui s’est formé à l’art oratoire, abuse ensuite de sa puissance et de son art pour faire le mal, ce n’est pas le maître, à mon avis, qu’il faut haïr et chasser des villes ; car c’est en vue d’un bon usage qu’il a transmis son savoir à son élève, mais celui-ci en fait un457c-458cusage tout opposé. C’est donc celui qui en use mal qui mérite la réprobation, l’exil et la mort, mais non le maître."
Platon,Gorgias, traduction E. Chambry,Garnier-Flammarion, 1992, p. 184 à 186.
Questions :
1. Qu’est-ce qui différencie le médecin de l’orateur ? Qu’est-ce qui caractérise dès lors « la nature et la puissance de la rhétorique » ? Que veut montrer Platon en faisant tenir un tel discours à Gorgias ?
2. Quelles restrictions Gorgias pose-t-il à l’usage de la rhétorique? Comment ces restrictions sont-elles justifiées ? Ces justifications te paraissent-elles en accord avec la thèse soutenue dans le premier paragraphe du texte ?
3. En quoi ce texte est-il lui-même un exemple intéressant de discours persuasif ?  

La puissance de la réfutation - Platon - Extraits et questions

"SOCRATE
XII. — J’imagine, Gorgias, que tu as, comme moi, assisté à bien des discussions et que tu y as remarqué une chose, c’est que les interlocuteurs ont bien de la peine à définir entre eux le sujet qu’ils entreprennent de discuter et à terminer l’entretien après s’être instruits et avoir instruit les autres. Sont‑ils en désaccord sur un point et l’un prétend‑il que l’autre parle avec peu de justesse ou de clarté, ils se fâchent et s’imaginent que c’est par envie qu’on les contredit et qu’on leur cherche chicane, au lieu de chercher la solution du problème a débattre. Quelques‑uns même se séparent à la fin comme des goujats, après s’être chargés d’injures et avoir échangé des propos tels que les assistants s’en veulent à eux‑mêmes d’avoir eu l’idée d’assister à de pareilles disputes. Pourquoi dis‑je ces choses ? C’est qu’en ce moment tu me parais exprimer des idées qui ne concordent pas tout à fait et ne sont pas en harmonie avec ce que tu as dit d’abord de la rhétorique. Aussi j’hésite à te réfuter : j’ai peur que tu ne te mettes en tête que, si je parle, ce n’est pas pour éclaircir le sujet, mais pour te chercher chicane à toi-même. Si donc tu es un homme de ma sorte, je t’interrogerai volontiers ; sinon, je m’en tiendrai là. De quelle sorte suis‑je donc ? Je suis de ceux qui ont plaisir à être réfutés, s’ils disent quelque chose de faux, et qui ont plaisir aussi à réfuter les autres, quand ils avancent quelque chose d’inexact, mais qui n’aiment pas moins à être réfutés qu’à réfuter. Je tiens en effet qu’il y a plus à gagner à être réfuté, parce qu’il est bien plus avantageux d’être soi-même délivré du plus grand des maux que d’en déli­vrer autrui ; car, à mon avis, il n’y a pour l’homme rien de si funeste que d’avoir une opinion fausse sur le sujet qui nous occupe aujourd’hui. Si donc tu m’affirmes être dans les mêmes dispositions que moi, causons ; si au contraire tu es d’avis qu’il faut en rester là, restons‑y et finissons la discussion."
Platon,Gorgias, traduction E. Chambry,Garnier-Flammarion, 1992, pp. 186.
Questions
1. En t'aidant du dictionnaire, explique le sens que Platon donne dans cet extrait à la "réfutation".
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2. Montre en quoi cet extrait est une réponse au texte précédent.
3. A partir de cet extrait, montre en quoi le débat (par exemple, le débat politique) diffère de la discussion. En t'aidant du dictionnaire et des arguments de Platon, montre en quoi le débat est stérile, confortant seulement chacun dans son opinion, là où la discussion, au contraire, est féconde, nourrissant et faisant évoluer les pensées.
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Le philosophe n'use-t-il donc jamais de persuasion ? Platon, Extrait et questions

