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Antiquité gréco-latine

Devinette animée proposant de résoudre une énigme de vocabulaire : découverte des mots avec le préfixe...

Sommaire

Au commencement : la parole, le langage, la question des motsLes mots nous parlent, écoutons-les !Les muses sont présentes à la table du banquet et chantent la naissance des dieux !
Deuxième commencement : le temps et le lieuLa philosophie suit une chronologieLa philosophie comme voyage dans l'espace
Troisième commencement : de la question au problèmeLe coup de tonnerre de l'étonnementS'étonner devant le monde, c'est aimer les mythesLe philosophe questionne
Les questionnements malmenés ou pourquoi la tragédie est à l'orée de la réflexion
Œdipe répond trop vite à la sphynge
Comment répondre au questionnement ?Le philosophe est au seuil du savoirAu contraire de Méduse, qui fige, le philosophe s'élèvePlaton montre le cielPlaton versus Protagoras : l'homme est-il la mesure de toutes choses - Extrait audio
Philosopher, marcher, déambulerIls étaient trois Grecs qui déambulaientStoïciens et cosmopolitesLucrèce (env. 98-55 av. J.-C.)Cicéron (106-43 av. J.-C.)
ProlongementsLaïus - ÉtymologiePensée politique de l'Antiquité et du Moyen Âge

Au commencement : la parole, le langage, la question des mots

Les mots nous parlent, écoutons-les !

Devinette animée proposant de résoudre une énigme de vocabulaire : découverte des mots avec le préfixe "péri".

Les muses sont présentes à la table du banquet et chantent la naissance des dieux !


Deuxième commencement : le temps et le lieu

La philosophie suit une chronologie

Devinette animée proposant de résoudre une énigme de vocabulaire : découverte des mots construits avec le radical grec "chronos".

