Une épigramme de Xénocrite de Rhodes
À l’origine, une épigramme (du grec ancien epígramma signifiant « inscription ») est une inscription gravée sur les monuments, les statues, les tombeaux et les trophées, pour perpétuer le souvenir d’un héros ou d’un événement. À partir du IVe siècle, l’épigramme devient une petite pièce de poésie imitant par sa brièveté les inscriptions funéraires. Parmi les sujets abordés se trouve fréquemment celui de la mort d'une jeune vierge enlevée par les flots au cours de la traversée vers le domicile conjugal. Ce texte a sans doute été lu par Chénier dans l’Anthologie palatinedite parfoisAnthologie grecque (une compilation de poèmes grecs antiques publiée entre 1772 et 1776).
« Tes cheveux ruissellent encore d’eau salée, malheureuse jeune fille, périe en mer, Lysidice ; car c’est dans la mer soulevée qu’en regardant avec effroi le tumulte des flots tu as été précipitée du pont de ton navire… douleur amère pour ton père qui, en te conduisant à ton époux, ne lui a amené ni une épouse, ni un cadavre. »
(Anthologie grecque, VII, 291)
William Shakespeare, Hamlet (1603)
La mort de la jeune Tarentine semble faire écho à la mort d’Ophélie, la fiancée de Hamlet, personnage éponyme de la pièce de Shakespeare. Ophélie est devenue folle après que Hamlet, l'assassin de son père, l'a abandonnée car trop préoccupé par la vengeance de la mort de son propre père. C'est en cherchant à accrocher des guirlandes de fleurs à un saule qu'elle tombe dans l'eau. La Reine, mère de Hamlet, en fait le récit :
GERTRUDE. – [...] Votre sœur, Laërte1, s’est noyée. [...]
Il est un saule, penché au-dessus d’un ruisseau,
Qui mire dans les eaux ses feuilles argentées.
Elle en prit pour tresser de fantasques guirlandes [...].
Comme elle se hissait
Aux branches qui retombent, afin d’y accrocher
Sa couronne de fleurs, un rameau malveillant
S’étant cassé, elle tombe, avec ses trophées d’herbes,
Dans le ruisseau en pleurs. Largement déployés,
Un moment ses habits la portent, et, sirène,
Elle chantonne alors des bribes de vieux airs,
Comme étant inconsciente de sa propre détresse,
Ou tel un être né et vivant à son aise
Dans cet élément-là. Mais il fallut bientôt
Qu'alourdis d'avoir bu ses vêtements finissent
Par arracher la pauvre à son chant mélodieux,
L'entraînant dans un boueux trépas.
William Shakespeare,Hamlet, Acte IV, scène 7, 1603, traduction de l’anglais de Michel Grivelet, 1995, Éditions Robert Laffont.
1.Laërte : personnage de Hamlet, frère d’Ophélie. Son nom est emprunté à celui du père d’Ulysse dans L’Odyssée.
Arthur Rimbaud, « Ophélie », Cahiers de Douai (première publication, 1891)
I
Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
– On entend dans les bois lointains des hallalis1.
5 Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir;
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance2à la brise du soir.
Le vent baise3ses seins et déploie en corolle4
10 Ses grands voiles bercés mollement par les eaux;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.
Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle;
Elle éveille parfois, dans un aune5qui dort,
15 Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or.
II
Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
– C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège6
20 T’avaient parlé tout bas de l’âpre7liberté ;
C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;
25 C’est que la voix des mers folles, immense râle8,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle9,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre folle !
30 Tu te fondais à lui10comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Et l’infini terrible effara11ton œil bleu !
III
– Et le Poète12dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
35 Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
1.Hallalis : cris qui annoncent la mise à mort du gibier lors d'une partie de chasse à courre.
2.Romance : chanson sentimentale. Ophélie en chante plusieurs dans Hamlet.
3.Baise : Embrasse.
4.Corolle : couronne formée par les pétales d'une fleur.
5.Aune : (ou aulne) arbre poussant dans des lieux humides.
6.Norwège : orthographe courante à l'époque de Rimbaud mais en réalité l'action de la pièce Hamlet se déroule au château d'Elseneur, au Danemark.
7.Apre : difficile à assumer.
8.Râle : cri rauque souvent employé pour désigner les sons émis par les mourants.
9.Un beau cavalier pâle : Hamlet, qui feint la folie.
10.Tu te fondais à lui : Tu te blottissais contre lui ou Tu fondais à son contact.
11.Effara : effraya.
12.Le Poète : Shakespeare.
Gottfried Benn, « Belle Jeunesse » (1912)
Gottfried Benn (1886-1956) est un poète allemand de la première moitié du XXe siècle. Le recueil dans lequel paraît « Belle Jeunesse », poème inspiré du personnage d'Ophélie, est son premier livre publié.
Bertolt Brecht, « La Jeune fille noyée » (1919)
Bertolt Brecht (1898-1956) est un dramaturge, metteur en scène et poète allemand, considéré comme l'une des figures les plus importantes du théâtre au XXe siècle. Déchu de la nationalité allemande par le régime nazi en 1935, il parcourt le monde au cours d'un exil qui ne s'achèvera qu'en 1948. Le poème « La Jeune fille noyée » figure dans sa première pièce,Baal.