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Le jardin : un enclos à l'écart

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Sommaire

Histoire des jardins - Dossier ministère de la CultureDéfinir le jardin - Questions
L'espace et le temps du jardinJardins à travers paravents et estampes au musée Guimet - Extrait vidéoLes saisons atemporelles de Meiji - Extrait vidéoUn exemple : le Jardin des délices de BoschLiens utilesLe Jardin des délices, détail - QuestionTemps et mythes : Trois figures de jardin dans L'Odyssée - Extraits et question
Le jardin marque et trace la séparationSe tenir à l'écartCôté cour, côté jardin
Jardin et utopieJardin et égalité. Rousseau - Extrait et questions

Histoire des jardins - Dossier ministère de la Culture

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Définir le jardin - Questions

Synonymes de "jardin" :
clos, closerie, courtil, éden, eldorado, enclos, espace vert, fruitier, hortillonnage, jardinet, marais, ménagerie, ouche, paradis, parc, pépinière, plantation, potager, promenade, square, terre, verger, zoo.
Questions
1. Quels sont les lieux et les temps du jardin ?
2. Cherche des exemples de jardins

L'espace et le temps du jardin

Jardins à travers paravents et estampes au musée Guimet - Extrait vidéo

https://www.youtube.com/watch?v=niln-ILmiZY

https://www.youtube.com/watch?v=niln-ILmiZY

Les saisons atemporelles de Meiji - Extrait vidéo

https://www.youtube.com/watch?v=L5z3eDXweig

https://www.youtube.com/watch?v=L5z3eDXweig

Un exemple : le Jardin des délices de Bosch

Le Jardin des délices , Jérôme Bosch
Le Jardin des délices est une peinture à l'huile sur bois du peintre néerlandais Jérôme Bosch, appartenant à la période des primitifs flamands. L'œuvre est structurée en triptyque, format souvent utilisé par les peintres du début du xve siècle jusqu'au début du xviie siècle dans la partie septentrionale de l'Europe. Elle est le plus souvent datée de 1490 à 1500, bien que des chercheurs en avancent la création jusqu'aux années 1480.
Le commanditaire n'est pas connu avec certitude, mais le plus probable semble être Henri de Nassau-Breda et ce serait à l'occasion de son mariage en 1503 que le triptyque aurait été réalisé.
En 1517, le récit de voyage du chanoine Antonio de Beatis situe l'œuvre dans le palais de Nassau. Par le jeu des héritages, elle devient la propriété de Guillaume d'Orange, puis est confisquée par le duc d'Albe en 1567 qui l'emporte en Espagne en 1570. Ses descendants la cèdent à la couronne d'Espagne en 1593 et elle demeure au palais de l'Escurial jusqu'en 1939, date à laquelle elle est déplacée au musée du Prado où elle se trouve encore actuellement.
De nos jours, Le Jardin des délices constitue la plus célèbre des créations de Jérôme Bosch, notamment pour la richesse des motifs qui la composent. Pour cette raison, elle demeure très énigmatique et a fait par le passé l'objet de nombreuses interprétations ésotériques. La thèse de Wilhelm Fraenger selon laquelle cette peinture aurait été exécutée pour une secte comme les Adamites ou les frères du Libre-Esprit n'a plus cours. Les chercheurs en histoire de l'art s'accordent sur une lecture de l'œuvre en fonction de sa finalité : elle serait un speculum nuptiarum, c'est-à-dire un « miroir nuptial », servant à instruire les nouveaux mariés de l'importance du respect des liens du mariage. Toutefois, des recherches récentes la considèrent davantage comme un « miroir aux princes », c'est-à-dire une banque d’« images-souvenirs » provoquant la discussion entre les membres de la cour dans le but de les former moralement à leurs futures fonctions de gouvernants.
