Voltaire, généralement taxé de « philosophe », est surtout un écrivain touche-à-tout, s'étant adonné à de nombreux genres : poésie, textes satiriques et polémiques, contes, lettres, essais… Mais l'on tend à oublier qu'il a surtout été un dramaturge prolifique, célébré en son temps, auteur d'une cinquantaine de tragédies jouées et applaudies à la Comédie-Française. S'inscrivant dans la lignée de Racine et Corneille, Voltaire insuffle dans ses tragédies davantage d'empathie pour ses personnages, répondant à la demande du public du XVIIIesiècle qui, plus sensible, cherche davantage d'émotions dans le spectacle théâtral. Il ajoute également à ses pièces des questionnements politiques et religieux propres à l'esprit des Lumières.
Voltaire pensait que la postérité le célèbrerait pour sa production théâtrale. Ironiquement, son théâtre, pourtant la plus importante production du théâtre français du XVIIIesiècle, est aujourd'hui largement oublié et négligé, aussi bien en termes de lecture que de mise en scène.
La tragédie desScythes,écrite la même année queLa Princesse de Babylone,peut être considérée comme une préfiguration de notre conte : outre la présence d'un peuple commun, les Scythes (historiquement, le mot désigne un peuple de l'Antiquité composé de cavaliers nomades provenant de l'Asie centrale), la pièce représente l'histoire d'Obéide, la fille d'un général perse qui va épouser un Scythe nommé Indatire, homme simple mais vertueux, à l'instar de Bradamante, fille de roi qui succombera au charme d'un simple « berger ». Toutefois, les ressemblances s'arrêtent là : on ne trouve dans la tragédie de Voltaire ni merveilleux ni jeu de cache-cache à travers le monde.
Les Scythes ne va toutefois pas trouver son public, et sera abandonnée au bout de quatre représentations. C'est à la suite de cet échec que Voltaire se lance dans la rédaction deLa Princesse de Babylone,réinvestissant ainsi, comme on vient de le voir, quelques éléments de sa tragédie, mais en adoptant un ton bien plus léger et fantaisiste.
Les Scythes, Voltaire, 1767, acte I - Texte
Le théâtre représente un bocage1et un berceau, avec un banc de gazon : on voit, dans le lointain, des campagnes et des cabanes.
SCÈNE PREMIÈRE.
Hermodan, Indatire, et deux Scythes, couverts de peaux de tigres ou de lions.
HERMODAN.
Indatire, mon fils, quelle est donc cette audace ?
Qui sont ces étrangers ? Quelle insolente race
A franchi les sommets des rochers d'Immaüs2?
Apportent-ils la guerre aux rives de l'Oxus3?
Que viennent-ils chercher dans nos forêts tranquilles ?
INDATIRE.
Mes braves compagnons, sortis de leurs asiles,
Avec rapidité se sont rejoints à moi,
Ainsi qu'on les voit tous s'attrouper sans effroi
Contre les fiers assauts des tigres d'Hyrcanie4.
Notre troupe assemblée est faible, mais unie,
Instruite à défier le péril et la mort.
Elle marche aux Persans, elle avance ; et d'abord,
L'olivier à la main, devant nous se présente
Un jeune homme entouré d'une pompe5éclatante ;
L'or et les diamants brillent sur ses habits,
Son turban disparaît sous les feux des rubis ;
Il voudrait, nous dit-il, parler à notre maître.
Nous le saluons tous, en lui faisant connaître
Que ce titre de maître, aux Persans si sacré
Dans l'antique Scythie est un titre ignoré.
« Nous sommes tous égaux sur ces rives si chères,
Sans rois et sans sujets, tous libres et tous frères.
Que veux-tu dans ces lieux ? Viens-tu pour nous traiter
En hommes, en amis, ou pour nous insulter ? »
Alors il me répond, d'une voix douce et fière,
Que, des États Persans visitant la frontière,
Il veut voir à loisir ce peuple si vanté
Pour ses antiques mœurs et pour sa liberté.
Nous avons avec joie entendu ce langage.
Mais j'observais pourtant je ne sais quel nuage,
L'empreinte des ennuis ou d'un dessein profond,
Et les sombres chagrins répandus sur son front.
Nous offrons cependant à sa troupe brillante,
Des hôtes de nos bois la dépouille sanglante,
Nos utiles toisons, tout ce qu'en nos climats
La nature indulgente a semé sous nos pas,
Mais surtout des carquois, des flèches, des armures,
Ornements des guerriers, et nos seules parures.
Ils présentent alors, à nos regards surpris,
Des chefs-d'œuvre d'orgueil sans mesure et sans prix,
Instruments de mollesse, où sous l'or et la soie
Des inutiles arts tout l'effort se déploie.
Nous avons rejeté ces présents corrupteurs,
Trop étrangers pour nous, trop peu faits pour nos mœurs,
Superbes6ennemis de la simple nature :
L'appareil des grandeurs au pauvre est une injure ;
Et recevant enfin des dons moins dangereux,
Dans notre pauvreté nous sommes plus grands qu'eux.
1.Bocage : petit bois ombragé2.Immaüs : nom donné à un massif montagneux3.Oxus : fleuve d'Asie centrale.4.Hyrcanie : nom donné dans l'Antiquité à des régions d'Asie centrale.5.Pompe : cérémonial fastueux.6.Superbes : orgueilleux.
Les Scythes - Questions
1. Quelle image de la société scythe Voltaire cherche-t-il à donner dans cet extrait ? Votre travail s'appuiera sur des exemples précis tirés du texte.
2. Quels sont les aspects de la société perse qui sont critiqués dans cet extrait ?