« La cour des agitées » - Extrait
Cela dure depuis deux ans. La démente ne devient muette que sous le coup du sommeil, quatre heures sur vingt-quatre au maximum. Dès qu’elle ouvre l’œil :
– D’zim ba da boum…
Sa figure est satisfaite.
Nous regardons ce spectacle en silence, comme on regarderait un désastre, une grande inondation.
– Tiens ! crie une autre qui vient d’accourir, tiens !
Elle se plante devant la Mère supérieure, fait demi-tour et lui montre son derrière.
– La folie est une infortune qui s’ignore, dit la sainte femme en contemplant d’un regard de pardon le scandale qui se prolonge.
À côté des folles, les fous semblent raisonnables. Ces femmes sont infernales. Toutes ont l’air d’obéir à un ressort qu’elles auraient avalé. Elles se plient, se redressent, gambadent. Elles portent leurs bras en ailes de moulin. Il y a beaucoup de cantatrices. Les ballerines ne manquent pas non plus, et les mégères1relient les deux… Par temps d’orage, l’intensité de cette diablerie est décuplée.
– Monsieur !
Une rousse qui a l’air d’avoir des serpents dans les cheveux me saisit par le bras, impérative :
– Monsieur ! J’ai été nommée Mère principale des Filles de la Charité, chanoinesse2de la cathédrale, général en chef du Vatican par Sa Sainteté le Souverain Pontife3. J’arrive à la basilique4. Je m’assois au banc du chapitre5. Le suisse veut me faire sortir. Je résiste. Un chanoine vient à mon aide ; je dis : « Je suis chanoinesse ! » Alors on m’enferme ici ! Quand va-t-on me rendre mes droits ? Qui êtes-vous ? Abbé, évêque ou sacristain6? À moins que vous ne soyez que son chien, Azor ! C’est vous, Azor ?
– Assez ! dit la Sœur surveillante.
– Respect à moi ! Fille de rien ! Respect à mes galons donnés par Benoît XV !
– Assez ! Assez !…
La sœur de garde a la figure angélique. Une malade la désigne du doigt et crie : « Enfin ! Enfin ! »
– Ah ! fait la Sœur. Vous allez pouvoir m’humilier à votre aise, voici ma Mère supérieure, M. le docteur et un autre monsieur… Humiliez-moi…
La « malade » est une furie. Elle danse autour de la Sœur.
– Trois hommes ! Il lui en faut trois par jour. Elle les fait venir par le toit, et là-bas, dans ce coin, elle les dévore. Moi, je n’en ai pas un, même pas celui que m’a donné la loi. Trois chaque jour !
– Et les nuits ? fait la Sœur.
– … Et quatre chaque nuit, voilà son compte. Humiliez-vous… Humiliez-vous…
– Maintenant que vous m’avez humiliée, soyez plus calme.
La furie décampe en se troussant.
Il y a la camisole7. Il y a aussi la ceinture. Fixée à la taille, la ceinture a deux anneaux qui maintiennent les poignets.
On met la ceinture aux déchireuses, aux vindicatives8. On compte bien dix ceintures dans cette cour. L’une de ces agitées marche sans arrêt.
– Asseyez-vous, madame Raymond.
– Je ne veux pas m’asseoir à côté de ces dames. Elles ne sont pas malades. Pourquoi les garde-t-on ici ? Elles vont me donner la bonne santé… Arrière !… Arrière !…
Une autre frappe la terre de son talon et s’écrie à chacun de ses coups :
– Tu m’entends, Lafont9! Tu m’entends, Poizat10!
Lafont et Poizat sont ses ennemis. Elle les écrase sous sa botte.
Toute blanche de cheveux, échevelée, voici une autre vision qui s’avance sur les genoux. Les bras au ciel, les yeux noyés, cette vieille femme à jolie tête pousse des cris qui terrifient. Elle nous atteint, elle me prend le poignet. C’est un étau qui me serre… Puis elle retombe la face contre le sol et pleure comme sur une tombe toute fraîche. À dix pas, une Margoton11chante à tue-tête et tourne, derviche emballé12!
1.Mégère : femme méchante et emportée.2.Chanoinesse : titre porté par les religieuses de certaines communautés comme celle des Filles de la Charité.3.Souverain Pontife : le pape.4.Basilique : église chrétienne. 5.Banc du chapitre : banc d'une église.6.Sacristain : celui qui a la charge de l’entretien d’une église, notamment de la sacristie, et qui aide à la préparation matérielle des cérémonies.7.Camisole : long vêtement de toile forte, garni de liens, à manches fermées, employé pour immobiliser les malades mentaux.8.Aux déchireuses, aux vindicatives : personnes qui détruisent de manière compulsive des tissus ou du papier ; personnes qui sont portées à se venger.9.Gabriel-Grégoire Lafont-Gouzi : médecin, auteur de De l'état des hommes considéré sous le rapport médical (1777-1850).10.Albert Poizat : auteur de roman et de pièces de théâtre, critique littéraire (1863-1936).11.Margoton : femme de mœurs légères.12.Derviche emballé : personne au comportement exalté, prenant des allures de prophète.
« Les persécutés » - Extrait
Ce qu’il y ade poignant, c’est le fou persécuté.
Sa folie ne lui laisse pas de répit. Elle le tenaille, le poursuit, le torture. La nuit on le guette, on l’espionne, on l’insulte. « On » ou « ils » sont ses ennemis ! Ils sont dans le plafond, dans le mur, dans le plancher.
– Dans le réduit à charbon vous le voyez tout noir, qui m’envoie des ondes ?
On ne cesse de s’occuper de lui, on le frappe, on le pince, on le martyrise par l’électricité, le fer, le feu, la nappe d’eau, les gaz.