L'œuvre serait à lire de façon chronologique : les panneaux extérieurs présenteraient la création du monde ; le panneau de gauche décrirait l'union conduite par Dieu prenant la forme du Christ d'Adam et Ève, dans le Paradis ; le panneau central représenterait une humanité pécheresse avant le Déluge ; et le panneau de droite offrirait la vision de l'Enfer où les pécheurs subissent les affres de la torture.
Description
Dimensions
Comparaison indicative de tailles entre un homme de stature moyenne (178 cm) et le triptyque ouvert (220 cm × 386 cm, cadre compris).
Le Jardin des délices se présente sous la forme d'un triptyque réalisé sur bois peint à l'huile. Il mesure 220 centimètres de haut, et, quand il est ouvert, sa largeur totale est de 386 centimètres. Son panneau central est pratiquement carré (220 cm × 195 cm). Ses panneaux latéraux sont donc rectangulaires et de dimensions identiques (220 cm × 97 cm chacun). L'œuvre est présentée dans un cadre de bois peint en noir et rehaussé de deux liserés dorés (un intérieur et un extérieur) ; il est large de 15 centimètres.
Volets fermés
La Création du monde de Jérôme Bosch.
L'ensemble de la production portée sur les volets fermés est peint en grisaille (nuances de gris). L'arrière-plan est fait d'un gris anthracite presque uniforme composé d'un très léger camaïeu sur la diagonale descendante, allant d'une très faible clarté dans le coin supérieur gauche où se trouve Dieu à un gris anthracite tirant au noir dans le coin inférieur droit.
La quasi-totalité de sa surface laisse voir un globe transparent dont on perçoit les parois grâce à des reflets de lumière dans sa partie gauche. Ce globe contient une espèce d'île qui comprend une grande plaine surmontée de collines et comporte quelques arbres : il s'agit de la Terre représentée sous la forme d'un disque. Au-dessus d'elle, le ciel est chargé de nuages noirs. Dessous, le globe est empli d'une eau représentée par un gris assez uniforme et plus profond.
En dehors de la sphère, dans l'angle supérieur gauche de la représentation, un minuscule personnage se tient assis, un livre à la main. Lui aussi est peint en grisaille. On comprend qu'il s'agit de Dieu ayant créé le monde.
À côté de lui, en haut du tableau, une phrase est écrite en fines lettres gothiques dorées : « Ipse dixit et facta sunt », sur le volet gauche, et « Ipse mandavit et creata sunt », sur le volet droit. Cette citation correspond au psaume 33,9 : « Car Il dit et la chose arrive ; Il ordonne et elle existe. »
D'aprèshttps://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Jardin_des_d%C3%A9lices

Liens utiles

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Jardin_des_d%C3%A9lices

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Jardin_des_d%C3%A9lices

Le Jardin des délices, détail - Question

 Jardin des délices, Bosch (détail)
Question
Décris ce pan de tableau montrant un jardin du plaisir où tout est en abondance. Le jardin se fait nourricier avant la chute.