La philosophie comme voyage dans l'espace

Homère, la muse, le poète, le poème, l'héritage
Les Vies d’Homère
On désigne sous ce titre un ensemble d’une douzaine de textes grecs, les plus anciens remontant aux environs du 2e siècle après J.-C. et les plus récents au début de l’époque byzantine. Les Vies les plus connues sont la Vie d’Homère du Pseudo-Plutarque, la Vie d’Homère du Pseudo-Hérodote et l’anonyme Dispute d’Homère et d’Hésiode. Ces courts récits biographiques hérités des Anciens et insérés le plus souvent en tête des manuscrits de l’Iliade et de l’Odyssée ont longtemps été édités en même temps que les œuvres du Poète mais ont fini par susciter la méfiance puis par tomber dans un oubli relatif à partir de la fin du 18e siècle, à mesure que progressait la critique philologique. Il est vrai que ces Vies d’Homère, du fait des éléments extraordinaires qu’elles contiennent, ont de quoi surprendre le lecteur moderne. Le goût antique cependant s’accommodait fort bien de notations étranges voire surnaturelles qui ne conduisaient nullement lecteurs ou auditeurs à mettre en question la véracité d’un récit. L’attribution d’une des Vies à des auteurs aussi respectés que Plutarque, la présence dans ces textes de citations d’Aristote et d’Éphore, montrent que ces textes étaient pris au sérieux.
Les Vies de héros
Une comparaison avec d’autres Vies, consacrées à des personnages historiques ou à des héros mythiques, permet de mieux comprendre la façon dont nous devons lire ces récits. Si l’on consulte simultanément la Vie d’Homère du Pseudo-Plutarque et certaines œuvres du véritable Plutarque, par exemple, on note quelques similitudes dans la composition et dans les thèmes abordés. Les Vies du Poète ressemblent beaucoup à des Vies de héros et de personnages semi-légendaires : on retrouve les mêmes éléments fixes que sont la naissance, les épreuves, la mort, les infirmités, l’intervention des oracles et parfois la présence d’une énigme associée à la mort.
La Vie de Thésée
La Vie d’Homère fait plus particulièrement penser à la Vie de Thésée, héros le plus illustre d’Athènes et roi légendaire de la cité. La très haute antiquité des faits et l’imprécision mystérieuse qui entoure un passé prestigieux expliquent en partie ce rapprochement. Mais plus fondamentale peut-être est l’héroïsation d’Homère, avec l’institution progressive de fondations religieuses en son honneur en divers endroits du monde grec. Homère, un poète pourtant et non pas un guerrier, devint progressivement une figure importante de la religion grecque, comme Thésée à Athènes ou d’autres héros dans le reste de l’Hellade.
Le culte d’Homère
Par les honneurs qui lui étaient rendus, Homère fut en effet l’objet d’un culte qui s’apparente aux cultes héroïques. Différents témoignages montrent que son cas n’était pas isolé. Un culte en l’honneur du poète Archiloque est attesté, à côté de celui d’Homère, par le double témoignage d’Aristote et de l’ « inscription de Mnêsiépês », un document épigraphique du 3e siècle avant notre ère. Dans sa Rhétorique, Aristote prête à Alcidamas les propos suivants : « Tous les peuples honorent les sages : par exemple les Pariens ont honoré Archiloque, malgré ses diffamations ; et les habitants de Chios Homère, qui pourtant n’était pas leur concitoyen. » D’autres œuvres antiques mentionnent encore un culte d’Homère. La Dispute d’Homère et d’Hésiode, par exemple, mentionne le cas d’Argos : « Les dirigeants des Argiens […] gratifièrent celui-ci de présents somptueux. Ils lui élevèrent une statue de bronze et décidèrent par décret qu’un sacrifice serait accompli en l’honneur d’Homère chaque jour, chaque mois et chaque année, et qu’un autre sacrifice serait dépêché tous les cinq ans à Chios. Voici ce qu’ils gravèrent sur la statue :
C’est le divin Homère, celui qui célèbre l’Hellade  Orgueilleuse, en chantant nombre de vers inspirés –  Et avant tout les Argiens, vengeurs farouches d’Hélène,  Ceux qui surent briser Troie aux sublimes remparts.  Reconnaissants, les gens de la grande cité lui consacrent  Cette statue, un présent digne des dieux immortels.
Strabon de même nous dit en décrivant Smyrne : « Il y a aussi une bibliothèque et l’Homereion, un portique à quatre côtés contenant un sanctuaire d’Homère et sa statue en bois. »
Un statut quasi divin
Regarde celui qui tient une épée à la main  Et vient devant les autres comme un prince :  Celui-là est Homère poète souverain.
Dans son Histoire variée, Élien évoque lui aussi le statut quasi divin d’Homère : « Les Argiens attribuèrent la palme de la poésie à Homère et rangèrent tous les autres poètes après lui. Lors des sacrifices, ils invitaient comme hôtes Apollon et Homère. » Et il décrit, plus loin, un édifice témoignant de ce statut : « Ptolémée Philopator fit préparer un temple pour Homère. Il y installa une statue fort belle qui le représentait assis et disposa autour d’elle, en cercle, les villes qui s’arrogent la naissance d’Homère. » Un détail iconographique confirme ces témoignages littéraires : sur les représentations antiques du Poète qui nous ont été conservées, Homère porte un bandeau noué autour de la tête. Cet ornement très prestigieux, qui fait songer aux « diadèmes » des rois hellénistiques, se retrouve en effet sur des portraits de héros et de poètes – Musée, Linus, Sappho, Alcée, Eschyle, Sophocle – et indique des honneurs religieux. Le culte d’Homère s’écartait pourtant des cultes héroïques habituels : il s’accordait mal avec l’enracinement local que suppose la vénération d’un héros civique, fondateur et protecteur d’une communauté bien précise. Les cités grecques se sont bien disputé le titre glorieux de « patrie d’Homère », comme l’atteste le texte d’Élien, mais ces violentes polémiques restèrent vaines en raison des insurmontables incertitudes de la légende.
L’héritage des « Éloges »
Les Vies d’Homère doivent être lues en tenant compte d’un changement de registre : la transmission du mythe par l’écrit confirme et perpétue l’héroïsation du Poète, qui échappe largement aux modèles traditionnels des cultes civiques. On pourrait être tenté de croire, comme certains critiques modernes, que ces biographies antiques sont de pures fictions entièrement rédigées à une époque tardive pour satisfaire le goût pour les mythes et l’insatiable curiosité érudite du public antique. Or ces récits, s’ils datent bien d’une époque éloignée de celle d’Homère, contiennent pourtant des éléments anciens, comme le prouve l’énigme des pêcheurs. Cette anecdote serait rapportée par Héraclite et pourrait donc remonter au 6e siècle avant J.-C. Pindare lui-même, selon le témoignage d’Élien, savait que les Chants cypriens passaient pour avoir été composés par Homère pour servir de dot à sa fille. Il est même envisageable qu’à la source d’anecdotes particulières ou de passages d’inspiration poétique repérables dans les Vies se trouvent des « éloges » composés à l’occasion des cérémonies cultuelles. Cette possible origine cultuelle n’exclut pas que le noyau de ces Vies (et tout spécialement les parties versifiées) ait été ensuite retravaillé par les rhapsodes. En effet, selon des sources antiques, les rhapsodes, et notamment les Homérides, ne se contentaient pas d’interpréter les œuvres d’Homère : ils pouvaient aussi raconter des épisodes de la vie du Poète. Selon le rhapsode Ion, dans le dialogue platonicien du même nom, l’art du rhapsode est même avant tout un art de l’éloge. La « vie » et l’ « éloge » sont étroitement apparentés et lire aujourd’hui ces Vies d’Homère, c’est encore adresser au Poète louanges et marques d’admiration.
La question homérique
Les Vies d’Homère rapportent les opinions contradictoires qu’a pu susciter Homère dans l’Antiquité, le plus souvent en laissant le choix au lecteur, conformément à l’usage antique. Elles sont cependant d’accord sur un point : le Poète a bel et bien existé. Les Anciens n’ont en effet jamais remis en question l’existence d’Homère, même si très tôt, et aussi loin que nous puissions remonter dans l’histoire littéraire de la Grèce, son œuvre fut violemment contestée. Il est ainsi remarquable que l’une des premières attestations du nom d’Homère se trouve chez Héraclite, dans un passage très critique à l’égard des poètes. C’est cependant aux Modernes qu’il revint, au 18e siècle, de nier l’existence d’Homère. Dans son ouvrage posthume paru au seuil de la Régence, les Conjectures académiques, l’abbé d’Aubignac affirmait qu’Homère n’avait pas existé, lançant ainsi la célèbre « question homérique », qui passionne encore les érudits et les chercheurs. Dans une période d’effervescence, en 1794, le philologue allemand Friedrich August Wolf fit paraître ses Prolegomena ad Homerum : la question homérique était relancée et l’existence d’Homère à nouveau niée. La réception des Vies d’Homère se ressentit longtemps des querelles nées de la question homérique.
L’énigme des pêcheurs
Pourtant, ces Vies entendent nous livrer sur Homère une vérité ou du moins un enseignement original dont oracles et énigmes sont peut-être le cœur. De ce point de vue, l’énigme des pêcheurs retient particulièrement l’attention. Cette anecdote, dont on connaît plusieurs versions concurrentes dans l’Antiquité, a fait l’objet d’un certain nombre de commentaires modernes, notamment philosophiques : citée par Héraclite et donc remontant au moins au 6e siècle avant J.-C., elle conserve encore son ambiguïté et sa force énigmatique. Voici cette anecdote telle qu’elle est relatée par le Pseudo-Plutarque : « Peu de temps après, alors qu’il se rendait par mer à Thèbes pour les Cronia (un concours musical qui a lieu là-bas), il vint à Ios. Là, assis sur un rocher, il observa des pêcheurs qui venaient vers lui. Il leur demanda s’ils avaient quelque chose. Comme ils n’avaient rien pris et que, faute de poissons à pêcher, ils s’étaient épouillés, ils firent cette réponse : "Ce que nous avons pris, nous l’avons laissé, ce que nous n’avons pas pris, nous le portons", en voulant dire qu’ils avaient tué et laissé sur place les poux qu’ils avaient pris, mais qu’ils portaient dans leur vêtement ceux qu’ils n’avaient pas pris. N’ayant pu trouver la solution, Homère mourut d’abattement. »
Homère citoyen du monde
Face au silence d’Homère sur lui-même, on trouve les multiples etsempiternelles revendications des cités qui prétendaient être sa patrie ; traditionnellement, sept cités se le disputaient, comme le résume l’épigramme de l’Anthologie Palatine : « Elles sont sept à se disputer l’origine d’Homère : Chios, Colophon, Cumes, Smyrne, Pylos, Argos et Athènes. » Mais en vérité elles étaient bien plus nombreuses. Ce qui faisait dire à Proclus :
Partout chaque cité revendique Homère si bien qu’on pourrait le dire citoyen du monde.
Ces prétentions, les Vies d’Homère nous les rappellent mais le plus souvent en laissant le lecteur choisir. C’est là une caractéristique de la légende d’Homère : chacun le revendique et il demeure à tous. Au reste, l’universalité et le panhellénisme d’Homère, tout comme son autorité, font partie de sa légende, dès les premières attestations de son nom. Cette double facette, appropriation locale et vocation universelle, se retrouve sur les monnaies antiques à l’effigie d’Homère : d’un côté apparaît le génitif du peuple qui s’approprie le Poète, de l’autre un portrait si commun qu’on a pu penser qu’il avait pour origine la même représentation, celle de la statue d’Homère érigée à Alexandrie par Ptolémée IV. Cette statue, placée dans le temple d’Homère, l’Homereion, était d’ailleurs, selon le témoignage d’Élien, entourée des villes qui affirmaient être sa patrie. Le caractère composite des patries d’Homère est enfin à l’image de la langue homérique : il a souvent été remarqué que l’aire géographique définie par les premières cités qui revendiquent Homère, Chios, Smyrne, Colophon et Cumes, correspond aux particularités de la langue homérique.

