Théophile de Viau, Œuvres poétiques, « Un serpent devant moi croasse », 1621 - Texte
Poète le plus doué de sa génération, à la fois célébré en son temps pour son talent mais aussi conspué pour ses mœurs jugées libertines et irréligieuses, Théophile de Viau est à l'origine d'une œuvre protéiforme dont le maître mot est la liberté.
Un Corbeau devant moi croasse,
Une ombre offusque1mes regards,
Deux belettes et deux renards
Traversent l'endroit où je passe :
Les pieds faillent à mon cheval,
Mon laquais tombe du haut mal2,
J'entends craqueter le tonnerre,
Un esprit se présente à moi,
J'ois3Charon4qui m'appelle à soi,
Je vois le centre de la terre.
Ce ruisseau remonte en sa source,
Un bœuf gravit sur un clocher,
Le sang coule de ce rocher,
Un aspic5s'accouple d'une ourse,
Sur le haut d'une vieille tour
Un serpent déchire un vautour,
Le feu brûle dedans la glace,
Le Soleil est devenu noir,
Je vois la Lune qui va choir,
Cet arbre est sorti de sa place.
1.Offusque : obscurcit.
2.Haut mal : crise d'épilepsie.
3.Ois : entends.
4.Charon : dans la mythologie grecque, désigne le nocher (celui qui mène une embarcation) chargé de faire passer le Styx aux âmes des morts.
5.Aspic : serpent mythologique aux écailles rouges et au venin mortel.
Jean-Baptiste Chassignet, Le Mépris de la vie et consolation contre la mort, « Ce que tu vois de l'homme », 1594 - Texte
Le Mépris de la mort et consolation de la vie,le principal ouvrage composé par Chassignet, est une suite de 434 sonnets entrecoupés de différentes prières et méditations sur le caractère éphémère de l'existence.
Ce que tu vois de l’homme, homme, l’homme n’est pas,
C’est seulement l’écorce et la coque fragile
De l’âme incorruptible, immortelle, et subtile1,
Durant ce peu de temps qu’elle loge ici-bas.
En voulons-nous éclore et, malgré le trépas,
Devenir Citoyen de l’éternelle ville2?
Rompons premièrement cette prison servile,
Foulant dessous les pieds les terrestres appas.
Ainsi, quand le Phœnix aggravé de vieillesse
Se veut régénérer en nouvelle jeunesse,
Soi-même il se bâtit son nid et son tombeau,
Se brûlant au Soleil : un vert3naît de sa cendre,
Du vert un œuf, de l’œuf s’éclot un oiseau tendre4,
À l’autre tout pareil, mais plus jeune et plus beau.
1.Subtile : impalpable, volatil.
2.Éternelle ville : périphrase désignant le Paradis.
3.Vert : désigne ici un organisme jeune et nouveau.
4.Tendre : jeune.
Jean de Sponde, Les Amours, « Si c'est dessus les hauts », 1599 - Texte
L’œuvre de Jean de Sponde est marquée par sa profonde foi protestante et se caractérise par sa médiation profonde et pessimiste sur la vanité de l'existence humaine. Outre ses poèmes religieux, il écrira aussi une série de poèmes amoureux, qui paraîtront après sa mort survenue en 1595.
Si c’est dessus les eaux que la terre est pressée
Comment se soutient-elle encor si fermement ?
Et si c’est sur les vents qu’elle a son fondement
Qui la peut conserver sans être renversée ?
Ces justes contrepoids qui nous l’ont balancée
Ne penchent-ils jamais d’un divers branlement1?
Et qui nous fait solide ainsi cet élément,
Qui trouve autour de lui l’inconstance amassée?
Il est ainsi : ce corps se va tout soulevant
Sans jamais s’ébranler parmi l’onde et le vent,
Miracle nonpareil, si mon amour extrême
Voyant ces maux coulant, soufflant de tous côtés
Ne trouvait tous les jours par exemple de même
Sa constance au milieu de ces légèretés.
1.D'un divers branlement : d'un quelconque tremblement de terre.