Temps et mythes : Trois figures de jardin dans L'Odyssée - Extraits et question

La Grotte de Calypso
, Jan Brueghel l'Ancien
Pour Voltaire, le meilleur des mondes était celui qui vous permettait de cultiver votre jardin. Idéal autarcique, le jardin est d'abord celui d'Éden, d'où seront chassés Adam et Ève.
On ne peut omettre les pommes d'or du jardin des Hespérides, dans la mythologie grecque, en tant que travail herculéen. Enfin, les jardins suspendus de Babylone, impulsés par Nabuchodonosor II vers -600, appartiennent aux sept merveilles du Monde antique.
Penchons-nous précisément sur Ulysse, qui dans L'Odyssée, rencontre trois jardins : le premier, celui de Calypso, est une demeure divine, les deux autres, ceux d’Alcinoos et de Laërte, appartiennent à des humains.
Le jardin de Calypso.Odyssée, Chant V, vers 55 à 75
"... bientôt il atteint la grotte spacieuse qu'habité Calypso, la nymphe à la belle chevelure. Mercure trouve la déesse dans l'intérieur de sa demeure : un grand feu brillait dans le foyer, et au loin s'exhalait le suave parfum du cèdre et du thuya fendus. Calypso, retirée du fond de la grotte, chantait d'une voix mélodieuse, et s'occupait à tisser une toile avec une navette d'or. — Autour de cette demeure s'élevait une forêt verdoyante d'aunes, de peupliers et de cyprès. Là, venaient construire leurs nids les oiseaux aux ailes étendues, les chouettes, les vautours, les corneilles marines aux larges langues, et qui se plaisent à la pêche (02). Là une jeune vigne étendait ses branches chargées de nombreuses grappes. Là, quatre sources roulaient dans les plaines leurs eaux limpides qui, tantôt s'approchant et tantôt s'éloignant les unes des autres, formaient mille détours ; sur leurs rives s'étendaient de vertes prairies émaillées d'aches et de violettes. Un immortel qui serait venu en ces lieux eût été frappé d'admiration ; et, dans son cœur, il eût ressenti une douce joie."
Le jardin d’Alcinoos. Odyssée, Chant VI, vers 112 à 133
Le lieu : en revenant de l’île de Calypso, Ulysse, après son dernier naufrage, aborde l’île des Phéaciens, qu’Homère nomme Schéria, que l’on a identifiée à Corfou, et dont Alcinoos est le roi.
Il s’agit bien ici, à proprement parler d’un « jardin » : le terme grec désigne clairement des « rangées », d’arbres ou de ceps, des « allées » plantées. Il se compose d’un verger où l’on retrouve tous les fruits propres à la végétation méditerranéenne : poires, grenades, pommes, oliviers, figues, raisins, et d’un potager où les légumes sont cultivés avec soin. Rien n’est « gratuit », c’est un jardin d’homme, « quatre arpents » étant la surface que l’on laboure en une journée. Néanmoins, cette succession ininterrompue de fruits aux fruits, cette « merveilleuse fécondité » donnent à cette réalité rustique une autre dimension : Ulysse, comme auparavant Hermès, - et le vers est identique - reste absorbé par l’observation du spectacle qui ravit l’âme humaine.
Le jardin est donc, dans la littérature homérique, un lieu dans lequel l’homme éprouve du bonheur. Mais de quel bonheur s’agit-il ? On peut avoir envie de découvrir pourquoi, dès l’Antiquité, le jardin est lié au bonheur. Quelles représentations faut-il chercher ?... La langue d’Homère, peut-être, nous livre-t-elle la réponse, s’il est vrai qu’une langue exprime la vision du monde de ses locuteurs. Or, si l’on examine le genre grammatical des noms d’arbres dans les textes de l’Antiquité, on constate qu’ils sont féminins. Avons-nous, ici, la réponse ? De même que le petit d’homme trouve sa nourriture - et son bonheur - dans le lait de sa mère naturelle, de même, en grandissant, l’homme qu’il devient trouve sa nourriture - et son bonheur - auprès d’une autre mère : la Terre nourricière ... Le jardin est donc un enclos de générosité et de bonheur.
Le jardin de Laerte. Odyssée, Chant XXIV, vers 220 à 350
Le lieu : Ulysse a enfin regagné sa terre natale d’Ithaque, - qui est aussi une île - , située près de la côte occidentale de la Grèce, dans la mer Ionienne. Il n’est pas inintéressant de noter qu’il s’agit de la scène de reconnaissance du fils par son père , dans ce chant qui clôt l’Odyssée.
Il s’agit du même verger-potager - le terme grec est le même - que chez Alcinoos. Mais ici s’ajoute la description du jardinier et de ses attributs : guêtres contre les ronces, gants contre les épines et chapeau contre le froid. L’usure et la saleté des habits expriment le désespoir du vieux Laërte privé de son fils depuis vingt ans mais c’est dans son jardin qu’il trouve la force de supporter son chagrin. Il semble donc bien que le jardin soit le lieu privilégié dans lequel l’homme retrouve un bonheur.
Outre sa beauté et sa générosité, le jardin est un espace clos garant de la véracité, ici de la véracité des liens familiaux. Plus que la cicatrice, c’est grâce aux arbres qu’il lui a appris à nommer et à reconnaître que Laërte a établi son statut de père et qu’il reconnaît celui de son fils. Ce don exprime la preuve de la filiation paternelle. Il s’ajoute donc ici une connotation de morale informulée
Question 
Dégage les points communs et différences entre ces jardins.

