Un jardin à la française : le domaine de Saint-Cloud
1. Contexte historique
Le merveilleux domaine de Monsieur
Ces deux tableaux panoramiques offrent une même approche paysagère centrée sur les jardins de Saint-Cloud situés à l’ouest de Paris. Aménagé dès le milieu du XVIe siècle, le domaine est d’abord la propriété de la famille de Gondi. En 1655, il est acquis par l’intendant des finances Barthélemy Hervart (1607-1676) et trois ans plus tard, Louis XIV l’achète pour en donner l’usufruit à son frère Philippe, Monsieur (1640-1701), futur duc d’Orléans. Ce dernier transforme Saint-Cloud en résidence de plaisance raffinée. Il sollicite des artistes renommés, en particulier le jardinier du roi André Le Nôtre (1613-1700), recruté en 1665 pour l’aménagement du parc qui couvre une superficie de plus de 400 hectares.
Ces tableaux permettent de dresser le bilan des travaux réalisés au moment où le château devient le théâtre de fêtes somptueuses. L’œuvre du peintre d’origine flamande Adam-François Van der Meulen (1632-1690) date du début des années 1670. Passé au service du roi de France, il répond probablement à une commande officielle. Au moment de la composition, les jardins suivent le tracé de Le Nôtre et l’imposante cascade construite en 1664-1665 forme le sujet central de la toile. Plusieurs indices concordent pour dater la vue d’Étienne Allegrain (1644-1736) vers 1675, car l’Orangerie est repérable à gauche du château, alors que la façade Sud n’a pas encore été modifiée par l’architecte Jules-Hardouin-Mansart (1646-1708). Le peintre paysagiste reçu en 1677 à l’Académie royale de Peinture exécute une commande directe. La présence de cette toile est attestée au sein de la collection de la princesse Palatine (1652-1722), seconde épouse de Monsieur, probablement pour l’ornementation des appartements de leur palais.
2. Analyse des images
Un laboratoire végétal
Bien qu’exécutées par des peintres et sur des formats différents, ces œuvres sont complémentaires l’une de l’autre. Le tableau de Van der Meulen propose un angle de vue pris au niveau du sol, depuis la rive droite de la Seine, ce qui permet d’apprécier le Bas Parc et les aménagements rendus nécessaires par la pente du coteau. La jonction entre les deux niveaux est assurée par une monumentale cascade d’eau formant neuf marches élaborée sur les plans d’Antoine Le Pautre (1621-1679). Le tableau d’Allegrain comprend quant à lui une vue zénitale du Sud vers le Nord, afin d’embrasser les différents niveaux de jardins, la résidence princière et le territoire environnant.
Par sa topographie, le domaine de Saint-Cloud constitue un terrain d’action d’une grande complexité pour l’aménagement des jardins. Franklin Hamilton Hazlehurst observe ainsi que « de tous les jardins du XVIIe siècle français, ceux de Saint-Cloud furent ceux dont la conception posa le plus grand défi à André Le Nostre. » Les deux tableaux font la part belle aux travaux réalisés et à la majesté des jardins. Sur la toile d’Allegrain, le château – incendié lors de la guerre franco-prussienne de 1870 avant d’être rasé – et le village de Saint-Cloud sont relégués aux deuxième et troisième plans. Sur celle de Van der Meulen, le logis est seulement suggéré par la toiture en ardoise qui émerge au-dessus de la cime des arbres.
3. Interprétation
Les merveilles de la Nature
Le domaine de Saint-Cloud démontre l’élégance de l’art des jardins à la Française. La princesse Sophie de Hanovre (1630-1714), observe qu’il s’agit du « plus beau jardin du monde tant pour la situation que pour les eaux ». Ici, la Nature règne en majesté et le décor est exubérant : jeux de perspectives formés par les allées, parterres aux formes géométriques qui constituent une véritable broderie végétale, multitude des bassins et des jets d’eau, sculptures en pierre et en bronze doré, haies coupées au cordeau, variété des espèces végétales, etc.
Ces deux mises en scène décrivent aussi le mode de vie des élites de la société française du XVIIe siècle, les jardins constituant à la fois des lieux de promenade et de spectacle. Allegrain rend hommage au façonnage végétal en représentant deux jardiniers à l’ouvrage. Ceux-ci deviennent des personnages de premier plan, éclipsant en partie les prestigieux visiteurs qui se pressent dans les allées. Ainsi, Van der Meulen anime le fleuve. Il représente une galère et plusieurs batelets dont l’un d’eux bat pavillon royal. En effet, depuis 1667, le roi est régulièrement convié aux grandes eaux et aux somptueuses fêtes qui animent le parc.
Un jardin à l’anglaise : le domaine de Malmaison - Histoire analysée
Le Temple de l'amour, Auguste Garneray
La nature à l’anglaise
Non datée, cette aquarelle est forcément postérieure à l’année 1807, qui correspond à la date de construction du Temple de l’Amour. Cette représentation dresse un état des lieux du domaine après de nombreux aménagements opérés sous l’autorité de Joséphine. Passionnée par les roses, elle cède à la mode du style anglais qui se développe à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles. Ce style s’oppose aux jardins à la française marqués par une stricte géométrie de leurs formes et la volonté de diriger la nature. Cette aquarelle fait étalage d’une multitude d’espèces d’arbres et de fleurs, comme le gigantesque rhododendron que l’artiste place volontairement au centre de sa composition. La scène est déshumanisée, mais pas pour autant inanimée. De petites cascades d’eau, des cygnes et des canards participent à l’animation et à la quiétude des lieux.
Le tableau de Garneray, suggère que la nature est la maîtresse des lieux. L’aquarelle et les touches de couleurs aux teintes pastel participent à la démonstration d’une nature indomptée et exubérante. Le jardin ne guide pas le regard du visiteur dans une perspective prédéfinie, mais le regard est au contraire séduit par la variété des formes exposées, même si le jardin anglais fait aussi l’objet d’un long travail préparatoire et d’une construction abstraite.
Jardins célèbres
Jardin du roy, Jean-Baptiste Hilair
L’aménagement de jardins tant publics que privés a été rendu bien plus facile grâce aux progrès de l’horticulture. Là encore, Louis XIV montre l’exemple dans les jardins de Trianon, où des milliers de plantes sont enterrées en pot et changées chaque jour. On peut également évoquer la tulipomanie dans les Provinces-Unies au XVIIe siècle, qui se conclut par l’éclatement de la première bulle spéculative de l’Histoire quand un bulbe de tulipe suffisait pour acheter une maison. Mais la fleur fétiche du jardinier reste la rose, magnifiée à travers des roseraies comme celle de Bagatelle ou celle de la Malmaison, illustrée par Redouté pour l’impératrice Joséphine.
La création de pépinières et l’invention de nouveaux outils comme la tondeuse à gazon révolutionnent les plantations. L’introduction de plantes exotiques comme les agrumes, les palmiers ou les orchidées amène la création d’orangeries et de serres. Un secteur économique et professionnel se met en place, alimenté par de nombreux traités et revues horticoles. Le jardin est décidément bien plus qu’un simple carré de gazon.