Troisième commencement : de la question au problème

Le coup de tonnerre de l'étonnement

Animation retraçant l'étymologie du mot "étonner".

S'étonner devant le monde, c'est aimer les mythes

Statuette en terre cuite d’une Vénus drapée, musée Saint-Remi, Reims
C'est l'étonnement qui poussa les premiers philosophes à interroger ce qu'ils voyaient :
Héraclite, pour qui le mouvement anime et est animé.
Parménide, à l'écoute de l'être, par-delà le  mouvement et le changement.
De ces premiers philosophes, il ne nous reste que des fragments.
Socrate (470 ou 469-399 avant Jésus-Christ ) : On le disait fort laid. La parole du daïmon, guide l'ironie de celui qui accouche les âmes. Il n'écrivit rien, préférant les rencontres et le dialogue sur l'agora.
Gorgias est un des premiers orateurs qui prit la défense  d'Hélène de Troie afin de la disculper d'être la responsable de la Guerre de Troie.

Le philosophe questionne

Pythagore, détail de l'école d'Athènes de Raphaël, 1509
Le philosophe cavale sur un char, "loin du chemin que les hommes fréquentent" pour s’extraire des "opinions des mortels."Fragments, Parménide.
Il se tient à l'écart des préjugés et des opinions. Il questionne l'être des chose.