Le jardin marque et trace la séparation

Se tenir à l'écart

Si le jardin se tient dans un espace circonscrit au sein du paysage, celui qui s'y trouve tient à distance un certain quotidien et des habitudes.
Dans un jardin, nous cherchons le temps du répit et de la création. Le jardin est à l'écart du bruit et de l'agitation chronophage, mais aussi du temps qui progresse sur une ligne imaginaire : c'est le temps du cercle qui revient sans cesse sur lui.

Côté cour, côté jardin

Pourquoi, au théâtre, y a-t-il le "côté cour" et le "côté jardin" ?
Vous connaissez cette paire de magnifiques expressions. Vous croyez même vous souvenir que le côté cour, c'est le côté qui se trouve à gauche de l'acteur quand il regarde le public, et le côté jardin, c'est l'autre : le côté qui se trouve à sa droite. Et vous avez raison.
Mais de quel auteur génial viennent ces dénominations fleuries ? Sophocle ? Shakespeare ? Jacques  Balutin ?
Beaumarchais.
Sans qu'il n'y soit pour rien. Nous sommes en 1784, à Paris, où des acteurs  répètentLe Mariage de Figaro. Ces acteurs, ce sont les sociétaires de la  Comédie Française. Suite à des problèmes de place, l'intendance les a provisoirement installés aux Tuileries dans la salle des machines. L'endroit  fait face à la Seine.
Quand les acteurs regardent le fleuve, ils ont à leur gauche la cour du Palais des Tuileries, et à leur droite un jardin qui s'étend à  l'époque jusqu'à la place de la Concorde. Ils ont donc à leur gauche le côté  "cour", et à leur droite le côté "jardin".
Présentée pour la première fois au public, la pièce connut un triomphe. Et le binôme  cour/jardin a lui aussi brûlé les planches. Mais au fait, à quoi servaient ces  appellations?
Pendant le spectacle, à rien. Elle ne sont pas mentionnées dans le texte de  Beaumarchais.
Mais lors des répétitions, elles sont vite devenues indispensables. Avant, quand le metteur en  scène demandait à une actrice de se décaler vers la gauche, elle s'interrogeait  : vers sa gauche à lui, ou vers ma gauche à moi ?
En revanche, si le metteur en  scène lui demande de se décaler côté jardin, autrement dit vers sa gauche à lui,  la comédienne comprend aussitôt qu'elle doit faire deux pas sur sa droite à  elle. Logique.
Avec ce système, que l'on soit sur scène ou dans la salle, on n'a plus besoin de s'orienter pour  s'orienter. "Bâbord" et "tribord" rendent le même service sur un  bateau.
Et pour ceux qui ont déjà oublié où étaient le côté "cour" et le côté "jardin". Voici un  moyen mnémotechnique. Quand vous êtes du côté du public - il faut toujours se mettre à la place du public,  c'est la clef du succès -, pensez à Jésus Christ. J.C. pour les  intimes.
Observez ses initiales. À gauche : J comme jardin. À droite : C comme cour.
Si vous êtes sur scène, revenez à votre place ; ça énerve tout le monde.
Jusqu'à preuve du contraire.

