Le fort sommeil, que céleste on doit croire,
Plus doux que miel, coulait aux yeux lassés
Lorsque d’Amour1les plaisirs amassés
Entrent en moi par la porte d’ivoire2.
5 J’avais lié ce Col de Marbre : voire
Ce sein d’albâtre3en mes bras enlacés,
Non moins qu’on voit les Ormes4 embrassés
Du Cep5 lascif6, au fécond bord de Loire.
Amour avait en mes lasses moelles7
10 Dardé8le trait de ses flammes cruelles,
Et l’âme errait par ces lèvres de roses.
Prête d’aller au fleuve oblivieux9
Quand le réveil de mon aise envieux
Du doux sommeil a les portes décloses.
Joachim Du Bellay, L’Olive, Paris, Arnoul L’Angelier, 1549, sonnet XIV.
1.Amour : Eros en grec ou Cupidon : Dieu de l’amour muni d’une flèche et d’un carquois, il envoie des flèches d’argent munies de désirs. Selon la mythologie helléniste, Éros est considéré comme la divinité de l’amour. Incarnation du désir amoureux, il est aussi l’allégorie de l’érotisme et de l’impudeur.
2.Porte d’ivoire : référence mythologique qui prend ses sources dans l’Odyssée. La porte d’ivoire était la porte par laquelle on entrait dans les songes.
3.Albâtre : espèce de pierre fort blanche. Les statues romaines pouvaient être en albâtre.
4.Orme : l’orme est un arbre.
5.Cep : pied de vigne. Au sens figuré et au pluriel, cela peut signifier « liens » ou « chaines ».
6.Lascif : a. Qui est enclin à bondir et à jouer b. Qui est enclin aux plaisirs de l’amour avec une sorte de folâtrerie. (Littré)
7.Mes lasses moelles : mes os fatigués.
8.Darder : frapper avec un dard.
9.Oblivieux : qui produit l’oubli. Le fleuve Léthé était, dans la mythologie, l’un des cinq fleuves de l'Enfer dont les eaux avaient la propriété de faire oublier leur passé terrestre aux âmes des morts qui devaient les boire.
Le fort sommeil, Du Bellay - Questions
1.Comparez ce poème aux autres textes proposés dans la section « Le motif du songe amoureux ». Repérez les éléments qui vous semblent récurrents. Vous pouvez vous appuyer par exemple sur :
- la forme du poème
- le motif développé
- la tonalité
- les indices de la présence du poète.
2. Relevez tous les indices de ce sonnet vous permettant de le situer dans le mouvement littéraire de la Pléiade.
Le fort sommeil, du Bellay - Vers l'étude linéaire
Consigne
En vous aidant des questions sur le texte, réalisez l’étude linéaire de ce poème qui répondra au projet de lecture suivant : comment Du Bellay choisit-il de traiter le motif du songe amoureux ?
Pour cela, vous pourrez par exemple vous inspirer de ces quelques extraits que vous pouvez utiliser/insérer dans le corps de votre travail. Certaines sont précises, d’autres ont besoin d’être illustrées ou étoffées.
Propositions
- Le poème s’ouvre sur une évocation du mot « sommeil » dont l’intensité est soulignée par l’adjectif « fort ».
- La volupté de l'étreinte est mise en relief par des termes évoquant la douceur de "miel" des ébats amoureux, associés aux "plaisirs amassés".
- Pour évoquer l’étreinte amoureuse, Du Bellay utilise un vocabulaire champêtre et imagé. Entre « cep lascif » et « ormes embrassées », le rêveur rend sensible l’ardeur de l’étreinte amoureuse par l’utilisation de comparaisons personnifiant la nature.
- L’âme du poète erre à travers les "lèvres de roses", métaphore délicate soulignant la beauté et la sensualité de la maîtresse.
- La beauté de la femme est associée à la blancheur du cygne ou de l’albâtre. Le poète, par l’utilisation de ces métaphores, crée un univers qui rend sensible l'ardeur de son désir.
- Le corps de la femme qui apparaît en songe laisse entrevoir « sein », « col » et « lèvres de rose». Par ces termes, le poète rend la femme désirable en mettant en lumière ses attributs féminins.
- Le dernier vers – la pointe du sonnet – achève le poème sur une rupture avec la douceur de l’étreinte amoureuse. En effet, le rêve érotique s’achève sur l’action du réveil qui vient l'interrompre. On notera l’abondance d’images délicates permettant d’adoucir la brutalité du réveil et la probable déception du poète.