Il se bouche les yeux, les oreilles, le nez ; en vain ! Il voit toujours ses persécuteurs. Il entend qu’on le menace, il sent une odeur de roussi.
Il vit dans les transes, il dort dans le cauchemar.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Arrière ! Les voilà ! Les voilà !
Au début, il n’accuse personne nominalement. Puis le fantôme prend une forme. C’est un individu qui lui est inconnu, ou c’est une secte, une société secrète, une association, un consortium1 ; ce sont les jésuites2, les francs-maçons3, l’Armée du Salut4, une compagnie d’assurances. Ce sont les physiciens. C’est Edison5, c’est Marconi6, c’est Branly7.
Jadis, c’était le diable. Le diable est détrôné. Il n’opère que pour les paysans arriérés. Les inventions modernes l’ont rejeté dans son enfer, le persécuteur d’aujourd’hui est le cinématographe, le phonographe, le sans-fil, l’avion, la radiographie, le haut-parleur8.
– L’avion passait au-dessus de ma fenêtre (c’est une jeune femme qui m’explique son affaire) et il me disait : « Viens sur le balcon, je vais t’emporter par les cheveux. » Je fermais ma fenêtre, je mettais les volets, il revenait toujours. « Tes cheveux sont-ils solides, disait-il, prépare-les bien. » Je me suis fait couper les cheveux. J’ai pensé qu’il ne reviendrait plus. Il revint. C’était entre midi et une heure. Alors, héroïquement, j’ai rasé ma tête. Il est revenu quand même. Écoutez-le, il rôde… rrron… rrron-rrron, il sera là, dans une heure. Pourquoi permet-on ces violences dans le ciel ? Il n’y a plus de police possible. Les assassins marchent maintenant sur la tête de la gendarmerie. C’est la fin des honnêtes personnes bien tranquilles sur leur balcon…
Elle pose ses deux mains sur son crâne rasé, disant :
– Écoutez, il vient !
Le remords les travaille. Ils s’accusent de crimes. Ce sont eux qui sont cause des catastrophes.
Un homme se frappait la poitrine à grands coups de poing. Il ne se ménageait pas. Son thorax rendait un son cave9.
– C’est moi ! C’est moi ! C’est moi ! répétait-il.
C’est lui qui était responsable de l’évacuation de la Ruhr10!
Leur douleur ne se traduit pas toujours par une excitation, leur folie est circulaire, c’est alors la période de dépression. À ces moments, leur souffrance est muette. Ils en sont comme inondés. Accablés sur un banc, les yeux exténués et perdus dans le lointain, leur faute les ronge.
1.Consortium : communauté, société.2.Jésuites : communauté religieuse.3.Francs-maçons : société mondiale dont les membres, ou frères, prêtent serment et en connaissent seuls les secrets.4.Armée du Salut : mouvement international fondé par un pasteur de l'église anglicane au XIXe siècle dans le but d'aider les pauvres.5.Thomas Edison : inventeur, scientifique et industriel américain (1847-1931).6.Gugielmo Marconi : physicien, inventeur et homme d'affaires italien (1874-1937).7.Édouard Branly : physicien et médecin français (1844-1940).8.Le cinématographe, le phonographe, le sans-fil, l’avion, la radiographie, le haut-parleur : inventions du milieu et de la fin du XIXe siècle.9.Cave : creux, autrement dit, bas et profond. 10.Ruhr : région de l'ouest de l'Allemagne occupée, après la Première Guerre mondiale, dans le but de préserver la sécurité de l'Europe occidentale, puis progressivement évacuée.
« La cour des agitées » et « Les persécutés » - Questions
Lisez les extraits « La cour des agitées » et « Les persécutés ». Mettez-vous en groupe et répondez aux questions suivantes pour chacun des textes.
1. Quel sujet précis Albert Londres choisit-il d’aborder dans ces textes ? Justifiez votre réponse avec précision.
2. Comment Albert Londres rend-il compte de la folie dans ces deux textes ? Autrement dit, quels procédés d'écriture emploie-t-il pour montrer la folie ? Appuyez-vous sur des exemples précis de procédés d'écriture dont vous commenterez l'emploi (temps des verbes, types de phrase, figures de style).
3. Quels effets Albert Londres cherche-t-il à créer lors de la lecture de son texte ?
4. Ces textes sont écrits par un journaliste qui mène une enquête. Pourtant, à quel genre semblent-ils appartenir ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur vos réponses précédentes.
5. En vous appuyant sur ce que vous venez d'étudier, faites une étude comparative synthétique qui révèlera particulièrement les points communs de ces deux textes. Cette étude mettra ainsi en valeur les procédés d'écriture qui font la force d'un style visant à frapper l'esprit du lecteur. La carte mentale semble la forme la plus adéquate pour ce travail.
Variante possible: la classe est divisée en deux groupes et chaque groupe s'occupe de l'étude d'un texte avant une mise en commun qui permettra aux élèves d'élaborer ensemble l'étude comparative.
« La cour des agitées » et « Les persécutés » - Grammaire
Lisez cet extrait : « L’avion passait au-dessus de ma fenêtre (c’est une jeune femme qui m’explique son affaire) et il me disait : “Viens sur le balcon, je vais t’emporter par les cheveux.” Je fermais ma fenêtre, je mettais les volets, il revenait toujours. »
1. Réécrivez ce passage en conjuguant les verbes du récit au passé simple. Attention, la transformation au passé simple ne convient pas à tous les verbes de cet extrait !
2. Quels verbes ne peuvent pas être conjugués au passé simple ? Pour quelles raisons différentes ?
3. Quelle est la valeur de l'imparfait dans l'extrait ?