Jardin et utopie

Jardin et égalité. Rousseau - Extrait et questions

Texte
"Depuis un mois les chaleurs de l’automne apprêtaient d’heureuses vendanges ; les premières gelées en ont amené l’ouverture ; le pampre grillé, laissant la grappe à découvert, étale aux yeux les dons du père Lyée, et semble inviter les mortels à s’en emparer. Toutes les vignes chargées de ce fruit bienfaisant que le ciel offre aux infortunés pour leur faire oublier leur misère ; le bruit des tonneaux, des cuves, les légrefass qu’on relie de toutes parts ; le chant des vendangeuses dont ces coteaux retentissent ; la marche continuelle de ceux qui portent la vendange au pressoir ; le rauque son des instruments rustiques qui les anime au travail ; l’aimable et touchant tableau d’une allégresse générale qui semble en ce moment étendu sur la face de la terre ; enfin le voile de brouillard que le soleil élève au matin comme une toile de théâtre pour découvrir à l’œil un si charmant spectacle : tout conspire à lui donner un air de fête ; et cette fête n’en devient que plus belle à la réflexion, quand on songe qu’elle est la seule où les hommes aient su joindre l’agréable à l’utile.
M. de Wolmar, dont ici le meilleur terrain consiste en vignobles, a fait d’avance tous les préparatifs nécessaires. Les cuves, le pressoir, le cellier, les futailles, n’attendaient que la douce liqueur pour laquelle ils sont destinés. Mme de Wolmar s’est chargée de la récolte ; le choix des ouvriers, l’ordre et la distribution du travail la regardent. Mme d’Orbe préside aux festins de vendange et au salaire des ouvriers selon la police établie, dont les lois ne s’enfreignent jamais ici. Mon inspection à moi est de faire observer au pressoir les directions de Julie, dont la tête ne supporte pas la vapeur des cuves ; et Claire n’a pas manqué d’applaudir à cet emploi, comme étant tout à fait du ressort d’un buveur.
Les tâches ainsi partagées, le métier commun pour remplir les vides est celui de vendangeur. Tout le monde est sur pied de grand matin : on se rassemble pour aller à la vigne. Mme d’Orbe, qui n’est jamais assez occupée au gré de son activité, se charge, pour surcroît, de faire avertir et tancer les paresseux, et je puis me vanter qu’elle s’acquitte envers moi de ce soin avec une maligne vigilance. Quant au vieux baron, tandis que nous travaillons tous, il se promène avec un fusil, et vient de temps en temps m’ôter aux vendangeuses pour aller avec lui tirer des grives, à quoi l’on ne manque pas de dire que je l’ai secrètement engagé ; si bien que j’en perds peu à peu le nom de philosophe pour gagner celui de fainéant, qui dans le fond n’en diffère pas de beaucoup.
Vous voyez, par ce que je viens de vous marquer du baron, que notre réconciliation est sincère, et que Wolmar a lieu d’être content de sa seconde épreuve. Moi, de la haine pour le père de mon amie ! Non, quand j’aurais été son fils, je ne l’aurais pas plus parfaitement honoré. En vérité, je ne connais point d’homme plus droit, plus franc, plus généreux, plus respectable à tous égards que ce bon gentilhomme. Mais la bizarrerie de ses préjugés est étrange. Depuis qu’il est sûr que je ne saurais lui appartenir, il n’y a sorte d’honneur qu’il ne me fasse ; et pourvu que je ne sois pas son gendre, il se mettrait volontiers au-dessous de moi. La seule chose que je ne puis lui pardonner, c’est quand nous sommes seuls de railler quelquefois le prétendu philosophe sur ses anciennes leçons. Ces plaisanteries me sont amères, et je les reçois toujours fort mal ; mais il rit de ma colère et dit : « Allons tirer des grives, c’est assez pousser d’arguments. » Puis il crie en passant : « Claire, Claire, un bon souper à ton maître, car je vais lui faire gagner de l’appétit. » En effet, à son âge il court les vignes avec son fusil tout aussi vigoureusement que moi, et tire incomparablement mieux. Ce qui me venge un peu de ses railleries, c’est que devant sa fille il n’ose plus souffler ; et la petite écolière n’en impose guère moins à son père même qu’à son précepteur. Je reviens à nos vendanges.
