Victor Brodeau (1500-1540) est un poète de cour s'étant adonné à tous les genres, du rondeau pétrarquiste à la poésie religieuse en passant par le poème blason comme on en trouve un exemple ici.
Pour fermeté et deuil le noir est pris,
Le gris travail1, le vert dénote espoir.
Le blanc est foi ainsi que j'ai appris,
Et le tanné2montre le désespoir.
Le rouge veut pour soi venger avoir,
Mais l'incarnat toujours est en douleur.
Contentement porte jaune couleur
S'il est paillé, car l'orange se change.
Le violet d'amour est la chaleur
Et puis le bleu sur le jaloux se range.
De ces couleurs l'on m'en a donné deux,
Gris travaillant et vert qui donne espoir ;
Las du travail et d'espoir je me deuls3
Puisqu'autre bien que mal n'en puis avoir.
1.Travail : épreuve.
2.Tanné : orangé.
3.Je me deuls : je m'afflige.
Antoine Heroët, Blasons anatomiques du corps féminin, « L'Œil », 1550 - Texte
Ce poème a été composé par le jeune Antoine Heroët à l'occasion d'un concours poétique lancé par Marot en 1535.
Œil, non pas œil, mais un soleil doré.
Œil comme Dieu de mes yeux honoré.
Œil qui ferait de son assiette et taille
Durer dix ans encor une bataille1.
Œil me privant du regard qu'il me doit
Me voyant mieux que s'il me regardoit.
Œil sans lequel mon corps est inutile.
Œil par lequel mon âme se distille.
Œil, ô mon œil, disant je te veux bien,
Puisque de toi vient mon mal et mon bien.
Œil bel et net comme ciel azuré.
Œil reposé, constant et assuré.
Œil qui rirait en me voyant mourir,
Qui pleurerait ne m'osant secourir.
Œil de son fait lui-mêmes2ébloui.
Œil qui dirait si sagement oui :
Mais à qui, œil ? À celui que savez.
Qui vous aura ? Vous, celle qui m'avez.
Œil, qui pour rendre un cœur de marbre uni
Ne daignerait se montrer qu'à demi.
Œil s'accordant au ris de la fossette
Que fait amour en joue vermeillette.
Œil où mon cœur s'était devant rendu
Que lui eussiez le logis défendu3.
Œil, si se veut tenir pensif et coi,
Qui fait sortir de soi je ne sais quoi
Que l'on voit bien toutefois commander
Aux demandeurs de rien ne demander.
Œil qui me donne, en y pensant, tant d'aise.
Œil, À doux œil que si souvent je baise4,
Voire mais5, œil, j'entends que c'est en songe;
Œil qui ne peut souffrir une mensonge6.
Œil qui voit bien qu'à lui me suis voué.
Œil qui ne fut jamais assez loué. [...]
1.Durer dix ans encor une bataille : référence au temps que dura la Guerre de Troie, qui eut pour cause l'enlèvement de Hélène, célèbre pour sa grande beauté.
2.Mêmes : à l'époque, « même » utilisé comme un adverbe s'orthographiait avec un -s final.
3.Que lui eussiez le logis défendu : ici comprendre, « vous auriez interdit à mon cœur de prendre place dans votre œil ».
4.Je baise : j'embrasse.
5.Voire mais : mais en vérité.
6.Une mensonge : le mot est de genre féminin jusqu'à la fin du XVIesiècle.
Jacques Peletier, La Savoie, « Projet et regret d'une louange du jardinage »,1572 - Texte
Jacques Peletier, un amoureux des sciences comme de la poésie, fréquenta notamment Ronsard et Louise Labé. « La Savoie » est un long poème descriptif dans lequel il réfléchit aux liens entre la nature et l'art.
Or en ce lieu faut que je dissimule,
Le désireux vouloir qui me stimule,
Et si n'était mon plus urgent projet,
Je m'ébattrais en ce joyeux sujet :
Je chanterais de l'heureux jardinage
Le grand plaisir et l'utile ménage.
Tout le premier ici serait nommé
Le Chou feuillu, et encor le pommé,
Et la Laitue en sa rondeur serrée,
Et pour l'hiver notre Endive enterrée ;
L'Hysope1et Menthe et le Thym savoureux ;
Roses, Œillets, propres aux amoureux ;
La Marguerite et purpurine2et blanche,
Et du haut Lis la fleur naïve et franche ;
Le Basilic et Spic3dont l'odeur point4,
Et le Souci, dont la fleur ne faut5point ;
Le Romarin, la suave Marjolaine ;
Fenouil, Anis, qui font bonne l'haleine.
Je n'oublierais le douceâtre Chervis6,
La Pastenade7et l'Asperge avec lui ;
J'ajouterais les Citrouilles au nombre,
La Courge fade et l'humide Concombre.
Puis les Câpriers je rendrais bien plantés
Au long des Rocs, d'un long Soleil hantés.
J'apporterais en un pays étrange8
De celle9plante à Phébus10consacrée,
Dont la couronne aux poètes agrée,
J'en parlerais pour l'entretènement11
Du doux ombrage, et de maint ornement,
Des promenoirs, des treilles entrouvertes,
Des triples fleurs de Jossemin12couvertes.
De ces beautés je pourrais deviser,
Et en leurs lieux et temps diviser :
Aux Citoyens13j'apprendrais leur plaisance,
Aux laboureurs leur domestique aisance ;
Mais en ces lieux il faut avoir respect14
Que l'art trop grand à Nature est suspect.
1.Hysope : arbrisseau que l'on trouve dans les régions méditerranéennes.
2.Purpurine : de couleur pourpre.
3.Spic : lavande.
4.Point : pique.
5.Faut : tombe.
6.Chervis : plante autrefois cultivée pour ses racines comestibles.
7.Pastenade : panais.
8.Étrange : étranger.
9.Celle : cette.
10.Phébus : nom latin donné à Apollon.
11.Entretènement : entretien.
12.Jossemin : jasmin.
13.Citoyens : citadins.
14.Respect : considérer.
Guillaume Colletet, Autres poésies, « Souvenir », 1642 - Texte
Poète réputé en son temps, bon vivant et épicurien, Guillaume Colletet sera l'un des membres fondateurs de l'Académie française.
Subtile trame d'or, aimable tresse blonde,
Beau front, trône d'ivoire où sied la majesté ;
Beaux yeux, astres d'amour, dont la vive clarté
Sous deux arcs triomphants se communique au monde ;
Bouche où la grâce parle, et l'éloquence abonde ;
Sein de lait, qui du marbre avez la fermeté,
Petits globes mouvants du ciel de la beauté ;
Mains qui gravez des lois sur la terre et sur l'onde ;
Pieds qui réglez vos pas d'un air impérieux ;
Beau port, vivant écueil des hommes et des dieux ;
Vous dont le seul défaut n'est que d'être inhumaine,
Ô Sophie, ô trésor de splendeur et d'appas,
Le jour que je vous vis, que je souffris de peine !
Et que j'en souffre encore en ne vous voyant pas !