Aussi bizarre que cela paraisse, la pierre qui se trouve dans le musée constitue encore de nos jours un moyen de paiement parfaitement valable sur l'île de Yap, quelque part en Micronésie, au milieu de l'océan Pacifique. Les touristes qui visitent l'île s'étonnent toujours de voir les insulaires laisser traîner leur "argent" dans la rue. Surtout qu'il ne s'agit pas de petite monnaie ! Les plus grands exemplaires ont un diamètre de 4 mètres et peuvent peser jusqu’à 6 tonnes. Mais quelle est l'origine de cette monnaie si particulière ?
Il y a plusieurs siècles, les habitants de Yap se rendirent sur l'île voisine de Palau, à... 400 kilomètres de là, où ils firent la découverte d'une roche tout à fait particulière : l'aragonite. Pierre inconnue sur l'île de Yap, ils se mirent à en extraire de grandes quantités des grottes de Palau. Ils les taillèrent en forme de disques percés en leur centre pour y introduire un bâton, ce qui leur permettait de les manœuvrer selon le principe de la roue. Il fallut ensuite les ramener sur l’île de Yap à l’aide de radeaux en bambous tirés par un canoé. Au fil du temps, les habitants de Yap en firent un moyen de paiement et ces pierres reçurent le nom derai.
Le voyage en bateau entre Palau et Yap était autrefois semé d'embûches. Beaucoup y ont laissé leur vie ou en sont revenus diminués. Compte tenu des risques encourus et vu le nombre de victimes, la valeur de ces pierres ne fit que s'accroître. En raison du danger que constituait le voyage en bateau et de la rareté du matériau (l'aragonite), ces pierres étaient devenues un bien d'une grande valeur aux yeux des habitants de Yap.
Article - Les cauris
Ils ont conservé ce statut jusqu’au XXesiècle. Toutes les caractéristiques que l’on attend d’une monnaie, la solidité, la maniabilité, la divisibilité et le fait qu’elle soit facilement identifiable se retrouvent dans ces petits coquillages dont les deux espèces principales sont lescypraea monetaetcypraea annulus. Comparés à des produits alimentaires, par définition périssables, ou à des plumes, qui pourraient être attaqués par la vermine, ils supportent aisément les manipulations, sont petits et donc faciles à emporter […]. IIs ont pratiquement tous la même forme et la même taille, de sorte qu’il suffisait de les compter ou de les peser pour déterminer la valeur d’un paiement.
Ils étaient le plus souvent enfilés en bracelets ou en colliers ou empaquetés de façon à former de plus grandes unités. Ainsi, sur le marché du Bengale, les transactions importantes se faisaient au moyen de paniers de cauris. Chaque panier contenait environ 12 000 coquillages. La forme du cauri en faisait en outre un symbole de fécondité, ce qui le rendait d’autant plus appréciable dans certains peuples.
Le cauri, que l’on trouve essentiellement dans les eaux chaudes des océans Indien et Pacifique franchit les mers et les montagnes jusqu’à devenir un des moyens de paiement les plus utilisés par les nations commerçantes de l’Ancien Monde. Il a circulé un peu partout en Asie, en Afrique, en Océanie, et même ça et là en Europe. Les traces les plus anciennes d’utilisation de ce moyen de paiement, représentées sur des objets en bronze découverts en Chine, remontent au XIIIes. av. J.-C. De même, certains idéogrammes de l’écriture chinoise évoquent les cauris quand il s’agit de représenter des mots à forte connotation économique comme “monnaie”, “argent”, “acheter”, “valeur” […]
La récolte et le commerce des cauris se développèrent dans les îles Maldives jusqu’à atteindre une échelle quasi-industrielle. Les femmes avaient pour tâche de tisser des nattes en feuilles de cocotier. Celles-ci étaient déposées sur la mer pour permettre aux petits mollusques de s’y accrocher. Après séchage sur la plage, seuls les coquillages subsistaient et étaient ainsi prêts à poursuivre leur existence comme moyen de paiement. Le gros de la production était ensuite acheminé par des marins locaux vers le grand centre de distribution, situé au Bengale.
La loi de l’offre et de la demande, une des règles de base de l’économie, déterminait en grande partie la valeur du cauri. Dans les régions retirées, loin des lieux de production ou des importants centres de commerce, on pouvait acheter une vache pour une poignée de cauris. Les caravanes de marchands arabes introduisirent l’usage – limité – du cauri en Afrique. En revanche, les Portugais, les Français, les Anglais et les Hollandais ont profité pleinement du penchant de certaines tribus africaines pour les cauris, pour en faire le moyen de paiement par excellence pour le commerce des esclaves, de l’or et d’autres biens encore. Cependant, l’introduction massive des cauris sur la côte occidentale de l’Afrique provoqua bien quelques perturbations : le XVIIesiècle vit apparaître une pénurie de cauris en Inde tandis qu’en Afrique, des moyens de paiement locaux ont été relégués à l’arrière-plan ou ont tout simplement disparu.
Encore utilisé ça et là jusqu’au XXesiècle, le souvenir de ce moyen de paiement extrêmement populaire se perpétue dans les collections des musées consacrés à la monnaie.
Ingrid Van Damme
Collaboratrice du Musée de la Banque nationale de Belgique
Article reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur et duMusée de la Banque nationale de Belgique
Sources : J. Druart, Les cauris et l’écriture chinoise, Vie numismatique, 2004, p.245 ─ A. Felix Iroko, Les précieux coquillages de l’Afrique, Les mystères de la monnaie, Le Courrier de l’Unesco, janvier 1990, p.21-25; voir aussi: H. Quiggin, A survey of primitive money. The beginnings of currency, Methuen & Co., London, 1949, p.25-36 et enfin: R. Vanderleyden, Schelpengeld, Jaarboek EGMP, 1984, p.207-236.
Copyright images : (c) Banque de France (cauris), Musée Banque nationale de Belgique (carte postale)
Liens utiles
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https://www.nbbmuseum.be/fr/Exercice 5.6 - Les pierres de l’île de Yap et le cauri
Sur l’île de Yap (États fédérés de Micronésie), on trouve des pierres parfois de tailles imposantes qui jouaient le rôle de monnaie. Constituées de grands cylindres percés en leur centre, les pierres de l’île de Yap sont vraisemblablement les monnaies les plus lourdes et encombrantes que l’on connaisse dans l’histoire. Elles furent utilisées exclusivement dans ces îles.
Une autre monnaie primitive célèbre, sous forme de coquillage, le cauri, apparut aux Maldives et fut échangée partout dans le monde, jusqu’en Chine. Ces coquillages préfigurent les pièces d’or, d’argent ou encore la monnaie métallique.
1. Comparez les deux formes de monnaie présentées par ces illustrations. Expliquez pourquoi le cauri fut accepté comme monnaie dans de nombreux territoires, contrairement aux pierres de l’île de Yap.
2. Pourquoi ces formes de monnaie ne se sont-elles pas imposées dans le monde ?
Vidéo - Banque de France : la monnaie et nous
Exercice 5.7 - La monnaie et nous
1. Relevez les deux formes principales de la monnaie.
2. Quel est le rôle particulier de la Banque de France vis-à-vis des billets ?