Depuis huit jours que cet agréable travail nous occupe, on est à peine à la moitié de l’ouvrage. Outre les vins destinés pour la vente et pour les provisions ordinaires, lesquels n’ont d’autre façon que d’être recueillis avec soin, la bienfaisante fée en prépare d’autres plus fins pour nos buveurs ; et j’aide aux opérations magiques dont je vous ai parlé, pour tirer d’un même vignoble des vins de tous les pays. Pour l’un, elle fait tordre la grappe quand elle est mûre et laisse flétrir au soleil sur la souche ; pour l’autre, elle fait égrapper le raisin et trier les grains avant de les jeter dans la cuve ; pour un autre, elle fait cueillir avant le lever du soleil du raisin rouge, et le porter doucement sur le pressoir couvert encore de sa fleur et de sa rosée pour en exprimer du vin blanc. Elle prépare un vin de liqueur en mêlant dans les tonneaux du moût réduit en sirop sur le feu, un vin sec, en l’empêchant de cuver, un vin d’absinthe pour l’estomac, un vin muscat avec des simples. Tous ces vins différents ont leur apprêt particulier ; toutes ces préparations sont saines et naturelles ; c’est ainsi qu’une économe industrie supplée à la diversité des terrains, et rassemble vingt climats en un seul.
Vous ne sauriez concevoir avec quel zèle, avec quelle gaieté tout cela se fait. On chante, on rit toute la journée, et le travail n’en va que mieux. Tout vit dans la plus grande familiarité ; tout le monde est égal, et personne ne s’oublie. Les dames sont sans airs, les paysannes sont décentes, les hommes badins et non grossiers. C’est à qui trouvera les meilleures chansons, à qui fera les meilleurs contes, à qui dira les meilleurs traits. L’union même engendre les folâtres querelles ; et l’on ne s’agace mutuellement que pour montrer combien on est sûr les uns des autres. On ne revient point ensuite faire chez soi les messieurs ; on passe aux vignes toute la journée : Julie y a fait une loge où l’on va se chauffer quand on a froid, et dans laquelle on se réfugie en cas de pluie. On dîne avec les paysans et à leur heure, aussi bien qu’on travaille avec eux. On mange avec appétit leur soupe un peu grossière, mais bonne, saine, et chargée d’excellents légumes. On ne ricane point orgueilleusement de leur air gauche et de leurs compliments rustauds ; pour les mettre à leur aise, on s’y prête sans affectation. Ces complaisances ne leur échappent pas, ils y sont sensibles ; et voyant qu’on veut bien sortir pour eux de sa place, ils s’en tiennent d’autant plus volontiers dans la leur. A dîner, on amène les enfants et ils passent le reste de la journée à la vigne. Avec quelle joie ces bons villageois les voient arriver ! O bienheureux enfants ! disent-ils en les pressant dans leurs bras robustes, que le bon Dieu prolonge vos jours aux dépens des nôtres ! Ressemblez à vos père et mères, et soyez comme eux la bénédiction du pays ! Souvent en songeant que la plupart de ces hommes ont porté les armes, et savent manier l’épée et le mousquet aussi bien que la serpette et la houe, en voyant Julie au milieu d’eux si charmante et si respectée recevoir, elle et ses enfants, leurs touchantes acclamations, je me rappelle l’illustre et vertueuse Agrippine montrant son fils aux troupes de Germanicus. Julie ! femme incomparable ! vous exercez dans la simplicité de la vie privée le despotique empire de la sagesse et des bienfaits : vous êtes pour tout le pays un dépôt cher et sacré que chacun voudrait défendre et conserver au prix de son sang ; et vous vivez plus sûrement, plus honorablement au milieu d’un peuple entier qui vous aime, que les rois entourés de tous leurs soldats.