Les questionnements malmenés ou pourquoi la tragédie est à l'orée de la réflexion

Œdipe répond trop vite à la sphynge

Kýlix attique du Peintre d’Œdipe
Tout commença par cette question que la sphynge posa à Œdipe et que la philosophie ne cesse de réactiver. L'énigme était : « Qu'est-ce qui marche sur quatre pieds le matin, deux l'après-midi et trois le soir ? »
Il y a très longtemps, en Grèce, un homme, à cette époque, était particulièrement coriace, un dur à cuire. Il a vécu très longtemps, très vieux. Il a survécu aux pires catastrophes qu’on puisse imaginer, toujours bravache, toujours en révolte, brutal et en colère, un peu voyou. Il ne s’est jamais résigné et a continué à n’en faire qu’à sa tête, jusqu’au jour de sa mort, qu’il a choisi. Il s’est éteint, évaporé, loin de tout le monde. Une vraie teigne.
Cet homme était Œdipe, l’enfant maudit, le roi, le vieillard maudit
Un damné de naissance, qui n’a jamais accepté son sort.
Il faut dire qu’il n’a pas été épargné dans sa vie. Les dieux n’ont pas été très aimables avec lui et avec sa famille. Ils l’ont persécuté, ils ne l’ont jamais lâché. Mais il a tenu le choc. Il a tout fait pour échapper au destin que les dieux avaient fixé pour lui. Quand il a dû céder, il a protesté, maudit, il a blasphémé, agi, sans jamais perdre sa fierté.
Personne n’a subi, ou ne subira le destin d’Œdipe (Dieu merci !). Aucun être humain normal n’a été à ce point martyrisé par les dieux, poussé à commettre des actes abominables, sans qu’il s’en rende compte.
Mais cette histoire est d’autant plus parlante qu’Œdipe, après tout, était dans sa vie consciente un être normal, comme nous, juste un peu plus dur ou plus tête de mule que la moyenne (encore que).
Sa révolte, acharnée et souvent vaine, contre les dieux, contre soi-même, contre ses proches, est d’autant plus touchante qu’elle est menée par un être normal. Comment peut-on vivre ça ?
Question malheur, la vie d’Œdipe, dont nous avons raconté les débuts la semaine dernière, a très mal commencé.
En fait, cette vie n’aurait jamais dû commencer
Œdipe n’aurait pas dû naître. Ses parents, Laïos et Jocaste, roi et reine de Thèbes, avaient appris par un oracle d’Apollon que s’ils faisaient un fils, ce fils allait tuer son père.
On ne sait pas pourquoi le mariage de Laïos et de Jocaste était ainsi maudit. Une tradition dit que Laïos avait abusé d’un jeune garçon, et avait été maudit pour cela. Mais tout le monde ne raconte pas la même histoire.
Laïos n’est pas sage. Il aurait dû faire attention à ne pas avoir d’enfant. Mais, un jour, il boit, et ne peut s’empêcher de faire un fils à sa femme, Jocaste.
Jocaste et Laïos décident de tuer ce fils, de l’abandonner sur une montagne déserte pour que des bêtes le mangent. Ils confient le bébé à un berger, qui attache le petit enfant à un bâton en lui perçant les deux pieds.
Mais le berger se refuse à condamner l’enfant à la mort. Il a pitié, et le donne à un autre berger, qui porte le petit dans une autre ville, Corinthe. Œdipe sera élevé avec amour par le couple royal qui règne sur Corinthe. Ce couple souffrait de ne pas avoir d’enfant.
Avec ces nouveaux parents, qui s’appelaient Polybe et Méropé, Œdipe vit à Corinthe une enfance et une adolescence plus qu’heureuses. Il est adoré de tout le monde, jusqu’au jour où un malotru le traite de bâtard.
Inquiet, pris de doute, le tout jeune Œdipe quitte Corinthe en secret, et va à Delphes demander au dieu de l’oracle, Apollon, s’il est bien le fils des parents avec lesquels il vit. Le dieu ne répond pas à sa question, mais lui annonce brutalement qu’il va tuer son père et coucher avec sa mère...

Comment répondre au questionnement ?

Le philosophe est au seuil du savoir

Le philosophe participe de la divinité, tout en n'étant pas un dieu.
Entre les dieux et les ignorants, le philosophe est sur le seuil.

Au contraire de Méduse, qui fige, le philosophe s'élève

Méduse transforme en pierre, tout le contraire du philosophe : celui-ci cherche plutôt à animer, à réveiller son interlocuteur. Il n'a pas le regard de méduse, il ne cherche pas à endormir. Le philosophe détourne son regard pour s'élever vers la vérité.

Platon montre le ciel

Platon sous les traits de Léonard de Vinci,L'école d'Athènespar Raphaël (détail)
Philosopher, c'est engendrer le beau, auquel appartiennent les beaux discours.

Platon versus Protagoras : l'homme est-il la mesure de toutes choses - Extrait audio

Le scepticisme des sophistes leur donne l'apparence de philosophes. Mais ils n'en sont pas.

Philosopher, marcher, déambuler

Ils étaient trois Grecs qui déambulaient

Copie d'un buste de Platon, fin du IVe siècle av. J.-C.
Socrate (470-399 avant J.-C.) se promenait sur l'agora.
Platon (né en 428 / 427 av. J.-C. et mort en 348 / 347 av. J.-C) avait une académie.
Aristote (384-322 avant J.C) avait un Lycée où il déambulait.

