Éléments de contexte sur Voltaire et le « despotisme éclairé » - Coup de pouce
Le concept de « despotisme Ă©clairé » a Ă©tĂ© forgĂ© au XIXesiècle par des historiens allemands pour dĂ©signer un type de gouvernance propre Ă la seconde moitiĂ© du XVIIIesiècle et Ă©troitement liĂ© Ă la façon dont les philosophes des Lumières envisagent le pouvoir politique. Â
Voltaire fut un Ă©pistolier infatigable toute sa vie durant, Ă©changeant plus de vingt mille lettres avec sept cents destinataires environ. Parmi ces destinataires se trouvent des figures importantes de l'Ă©poque, parmi lesquelles on citera des hommes politiques français comme Turgot ou Condorcet, mais aussi des dirigeants Ă©trangers de premier plan comme Catherine II, impĂ©ratrice de Russie, ou FrĂ©dĂ©ric II, le roi de Prusse.Â
C'est nĂ©anmoins avec ce dernier que Voltaire aura eu les Ă©changes les plus riches. Le philosophe de Ferney Ă©change plus de huit cents lettres avec le monarque. En 1750, cĂ©dant aux demandes insistantes de FrĂ©dĂ©ric II, il se rend mĂŞme Ă Berlin pour devenir le conseiller du souverain, espĂ©rant ainsi voir advenir le despotisme Ă©clairĂ© qu'il appelle de ses vĹ“ux.Â
Voltaire va toutefois assez rapidement ĂŞtre confrontĂ© Ă une rĂ©alitĂ© dĂ©cevante : FrĂ©dĂ©ric II cherche surtout Ă se constituer une image de roi philosophe auprès de l'opinion, et Voltaire dès lors apparaĂ®t plus comme un accessoire brillant qu'autre chose. Leur relation s'avère vite compliquĂ©e, les disputes se font plus frĂ©quentes.Â
En mars 1753, Voltaire donne son congĂ© au roi et dĂ©cide de quitter Berlin. Mais FrĂ©dĂ©ric II le fait arrĂŞter et sĂ©questrer un mois Ă Francfort, reprochant au philosophe de lui avoir volĂ© un livre de poĂ©sies qu'il a lui-mĂŞme Ă©crites. Le despotisme Ă©clairĂ© a fait long feu. Les relations Ă©pistolaires se poursuivront nĂ©anmoins par la suite, donnant lieu Ă l'une des correspondances les plus importantes du XVIIIesiècle.Â
Lettre à Madame Denis, « on a pressé l'orange », Voltaire, 1752 - Texte
Voltaire, devenu conseiller auprès de Frédéric II à Berlin, écrit à Madame Denis, sa nièce, demeurée à Paris.
Ă€ MADAME DENIS.
Ă€ Berlin, le 18 dĂ©cembre.Â
Je vous envoie, ma chère enfant, les deux contrats du duc de Wurtemberg1: c’est une petite fortune assurée pour votre vie. J’y joins mon testament. Ce n’est pas que je croie à votre ancienne prédiction que le roi de Prusse me ferait mourir de chagrin. Je ne me sens pas d’humeur à mourir d’une si sotte mort ; mais la nature me fait beaucoup plus de mal que lui, et il faut toujours avoir son paquet prêt et le pied à l’étrier, pour voyager dans cet autre monde où, quelque chose qui arrive, les rois n’auront pas grand crédit.
Comme je n’ai pas dans ce monde-ci cent cinquante mille moustaches à mon service, je ne prétends point du tout faire la guerre. Je ne songe qu’à déserter honnêtement, à prendre soin de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rêve de trois années.
Je vois bien qu’on a pressé l’orange; il faut penser à sauver l’écorce. Je vais me faire, pour mon instruction, un petit dictionnaire à l’usage des rois.
Mon ami signifie Mon esclave.
Mon cher ami veut dire vous m’êtes plus qu’indifférent.
Entendez par je vous rendrai heureux : je vous souffrirai tant que j’aurai besoin de vous.
Soupez avec moi ce soir signifie je me moquerai de vous ce soir.