Le soir, on revient gaiement tous ensemble. On nourrit et loge les ouvriers tout le temps de la vendange ; et même le dimanche, après le prêche du soir, on se rassemble avec eux et l’on danse jusqu’au souper. Les autres jours on ne se sépare point non plus en rentrant au logis, hors le baron qui ne soupe jamais et se couche de fort bonne heure, et Julie qui monte avec ses enfants chez lui jusqu’à ce qu’il s’aille coucher. A cela près, depuis le moment qu’on prend le métier de vendangeur jusqu’à celui qu’on le quitte, on ne mêle plus la vie citadine à la vie rustique. Ces saturnales sont bien plus agréables et plus sages que celles des Romains. Le renversement qu’ils affectaient était trop vain pour instruire le maître ni l’esclave ; mais la douce égalité qui règne ici rétablit l’ordre de la nature, forme une instruction pour les uns, une consolation pour les autres, et un lien d’amitié pour tous.
Le lieu d’assemblée est une salle à l’antique avec une grande cheminée où l’on fait bon feu. La pièce est éclairée de trois lampes, auxquelles M. de Wolmar a seulement fait ajouter des capuchons de fer-blanc pour intercepter la fumée et réfléchir la lumière. Pour prévenir l’envie et les regrets, on tâche de ne rien étaler aux yeux de ces bonnes gens qu’ils ne puissent retrouver chez eux, de ne leur montrer d’autre opulence que le choix du bon dans les choses communes, et un peu plus de largesse dans la distribution. Le souper est servi sur deux longues tables. Le luxe et l’appareil des festins n’y sont pas, mais l’abondance et la joie y sont. Tout le monde se met à table, maîtres, journaliers, domestiques ; chacun se lève indifféremment pour servir, sans exclusion, sans préférence, et le service se fait toujours avec grâce et avec plaisir. On boit à discrétion ; la liberté n’a point d’autres bornes que l’honnêteté. La présence de maîtres si respectés contient tout le monde, et n’empêche pas qu’on ne soit à son aise et gai. Que s’il arrive à quelqu’un de s’oublier, on ne trouble point la fête par des réprimandes ; mais il est congédié sans rémission dès le lendemain.
Je me prévaux aussi des plaisirs du pays et de la saison. Je reprends la liberté de vivre à la valaisane, et de boire assez souvent du vin pur ; mais je n’en bois point qui n’ait été versé de la main d’une des deux cousines. Elles se chargent de mesurer ma soif à mes forces, et de ménager ma raison. Qui sait mieux qu’elles comment il la faut gouverner, et l’art de me l’ôter et de me la rendre ? Si le travail de la journée, la durée et la gaieté du repas, donnent plus de force au vin versé de ces mains chéries, je laisse exhaler mes transports sans contrainte ; ils n’ont plus rien que je doive taire, rien que gêne la présence du sage Wolmar. Je ne crains point que son œil éclairé lise au fond de mon cœur, et quand un tendre souvenir y veut renaître, un regard de Claire lui donne le change, un regard de Julie m’en fait rougir.
Après le souper on veille encore une heure ou deux en teillant du chanvre ; chacun dit sa chanson tour à tour. Quelquefois les vendangeuses chantent en chœur toutes ensemble, ou bien alternativement à voix seule et en refrain. La plupart de ces chansons sont de vieilles romances dont les airs ne sont pas piquants ; mais ils ont je ne sais quoi d’antique et de doux qui touche à la longue. Les paroles sont simples, naïves, souvent tristes ; elles plaisent pourtant. Nous ne pouvons nous empêcher, Claire de sourire, Julie de rougir, moi de soupirer, quand nous retrouvons dans ces chansons des tours et des expressions dont nous nous sommes servis autrefois. Alors, en jetant les yeux sur elles et me rappelant les temps éloignés, un