Stoïciens et cosmopolites

Épictète (50-125 apr. J.-C.) : il connut l'esclavage. Boiteux, il en portait le souvenir.
Marc Aurèle (121-180) : empereur, il se tenait à l'écart dans sa citadelle intérieure.

Lucrèce (env. 98-55 av. J.-C.)

Lucrèce (env. 98-55 av. J.-C.), disciple d'Épicure et de Démocrite
Que peut-on opposer à ce désarroi, à cette « terreur » dont parle si souvent le poète, sans la définir, accusant même, au passage, son caractère d'indétermination radicale et de formidablement inexpliqué ? Lucrèce se réfère à une explication justement, à la fois de l'univers et de l'homme, fondée sur une doctrine entre toutes raisonnable, qui a représenté pour lui, à la lettre, une révélation, et dont il se fait, avec passion, le zélateur : le système philosophique d'Épicure. Là réside pour lui le salut : le recours aristocratique à une position purement intellectuelle, une sorte de contemplation scientifique, immobile, impassible, sereine, seule capable d'assurer la paix de l'âme. Au vrai, le philosophe grec (342-270 av. J.-C.), est surtout connu par sa doctrine morale, mais celle-ci se fondait sur la théorie de la nature de Démocrite (né vers 460), écrivain fécond dont nous n'avons conservé que des fragments, et qui s'était fait le propagateur de la théorie desatomes, corpuscules indivisibles qui sont les premiers principes des choses et que met en mouvement une nécessité aveugle. Démocrite est « le dernier de ces physiciens matérialistes dont la sophistique et l'enseignement de Socrate venaient de ruiner l'influence » (Max Egger). Il ne fit pas, à proprement parler, école, mais, outre son influence sur l'œuvre d'Épicure, il prépara celle d'Aristote. Lucrèce, pour sa part, n'innove rien, et il s'en tient aux données fondamentales de la doctrine : dans le vide tombent éternellement les atomes, semences de tous les univers, car rien ne se crée, ni ne se perd. La pesanteur et une certaine déclinaison (clinamen) permettent une rencontre et une combinaison de ces atomes : d'où la naissance des corps, inertes ou animés, sans aucune intervention des dieux. Tout n'est que matière, même l'esprit de l'homme (animus) et son âme (anima) qui se résolvent ensemble dans la mort. Donc, la réalité n'est, en ce monde, qu'une suite de situations naturelles devant lesquelles l'homme, dûment averti, doit se montrer parfaitement délivré de ses terreurs et de son angoisse. C'est dans cet esprit que Lucrèce, dans ses deux derniers livres (V et VI), traite de la cosmologie, des mystères de la nature et des phénomènes de tous ordres qui épouvantent les mortels. Il le fait avec force, avec un souci d'édification et de clarté qui souvent le conduit à des lourdeurs didactiques : mais pouvait-on éviter le prosaïsme en exposant en vers une théorie fondée sur des données aussi rigoureuses ? Dans un autre ordre d'idées, le relevé des erreurs est facile dans une œuvre qui pèche forcément par indigence d'information et d'expérimentation pratique. Mais Lucrèce a l'esprit scientifique : la façon même dont il pose, pour expliquer tel ou tel phénomène physique, la liberté du choix entre plusieurs hypothèses vraisemblables témoigne de sa confiance dans ce travail progressif de mise en vérité que l'esprit opère sur le réel, dans la démarche d'une science qui n'avance que pas à pas vers l'idéal impossible de la certitude. Dans ce monde à peine dégagé de sa genèse, la notion de progrès affirme du reste, sur le plan pratique, la lutte victorieuse de l'intelligence contre une matière qu'elle informe pour la plier à ses besoins. C'est sur cette profession de foi dans le primat de l'esprit que se clôt notamment le cinquième chant du poème. Il est important de noter enfin que, compte tenu du caractère de la science des Anciens, fondée sur l'intuition et sur le raisonnement analogique, Lucrèce a mis en pleine lumière certaines idées modernes : le mouvement universel, l'indestructibilité de la matière, la pluralité des mondes, l'évolutionnisme, la sélection naturelle, l'hérédité, les progrès de l'humanité.

Cicéron (106-43 av. J.-C.)