Le dictionnaire peut être long ; c’est un article à mettre dans l’Encyclopédie.
Sérieusement, cela serre le cœur. Tout ce que j’ai vu est-il possible ? Se plaire à mettre mal ensemble ceux qui vivent ensemble avec lui ! Dire à un homme les choses les plus tendres, et écrire contre lui des brochures ! et quelles brochures ! Arracher un homme à sa patrie par les promesses les plus sacrées, et le maltraiter avec la malice la plus noire ! Que de contrastes ! Et c’est là l’homme qui m’écrivait tant de choses philosophiques, et que j’ai cru philosophe ! Et je l’ai appelé le Salomon2du Nord !
Vous vous souvenez de cette belle lettre qui ne vous a jamais rassurée. Vous êtes philosophe, disait-il ; je le suis de même. Ma foi, sire, nous ne le sommes ni l’un ni l’autre.
1. Deux contrats du duc de Wurtemberg : Voltaire, affairiste avisé, a prêté de l'argent au duc de Wurtemberg, un membre de la haute noblesse allemande, jouissant d'une grande fortune mais constamment endetté à cause de son train de vie dispendieux. Voltaire espérait retirer des intérêts importants des prêts évoqués ici. 2.Salomon : souverain biblique réputé pour son sens du jugement et son équité.
Réfutation d'Helvétius, Diderot - Extrait
Dans son ouvrageRĂ©futation suivie de l'ouvrage d'HelvĂ©tius intitulĂ©e L'Homme (1775), Diderot commente et analyse un ouvrage d'un philosophe des Lumières français nommĂ©s Claude-Adrien HelvĂ©tius. Il engage un dialogue fictif avec cet auteur et conteste notamment son rapport au« despotisme Ă©clairé ». Le passage en italique qui ouvre notre extrait est directement tirĂ© de l'ouvrage de HelvĂ©tius.Â
« Rien de meilleur, dit le roi de Prusse dans un discours prononcé à l’Académie de Berlin, que le gouvernement arbitraire sous des princes justes, humains et vertueux. »
Et c’est vous, Helvétius, qui citez en éloge cette maxime d’un tyran ! Le gouvernement arbitraire d’un prince juste et éclairé est toujours mauvais. Ses vertus sont la plus dangereuse et la plus sûre des séductions : elles accoutument insensiblement un peuple à aimer, à respecter, à servir son successeur quel qu’il soit, méchant et stupide. Il enlève au peuple le droit de délibérer, de vouloir ou ne vouloir pas, de s’opposer même à sa volonté, lorsqu’il ordonne le bien ; cependant ce droit d’opposition, tout insensé qu’il est, est sacré : sans quoi les sujets ressemblent à un troupeau dont on méprise la réclamation, sous prétexte qu’on le conduit dans de gras pâturages. En gouvernant selon son bon plaisir, le tyran commet le plus grand des forfaits. Qu’est-ce qui caractérise le despote ? est-ce la bonté ou la méchanceté ? Nullement ; ces deux notions n’entrent pas seulement dans sa définition. C’est l’étendue et non l’usage de l’autorité qu’il s’arroge. Un des plus grands malheurs qui pût arriver à une nation, ce seraient deux ou trois règnes d’une puissance juste, douce, éclairée, mais arbitraire : les peuples seraient conduits par le bonheur à l’oubli complet de leurs privilèges, au plus parfait esclavage. Je ne sais si jamais un tyran et ses enfants se sont avisés de cette redoutable politique ; mais je ne doute aucunement qu’elle ne leur eût réussi. Malheur aux sujets en qui l’on anéantit tout ombrage sur leur liberté, même par les voies les plus louables en apparence. Ces voies n’en sont que plus funestes pour l’avenir. C’est ainsi que l’on tombe dans un sommeil fort doux, mais dans un sommeil de mort, pendant lequel le sentiment patriotique s’éteint, et l’on devient étranger au gouvernement de l’État. Supposez aux Anglais trois Élisabeth de suite, et les Anglais seront les derniers esclaves de l’Europe.