"Socrate. — J’ai peur que la vérité ne soit quelque peu choquante, et j’hésite à parler à cause de Gorgias, qui pourrait me soupçonner de vouloir tourner en ridicule sa profession. Pour moi, je ne sais si la rhétorique telle que Gorgias la pratique est bien cela ; car notre entretien ne nous a donné aucune lumière sur ce qu’il en pense lui-même. Mais ce que j’appelle, moi, du nom de rhétorique est partie d’un tout qui n’est nullement une belle chose.
Gorgias. — Quelle chose, Socrate ? Parle librement, sans t’inquiéter de moi.
Socrate. — Eh bien, Gorgias, la rhétorique, à ce qu’il me semble, est une pratique étrangère à l’art, mais qui exige une âme douée d’imagination, de hardiesse, et naturellement apte au commerce des hommes. Le nom générique de cette sorte de pratique est, pour moi, la flatterie. J’y distingue plusieurs subdivisions, et la cuisine est une d’elles. Celle-ci passe pour un art, mais, à mon sens, ce n’est pas un art ; c’est un empirisme et une routine. Je rattache encore à la flatterie, comme autant de parties distinctes, la rhétorique, la toilette et la sophistique, en tout quatre subdivisions, avec autant d’objets distincts.
Si Polos veut m’interroger, qu’il m’interroge ; car il n’a pas encore reçu mes explications sur la place que je donne à la rhétorique entre les subdivisions de la flatterie. Il ne s’en est pas aperçu et me demande déjà si je ne la trouve pas belle. Pour moi, je ne répondrai pas à cette question sur la beauté ou la laideur que j’attribue à la rhétorique avant d’avoir répondu sur ce qu’elle est. Ce serait incorrect, Polos. Si tu veux savoir, au contraire, quelle partie de la flatterie elle est, tu peux m’interroger.
Polos. — Eh bien, je te le demande : quelle partie en est-elle ?
Socrate. — Je ne sais si tu saisiras bien ma réponse : à mon avis, la rhétorique est comme le fantôme d’une partie de la politique.
Polos. — Qu’entends-tu par là ? Veux-tu dire qu’elle est belle ou laide ?
Socrate. — Laide, suivant-moi ; car j’appelle laid tout ce qui est mauvais, puisqu’il faut à toute force te répondre comme si tu savais déjà ce que je suis en train de dire.
Gorgias. — Par Zeus, Socrate, je ne comprends pas non plus ton langage.
Socrate. — Rien d’étonnant à cela, Gorgias ; je ne me suis pas encore expliqué clairement, mais Polos est jeune et impatient."
Platon,Gorgias, traduction par Alfred Croiset, texte établi parA. Croiset de Louis Bodin,Les Belles Lettres, 1923 (Oeuvres complètes,tome III, 2e partie, p. 108-224).
Questions : 
1. Quels éléments de cet extrait montrent que Socrate cherche ici à ridiculiser son interlocuteur, et faire rire à ses dépens ?
2. Ce procédé relève-t-il de la conviction, ou bien de la persuasion ?
3. Pourquoi le discours philosophique a-t-il lui aussi besoin de recourir à la persuasion ?

Document : Schopenhauer, Extrait et questions

"Stratagème XXVIII
Convaincre le public et non l’adversaire
Il s’agit du genre de stratégie que l’on peut utiliser lors d’une discussion entre érudits en présence d’un public non instruit. Si vous n’avez pas d’argumentum ad rem, ni même d’ad hominem, vous pouvez en faire un ad auditores, c.-à-d. une objection invalide, mais invalide seulement pour un expert. Votre adversaire aura beau être un expert, ceux qui composent le public n’en sont pas, et à leurs yeux, vous l’aurez battu, surtout si votre objection le place sous un jour ridicule. : les gens sont prêts à rire et vous avez les rires à vos côtés. Montrer que votre objection est invalide nécessitera une explication longue faisant référence à des branches de la science dont vous débattez et le public n’est pas spécialement disposé à l’écouter.
Exemple : l’adversaire dit que lors de la formation des chaînes de montagnes, le granite et les autres éléments qui les composent étaient, en raison de leur très haute température, dans un état fluide ou en fusion et que la température devait atteindre les 250°C et que lorsque la masse s’est formée, elle fut recouverte par la mer. Nous répondons par un argumentum ad auditores qu’à cette température-là, et même bien avant, vers 100°C, la mer se serait mise à bouillir et se serait évaporée. L’auditoire éclate de rire. Pour réfuter notre objection, notre adversaire devrait montrer que le point d’ébullition ne dépend pas seulement de la température mais aussi de la pression, et que dès que la moitié de l’eau de mer se serait évaporée, la pression aurait suffisamment augmenté pour que le reste reste à l’état liquide à 250°C. Il ne peut donner cette explication, car pour faire cette démonstration il lui faudrait donner un cours à un auditoire qui n’a pas de connaissances en physique."
Dans le court ouvrage dont ce texte est extrait, Schopenhauer dispense des stratagèmes rhétoriques permettant d'avoir raison de son adversaire, dans un débat, alors même que l'on ne dispose pas d'arguments rationnels permettant d'avancer des raisons.
Arthur Schopenhauer,L'Art d'avoir toujours raison, traduction Wikisource -https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Art_d%E2%80%99avoir_toujours_raison/Stratag%C3%A8me_XXVIII
Questions :
1. Définis les expressions "avoir raison d'un adversaire" et "avancer des raisons". Montre qu'il s'agit de deux sens différents du terme de "raison".
2. Pour jouer un peu avec les mots, explique en quoi la rhétorique, par sa force de persuasion, permet d'avoir raison de son adversaire dans un débat, même lorsque l'on a tort.
3. A partir de l'analyse de cet extrait de Schopenhauer, montre en quoi Socrate, dans l'extrait précédent, cherche à fragiliser Gorgias et Polos, débattant avec eux devant un auditoire ?

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