Buste de Cicéron, Ier siècle avant J.-C.
Cicéron
Homme d'État, orateur prodigieux, théoricien de l'éloquence, mais aussi philosophe, Cicéron a été victime, aux yeux de la postérité, de tous ses dons ; il a été surtout victime du fait d'être devenu trop tôt, de son vivant même, un auteur « classique » et scolaire, faisant toujours un peu figure d'écrivain égaré dans la politique. Une tradition moderne, qui remonte à Mommsen, a, de parti pris, tenté de condamner l'homme privé et public, de décrier le politicien et même de rabaisser le philosophe qui ne serait qu'un « adaptateur » brillant et superficiel : Cicéron, s'il a des amis, a toujours beaucoup d'ennemis. Une « réhabilitation », comme voudraient la tenter les auteurs de cet article, serait de peu d'intérêt s'il ne s'agissait que de défendre une mémoire. Il est plus intéressant de montrer que cette réhabilitation permet d'écarter plusieurs contresens invétérés, concernant aussi bien la carrière, l'action politique, l'œuvre théorique que la philosophie de Cicéron. Du coup, on lui restitue une dimension, une cohérence, une humanité qui justifient son prodigieux succès culturel : car sur lui repose en partie l'« humanisme ». Il est intéressant aussi de savoir que cette tradition qui traite l'homme, le politique et le penseur avec tant de désinvolte mépris a été systématiquement forgée par ceux-là mêmes qui l'avaient assassiné – Octave et ses complices – assassinant, du même coup, les libertés romaines.
L'homme d'État
Marcus Tullius Cicero est né à Arpinum, en pays volsque, à une centaine de kilomètres à l'est de Rome. Sa famille, fort honorable, appartenait à l'ordre équestre et comptait des magistrats municipaux et des officiers supérieurs de l'armée ; elle était en outre directement alliée avec celle de Marius qui gérait alors son deuxième consulat. Son grand-père, son père et ses oncles, particulièrement cultivés, entretenaient des relations avec les plus grands orateurs et les plus grands juristes de Rome, Marc Antoine, le grand-père du triumvir, Lucius Licinius Crassus, Aemilius Scaurus, Quintus Mucius Scaevola. Élevé dans un milieu lettré et ouvert à la politique, le jeune Cicéron manifeste très tôt des dons intellectuels éclatants. Comme les jeunes sénateurs, il étudie la poésie, la rhétorique et le droit ; il s'intéresse aussi, ce qui est moins fréquent, à la philosophie. En 89, il est attaché à l'état-major de Cneius Pompeius Strabo, père du grand Pompée, pendant la guerre Sociale ; sa famille ayant des sympathies chez les partisans de Marius (un de ses cousins germains sera deux fois préteur, en 85 et 84), il s'éloigne pour terminer ses études en Grèce et à Rhodes. En 81, il débute au barreau, puis, avec l'appui de la puissante famille des Metelli, plaide contre un des affranchis de Sylla, le tout-puissant Chrysogonus : ce discours, Pro Sexto Roscio Amerino, n'est sans doute pas étranger à l'abdication de Sylla. Cependant, il doit s'éloigner encore une fois de Rome.
Défenseur de la légalité
En 77, il épouse Terentia, d'une famille de la noblesse, et aborde la carrière des honneurs. Il est élu questeur en 76, à l'âge légal, et exerce cette magistrature en Sicile : c'est le début d'une magnifique carrière d'homme nouveau, qui doit l'essentiel de sa réussite au mérite personnel et non au jeu des clientèles. Le parti démocratique, décimé et battu depuis 82, mais soutenu par une partie de l'ordre équestre, relevait alors la tête. Il combattait pour l'abolition de la Constitution de Sylla et le rétablissement des droits des tribuns de la plèbe, pour l'inscription effective des Italiens dans la cité romaine et surtout pour la fin du monopole sénatorial sur les tribunaux politiques.

Prolongements

Laïus - Étymologie

Animation retraçant l'étymologie du mot "laïus" : signification et origine.