tressaillement me prend, un poids insupportable me tombe tout à coup sur le cœur, et me laisse une impression funeste qui ne s’efface qu’avec peine. Cependant je trouve à ces veillées une sorte de charme que je ne puis vous expliquer, et qui m’est pourtant fort sensible. Cette réunion des différents états, la simplicité de cette occupation, l’idée de délassement, d’accord, de tranquillité, le sentiment de paix qu’elle porte à l’âme, a quelque chose d’attendrissant qui dispose à trouver ces chansons plus intéressantes. Ce concert des voix de femmes n’est pas non plus sans douceur. Pour moi, je suis convaincu que de toutes les harmonies il n’y en a point d’aussi agréable que le chant à l’unisson, et que, s’il nous faut des accords, c’est parce que nous avons le goût dépravé. En effet, toute l’harmonie ne se trouve-t-elle pas dans un son quelconque ? Et qu’y pouvons-nous ajouter, sans altérer les proportions que la nature a établies dans la force relative des sons harmonieux ? En doublant les uns et non pas les autres, en ne les renforçant pas en même rapport, n’ôtons-nous pas à l’instant ces proportions ? La nature a tout fait le mieux qu’il était possible ; mais nous voulons faire mieux encore, et nous gâtons tout.
Il y a une grande émulation pour ce travail du soir aussi bien que pour celui de la journée ; et la filouterie que j’y voulais employer m’attira hier un petit affront. Comme je ne suis pas des plus adroits à teiller, et que j’ai souvent des distractions, ennuyé d’être toujours noté pour avoir fait le moins d’ouvrage, je tirais doucement avec le pied des chenevottes de mes voisins pour grossir mon tas ; mais cette impitoyable Mme d’Orbe, s’en étant aperçue, fit signe à Julie, qui, m’ayant pris sur le fait, me tança sévèrement. « Monsieur le fripon, me dit-elle tout haut, point d’injustice, même en plaisantant ; c’est ainsi qu’on s’accoutume à devenir méchant tout de bon, et qui pis est, à plaisanter encore. »
Voilà comment se passe la soirée. Quand l’heure de la retraite approche, Mme de Wolmar dit : « Allons tirer le feu d’artifice. » A l’instant chacun prend son paquet de chenevottes, signe honorable de son travail ; on les porte en triomphe au milieu de la cour, on les rassemble en tas, on en fait un trophée ; on y met le feu ; mais n’a pas cet honneur qui veut ; Julie l’adjuge en présentant le flambeau à celui ou celle qui a fait ce soir-là le plus d’ouvrage ; fût-ce elle-même, elle se l’attribue sans façon. L’auguste cérémonie est accompagnée d’acclamations et de battements de mains. Les chenevottes font un feu clair et brillant qui s’élève jusqu’aux nues, un vrai feu de joie, autour duquel on saute, on rit. Ensuite on offre à boire à toute l’assemblée : chacun boit à la santé du vainqueur, et va se coucher content d’une journée passée dans le travail, la gaieté, l’innocence, et qu’on ne serait pas fâché de recommencer le lendemain, le surlendemain, et toute sa vie."
Rousseau, La Fête des Vendanges, livre V, lettre 7,La Nouvelle Héloïse
Questions
1. Comment expliquer cette égalité entre maîtres, journaliers, domestiques ? Que permet-elle de réparer ?
2. On ne cesse de jouer avec les illusions. Relève des passages dans le texte qui le disent. Comment comprends-tu : "Le voile de brouillard que le soleil élève au matin comme une toile de théâtre pour découvrir à l’œil un si charmant spectacle : tout conspire à lui donner un air de fête " ?
3. En quoi le jardin représente-t-il chez Rousseau, la "véritable jeunesse du monde", un correctif  de l'entrée dans le temps de l'histoire ? Lorsque les inégalités s'installeront, elles emporteront avec elles le jardin : qu'est-ce qui annonce cette chute ?
4. En quoi consiste l'égalité ? Le partage des tâches sépare. Quel est le paradoxe que souligne Rousseau ?