Pensée politique de l'Antiquité et du Moyen Âge

Les Grecs les premiers ont déterminé comme un domaine particulier de la réflexion l’ensemble des relations entre membres d’une même communauté. Le mot de « politique » dérive de « polis » qui désigne la Cité, entendue comme forme organisée de vie collective qui s’interroge sur elle-même. Les nécessités historiques ont provoqué l’avènement d’un nouveau régime de la parole capable, par son caractère public et par la confrontation des opinions et des arguments, d’empêcher la discorde violente, de composer au mieux avec la divergence des intérêts et de produire des institutions pour maintenir la paix et l’unité de la communauté.
Du début du VIe siècle au milieu du IVe siècle avant J.-C., se produit selon des modalités diverses un type original d’organisation sociale : la polis, la cité. Les royautés féodales en conflit permanent s’étant fragilisées au point de menacer ruine, les familles ou les groupes dominants en appellent à quelques personnalités réputées pour leur sagesse afin d’établir les principes régissant les relations entre membres de la collectivité. Ces « nomothètes » ou faiseurs de lois, au premier rang desquels l’Histoire a retenu Dracon et Solon, fondent la politique sur le partage de la parole. La discussion et l’argumentation se trouve dès lors au fondement de la vie sociale. Toute décision de justice doit être explicitée ou expliquée, les citoyens étant égaux devant la loi qui doit être énoncée publiquement. Se substituent ainsi progressivement des textes clairs à des règles coutumières susceptibles d’être diversement interprétées. En quelques décennies, les Grecs instituent l’élection et le mandat à durée limitée. Mais la succession des différents types de gouvernement causée par des guerres entre cités provoque des questionnements radicaux sur le pouvoir, l’essence de la loi et de la justice, les régimes, la nature des relations sociales et la définition de la citoyenneté. Les œuvres de Thucydide, Platon, Isocrate, Xénophon, Aristote et Démosthène témoignent de l’ampleur et de la profondeur des problèmes constitutifs de la pensée politique. Platon et Aristote surtout produisent les premières philosophies politiques : le premier fera la théorie de la cité idéale, la cité organisée selon l’Idée de justice dans laquelle la condamnation de son maître Socrate serait impensable ; le second, en examinant des situations historiques précises et concevant l’homme comme un « animal politique » (c’est-à-dire ne pouvant vivre qu’en société), cherchera à établir les conditions de la vie collective la meilleure grâce à des institutions et des gouvernements modérés qui ont le bien commun pour objectif. L’idéalisme de l’un et le pragmatisme de l’autre vont en grande partie déterminer toute l’histoire de la pensée politique.
La République romaine (de la fin du Ve siècle à la fin du Ier siècle avant J.-C.) et l’Empire romain (jusqu’à la fin du Ve après J.-C.) sont deux grandes périodes complexes qui se caractérisent par la reprise des problématiques grecques (la citoyenneté, la constitution, la théorie du meilleur régime, la promotion d’un comportement humain conforme à un ordre considéré comme naturel) dans le cadre d’une réflexion juridique en plein essor et de la prépondérance des idées stoïciennes. Les grandes figures du stoïcisme romain, très proches du pouvoir (Cicéron, Sénèque) ou l’incarnant (Marc-Aurèle) conçoivent la nature comme l’expression d’un ordre naturel auquel il faut se conformer. La raison, commune à tous les hommes, doit leur permettre de dominer les passions qui les opposent et de poursuivre l’idéal de justice et le bien commun qui définissent une même civilisation. Ce cosmopolitisme va de pair avec l’expansionnisme de Rome. Mais la raison, instrument propre à traduire l’ordre cosmologique en droit positif, cherche toujours à fonder les constitutions, les modes de gouvernement et les lois sur les enseignements de l’histoire (Polybe) et de la philosophie (Cicéron). Durant la première période de l’histoire de Rome et plus encore dans la seconde, les institutions juridiques et la structure administrative qui se sont formées (consulat, Sénat, assemblées populaires) ont établi l’ensemble des droits civiques qui constituent la libertas des citoyens. Mais l’équilibre institutionnel est fragile et le « droit civil » qui règle cette libertas n’a pas d’influence dans la sphère publique : le pouvoir va se concentrer de plus en plus (titre d’auguste attribué à Octave en 27 avant J.-C.). Dès lors que l’empereur détient l’essentiel du pouvoir, la pensée politique replace la réflexion dans le registre de la morale en se polarisant sur le statut et la valeur du princeps ou du souverain.
L’Empire (de 27 avant J.-C. jusqu’à 476), période fréquemment bouleversée par les conflits liés aux successions et aux complots, mais aussi par les conséquences des guerres aux frontières, voit la réflexion politique héritée des Grecs et réaffirmée de manière pragmatique dans les institutions romaines comme progressivement suspendue au bénéfice de la pensée chrétienne. L’édit de Milan, promulgué en 313 par Constantin, accorde la liberté de culte aux Chrétiens et favorise l’expansion d’une doctrine qui non seulement sépare le politique du religieux mais encore consacre la primauté du religieux sur le politique. La christianisation de l’Empire fait perdre son autonomie à la pensée politique. La conception du temps formulée par saint Augustin dansLa Cité de Dieucomme une ligne orientée et signifiante déterminera toutes les philosophies de l’Histoire et toutes les idées politiques qu’elles enveloppent. L’ouvrage, écrit entre 413 et 426, contient également la théorie des deux glaives : la pleine puissance (la plenitudo potestatis) est à Dieu ; au pape revient l’auctoritas (pouvoir spirituel), au roi, la potestas (pouvoir temporel), la seconde étant subordonnée à la première. Principal creuset de la réflexion sur le pouvoir à compter de la fin du Vème siècle, à la chute de l’Empire romain d’Occident (476), la religion, tout en énonçant la séparation du « spirituel » et du « temporel », favorise l’association et l’union des deux domaines dans les institutions. La théorie théologique de l’origine et de la nature du pouvoir, durant ce premier Moyen Âge, permet à l’Église de se consolider et progressivement (entre les IXème et XIème siècles) de se constituer en pouvoir politique. Le délitement de l’Empire, l’avènement des « royaumes barbares » (VIe – VIIIe siècle) et la prégnance de la société féodale (de la fin du IXe siècle au XIe siècle) provoque la disparition des structures politiques « gréco-romaines » et fait des papes les rivaux des rois et des empereurs. La soumission et l’opposition des tenants de la souveraineté politique à l’autorité ecclésiastique suprême représenteront l’enjeu majeur de la réflexion politique : le pape n’aura de cesse d’accroître son rôle dans le domaine temporel tandis que les rois ou les empereurs s’arrogeront le titre de représentant de Dieu dans le monde pour en légitimer le gouvernement.
Les changements sociaux qui interviennent au second Moyen Âge (à partir du XIIe siècle), principalement la naissance des villes et la constitution des universités, entraînent une révision en profondeur des conceptions qui prévalaient jusqu’alors. Émerge au sein des villes une classe dirigeante, un patriciat ou une oligarchie de plus en plus influente, qui participe à la contestation de la féodalité et suscite, du fait de la multiplication des échanges et de l’essor du commerce, l’apparition de nouvelles problématiques relatives à l’homme et à la vie sociale. Les universités deviennent les foyers de questionnements aux intérêts divergents qui favorisent la redécouverte de la pensée antique et du droit romain. Cette nouvelle discipline s’implante dans les universités où les spécialistes s’émancipent de la tutelle religieuse et servent les intérêts politiques royaux en développant un droit séculier propre à fonder leur légitimité dans l’ordre temporel. L’influence de l’aristotélisme (et des « commentaires » d’Al-Farabi, Avicenne et Averroès qui réévaluent l’histoire par rapport à la théologie et promeuvent l’expérience guidée par la raison), s’exprime dans la pensée d’Abélard (qui concilie la pensée morale antique avec les valeurs chrétiennes, la « loi naturelle » sensible au cœur s’accordant avec la « loi de Dieu » révélée) ou dans la pensée d’Hugues de Saint-Victor (qui circonscrit le registre politique, le distinguant du registre moral dans lequel il était pris). Parmi les grands théologiens qui s’affranchissent le plus de l’augustinisme, Albert le Grand (1193-1280) reconnaîtra l’existence d’un ordre naturel et affirmera la compatibilité du savoir profane et des vérités de la religion. Thomas d’Aquin (1225-1274) produira quant à lui la « théologie nouvelle » qui synthétisera les sources antiques (Aristote, les Stoïciens, le droit romain) et la pensée religieuse (la patristique et le droit canon). La société est le lieu de l’existence humaine et son accomplissement dépend d’une organisation : ainsi, la loi est-elle définie comme une « œuvre de raison ordonnée en vue du bien commun ». Le respect du droit naturel entendu comme l’ensemble des lois et des principes rationnels est la condition du gouvernement juste.
Ainsi, la société redevient-elle un objet de réflexion à part entière et la légitimité de l’organisation politique est-elle mise en question. La compatibilité de plus en plus reconnue de la pensée païenne avec les principes chrétiens, ce dont témoignait déjà le Corpus juris civilis (528-533) souhaité par l'empereur d'Orient Justinien, permet la redécouverte et la réévaluation des textes romains. Rappelons à cet égard que le Décret de Gratien qui intègre le droit romain, au milieu du XIIe siècle, a été l’une des sources duTractatus de legibusde Thomas d’Aquin. Même si la loi humaine reste subordonnée à la loi naturelle et celle-ci à la loi éternelle et divine, le droit savant établit à compter du XIIème siècle un lien de plus en plus fort entre le roi et la loi, en faisant de plus en plus abstraction du registre religieux. Cette renaissance de la pensée juridique s’explique principalement par la volonté des pouvoirs princiers (du Saint-Empire romain germanique, d’Angleterre et de France) d’assurer leur légitimité face aux papes et de consolider leur autorité sur les seigneurs féodaux. La sécularisation promue par cet essor cristallise deux idées qui vont structurer la réflexion politique : la souveraineté est consentie par le peuple au prince et le respect du droit naturel (entendu comme les lois forgées par la raison selon les valeurs du juste et du bien) est censé garantir de l’arbitraire la communauté sur laquelle s’exerce le pouvoir. Thomas d’Aquin, en faisant du respect de la loi naturelle la condition du bon gouvernement, a conçu la limitation de toute autorité temporelle et justifié la résistance au tyran, qui a confisqué le pouvoir à son profit. L’obéissance est due au prince tant qu’il demeure « le gardien de la justice ». Jean de Salisbury (vers 1115-1180), secrétaire de Thomas Becket, avait déjà cherché à définir les conditions du régime susceptible de ne pas dégénérer en tyrannie interprétée comme une transgression de la loi divine.
Les œuvres de Marsile de Padoue (128?-1343) et de Guillaume d’Ockham (1290-1347) vont marquer une étape décisive dans l’histoire des idées politiques en affranchissant complètement du cadre religieux la conception de la justice et de l’autorité. Selon Marsile de Padoue (qui sera excommunié), le pouvoir du prince est indépendant de l’Église ; c’est au peuple, la source de sa légitimité, qu’il doit l’autorité dont il est titulaire ; c’est le peuple encore qui, par ses représentants, le contrôle et le soumet à la justice séculière. Guillaume d’Ockham également considère que l’autorité légitime vient du consentement populaire et que les gouvernements ne peuvent exprimer un ordre éternel, le monde étant le domaine de la contingence et de l’histoire, mais doivent établir les lois qui conviennent par l’exercice de la raison. Le nominalisme, dont il est l’un des plus éminents promoteurs, s’affirme comme une pensée empiriste et relativiste, qui définit le bon gouvernement comme celui qui poursuit, dans le cadre du droit positif, les fins morales du plus grand nombre.
La sécularisation de la réflexion politique, assurée par des laïcs de plus en plus nombreux et de mieux en mieux formés, gagne l’Europe entière : à la fin du Moyen Âge, l’organisation de la vie collective est devenue l’affaire des hommes qui, par nature, vivent en société et sont capables d’établir par l’usage libre de la raison les lois qui règlent leurs relations. C’est l’époque durant laquelle les autorités séculières unifient les territoires et concentrent les pouvoirs. Du fait de ses appareils administratifs et judiciaires, les monarchies ainsi progressivement instituées sont considérées comme stables et offrent des préfigurations de l’État moderne.